RETOUR AU SOMMAIRE

La cité de Sidon fut, vers le milieu du ier millénaire av. J.-C., la ville la plus puissante du monde phénicien, alors inclus dans la cinquième satrapie de l’Empire perse. Les nombreux sarcophages anthropoïdes1 retrouvés dans les nécropoles sont le reflet de cet essor2. Les plus anciens, de tradition égyptienne3, ont accueilli les rois sidoniens du premier quart du ve siècle : Tabnit et son fils Eshmunazor II. Les plus récents, en marbre, relèvent de la tradition grecque.

Les couvercles de chacun des deux sarcophages égyptiens – en basalte pour celui de Tabnit, en amphibolite pour celui d’Eshmunazor II – épousent assez grossièrement la forme du défunt, le corps emprisonné dans un linceul, la tête recouverte d’un masque funéraire. Ce masque offre un visage de convention avec des yeux fardés à l’égyptienne, un nez épaté, des oreilles dégagées et une barbe postiche tressée, à l’extrémité recourbée. Une lourde perruque l’encadre. Sur la poitrine se déploie un pectoral à plusieurs rangs, ou collier ousekh, qui, sur le tombeau d’Eshmunazor II, se termine par des têtes de faucon, rappelant le pectoral en or de la tombe de Byblos, d’époque amorrite [57].

Les sarcophages destinés aux deux souverains phéniciens ont été fabriqués en Égypte et importés ensuite ; en effet, celui de Tabnit comportait déjà une première inscription en hiéroglyphes4, avant que soit gravé le texte en phénicien.

La découverte du sarcophage d’Eshmunazor lit grand bruit5. Remarquable par sa taille impressionnante, ce tombeau l’est aussi par son inscription phénicienne gravée en vingt-deux lignes d’alphabet linéaire sur la partie lisse du couvercle6. Cette inscription, au style épique marqué par les répétitions, donne d’abord l’identité du roi, dont le nom théophore signifie « Le dieu Eshmun a aidé7 », elle donne son titre et sa généalogie, « roi des Sidoniens, fils de Tabnit, roi des Sidoniens, petit-fils du roi Eshmunazor, roi des Sidoniens »8, elle se répand en malédictions à l’encontre de qui « ouvrira-ce qui est au-dessus de cette couche et qui emportera ce sarcophage ». Car le roi qui repose ici est digne de pitié, « arraché prématurément, après un nombre de jours restreints9, orphelin, fils d’une veuve ». Puis le souverain évoque les actions qu’il a menées : avec sa mère, Immi-Ashtart, « Prêtresse d’Astarté », il a bâti des temples aux dieux de la ville, Astarté, Eshmun et Baal ; ensuite il a repoussé les frontières du pays, en recevant du roi perse Dor et Jaffa, « les riches terres à blé qui sont dans la plaine de Sharon », « en contrepartie pour les hauts faits que j’ai accomplis »10. Peut-être le roi mentionne-t-il là l’envoi qu’il lit de sa flotte pour renforcer celle des Perses dans le conflit qui les opposait aux Grecs.

L’intérêt historique de ce texte est donc évident.

—————————

1 Les sarcophages anthropoïdes apparaissent en Égypte au Moyen Empire, mais c’est durant la période récente (après la troisième Période intermédiaire) qu’ils atteignent leur perfection.

2 Cet essor se traduit aussi dans l’architecture religieuse.

3 Les sarcophages en pierre retrouvés au Levant empruntent à la tradition égyptienne. Ce n’est pas le fruit du hasard que les plus célèbres, le sarcophage d’Abi-Shemou [57] et celui, plus récent, d’Ahirom [72] aient été retrouvés à Byblos, ville connue pour ses relations avec l’Égypte.

4 Cf. P. Bordreuil et F. Briquel-Chatonnet, « Sidon, la mémoire des nécropoles », Archéologia, hors série 10, 1998, p. 40.

5 C’est à la suite de cette découverte que fut décidée la mission archéologique en Phénicie de 1860-1861, confiée à Ernest Renan [p. 528]. Cette mission permit la mise au jour en 1861 de six sarcophages en marbre blanc, qui furent envoyés au musée du Louvre.

6 La plus longue des inscriptions phéniciennes connues.

7 P. Xella, « Eshmunazor », Dictionnaire de la civilisation phénicienne et punique, Paris, 1992, p. 160.

8 Toutes les citations du texte proviennent de la traduction qui figure dans F. Briquel-Chatonnet et É. Gubel, Les Phéniciens, coll. « Découvertes Gallimard », Paris, 1998, pp. 130-131.

9 Le roi Eshmunazor II est mort après un règne de quatorze ans. L’expression « arraché prématurément » est en fait une formule convenue.

10 Selon P. Xella, op. cit. n. 7, compte tenu du très jeune âge d’Eshmunazor, « il ne faut pas interpréter l’expression en question comme se référant à ses actions spécifiques, mais plutôt à l’attitude de fidélité et de soutien envers l’Empire perse, traditionnellement manifestée par la dynastie sidonienne ».

Bibliographie

A. de Luynes, Mémoire sur le sarcophage et l’inscription funéraire d’Eshmunazar, roi de Sidon, Paris, 1856.

J. B. Peckham, Harvard Semitic Studies, 20 : The Development of the Late Phoenician Scripts, Cambridge, 1968, pp. 84-85.

M. Gras, P. Rouillard et J. Texidor, L’univers phénicien, Paris, 1989, pp. 40-42.

Valérie Matoïan, « Le sarcophage du roi Eshmunazor II », Archéologia, 262, novembre 1990.

P. Xella, « Eshmunazor », Dictionnaire de la civilisation phénicienne et punique, Paris, 1992, p. 160 et fig. 129.

F. Briquel-Chatonnet et É. Gubel, Les Phéniciens, coll. « Découvertes Gallimard », Paris, 1998, p. 72, 115 et, pour la traduction, pp. 130-131.

É. Gubel, Art phénicien. La sculpture de tradition phénicienne (cat. du département des Antiquités orientales du musée du Louvre), Paris et Gand, 2002, no 94, pp. 101-103.