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En choisissant pour lieu de sépulture la falaise de Naqsh-e Rostam, à 6 km au nord de Persépolis, le roi Darius Ier renonçait au choix d’un tombeau construit, arrêté par son illustre prédécesseur, Cyrus le Grand [103]1. Mais il renouait avec une tradition élamite de plus de mille ans. Le site était, en effet, fréquenté depuis le xviiie siècle av. J.-C. et était considéré comme sacré2. S’y manifestait, comme à Kurangun3, le goût de l’art rupestre chez des peuples itinérants, qui fixaient en des points de passage leur pensée religieuse. L’innovation apportée par Darius fut de donner à ce lieu saint une destination funéraire. Et il fit école. Xerxès, Artaxerxès Ier et Darius II le rejoignirent4 [fig. 304] ; et, même si Artaxerxès II, Artaxerxès III et Darius III (tombe inachevée) choisirent ensuite pour résidence dernière Persépolis5, tous reprirent le modèle qu’il avait proposé6. De tous ces tombeaux semblables, seul celui de Darius Ier est clairement identifié, grâce à deux inscriptions trilingues, l’une énumérant les peuples pacifiés par le roi, l’autre ses nombreuses qualités, dont le sens du droit est la plus éminente7. Plus tard, à l’époque sassanide, la paroi de Naqsh-e Rostam deviendra le grand livre d’images des batailles et des investitures royales.

Cette falaise s’élève à 64 m. La tombe de Darius adopte la forme d’une croix de 23 m de hauteur, décomposable en trois parties. La branche du bas est lisse, sans décor. La partie centrale transpose en deux dimensions la façade du palais de ce roi à Persépolis, connu sous le nom de Tatchara [109]8 ; un couloir parallèle ouvrait à droite sur trois chambres funéraires creusées dans la roche9. La branche du haut illustre la scène majeure du culte royal, lié au feu : le souverain en robe plissée d’apparat, son arc dans la main gauche, se tient sur un socle à degrés, face à un autel d’où jaillissent des flammes. L’ensemble est porté par un trône amplifié10, qui, traditionnellement, est rapproché du trône royal de Sennachérib à la bataille de Lakish11 et du trône urartéen de Toprakale [fig. 46]. Mais la meilleure référence de ce « siège à étages » se trouve certainement sur le relief rupestre de Kul-e Farah IV12 [fig. 305] où les vassaux – et non des génies-atlantes comme sur les deux trônes précédents – remplissent l’espace entre les barreaux, qu’ils semblent porter. Ici, pour mieux faire ressortir la puissance du roi dominant un immense territoire13, ce sont les trente peuples qui composent l’empire qui forment le décor ajouré des barreaux. Le culte accompli par le roi se déroule en plein air14. Les temples sont d’ailleurs inconnus des Perses. Dans les angles dégagés par le creusement de la paroi figurent d’autres personnages15.

Au-dessus de la cérémonie se trouve un disque lunaire et plane un disque ailé, couramment tenu pour le symbole du dieu de l’empire, Ahuramazda16, malgré quelques controverses autour de cette interprétation17.

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1 Le cas de Cambyse pose toujours problème. Peut-être sa sépulture se trouve-t-elle près des falaises sculptées de reliefs sassanides de Naqsh-e Radjab.

2 U. Seidl, Iranische Denkmäler, série II, fasc. 12 : Die elamischen Felsreliefs von Kûrângûn und Naqs-e Rustam, Berlin, 1986, fig. 2b, pl. 11b-15.

3 Op. cit., fig. 1 et 2a, pl. 3-11a.

4 Les tombeaux sont ainsi disposés sur la falaise, en partant de la gauche : Darius II, Artaxerxès Ier, Darius Ier, et sur le retour de la roche, à l’extrême droite : Xerxès Ier.

5 Dans la falaise du Kuh-e Rahmat (la Montagne de la Miséricorde).

6 Tous les rois perses sont donc enterrés dans la région mère du Fars.

7 Derrière le roi, DNa et, au registre du milieu entre les colonnes, DNb (P. Lecoq, Les inscriptions de la Perse achéménide, Paris, 1997, pp. 219-224). Ce sens du droit et de la justice rappelle certains textes de la fin du iiie millénaire et certains passages du Code de Hammurabi [51], qui « souhaite que le fort n’opprime pas le faible ».

8 Les proportions et dispositions de la porte à gorge égyptienne et des quatre colonnes à chapiteau en forme de taureau en sont fidèlement respectées. Cf. E. F. Schmidt, OIP, 70 : Persépolis, III : The Royal Tombs and Other Monuments, Chicago, 1970, p. 81. Seule la hauteur des colonnes diffère.

9 Chacune de ces trois chambres abritait trois sépultures, disposées dans trois caveaux creusés dans le sol.

10 Selon P. Calmeyer, dans B. Hrouda (éd.), L’Orient ancien, Paris, 1991, p. 426, il ne s’agit peut-être pas d’un trône, mais d’une architecture symbolique. P. Lecoq, op. cit. n. 7, pp. 322-323, n. 24, maintient que le mot gathu signifie « trône ».

11 J. Reade, Assyrian Sculpture, Londres, 1983, p. 51, fig. 73.

12 Kul-e Farah est une « gorge sanctuaire », selon l’expression d’E. de Waele, « Travaux archéologiques à Shekaf-e Salman et Kul-e Farah », IA, 16, 1981, pp. 45-61, ornée de reliefs rupestres et située dans la plaine d’Izeh, qui se trouve au sud-est de la plaine de Susiane. Ce relief est daté de la fin du iie millénaire, à l’époque médio-élamite. Cf. P. Amiet, « Bronzes élamites de la collection George Ortiz », AMI, 25, 1992, p. 86.

13 « Si jamais tu penses : “Combien étaient ces peuples que le roi Darius possédait ?”, vois ces statues qui portent le trône, là tu les connaîtras ; alors, tu sauras que la lance de l’Homme perse est allée au loin, alors, tu sauras que l’Homme perse a combattu loin de la Perse » (trad. P. Lecoq, op. cit. n. 7, p. 220, DNa, § 4). Ces peuples ont été préalablement énumérés dans l’ordre où ils ont été sculptés en bas relief.

14 Cf. notice 101, l’Enceinte sacrée de Pasargades. C’était également le cas à Kul-e Farah. Ce culte pouvait se dérouler au niveau du sol ou sur une terrasse. D’ailleurs, dans le temple du Feu de la forteresse mède de Nush-i Jan, daté du viie siècle, le culte avait lieu au niveau du « rez-de-chaussée » et sur le toit.

15 Dans l’angle gauche, derrière Darius, se trouvent son porte-lance, son porte-arc et plusieurs porteurs de lance anonymes. Dans l’angle opposé se tiennent des Perses, main gauche levée devant leur bouche, en signe de respect, face au roi.

16 A. S. Shahbazi, « An Achaemenid Symbol. I. A Farewell to “Fravahr” and “Ahuramazda” », AMI, 7, 1974, pp. 135-144, et « II. Farnah (God Given) Fortune “Symbolised” », AMI, 13, 1980, pp. 119-147, considère que la couronne et la robe royales du personnage inséré dans l’anneau central le désigneraient plutôt comme une figure personnelle et protectrice du roi, la Farnah iranienne, équivalent de la Tyché grecque ou de la Fortune romaine.

17 Cf., pour un démenti de l’opinion d’A. S. Shahbazi, P. Lecoq, « Un problème de religion achéménide : Ahura Mazda ou Xvarnah ? », Acta Iranica, 23 : Orientalia J. Duchesne-Guillemin. Emerito Oblata, Leyde, 1984, pp. 301-326 et pl. XXVIII-LV.

Bibliographie

R. Ker Porter, Travels in Georgia, Persia, Armenia, Ancient Babylon, During the Years 1817, 1818, 1819 and 1820, I, Londres, 1821-1822, pl. 16.

E. N. Flandin et P. Coste, Voyage en Perse de MM. E. Flandin, peintre, et P. Coste, architecte, pendant les années 1840 et 1841… Perse ancienne, IV, Paris, 1843-1854 (5 vol.), pl. 174.

E. F. Schmidt, OIP, 70 : Persépolis, III : The Royal Tombs and Other Monuments, Chicago, 1970, pp. 80-90 et pl. 18-39.

P. Briant, Histoire de l’Empire perse. De Cyrus à Alexandre, Paris, 1996, pp. 182-183.

U. Seidl, « Naqsh-i Rustam », dans E. M. Meyers (éd), The Oxford Encyclopedia of Archaeology in the Near East, IV, New York et Oxford, 1997, pp. 98-101.

 

P. Lecoq, Les inscriptions de la Perse achéménide, Paris, 1997, inscriptions DNa-DNb, pp. 219-224.