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Une fois qu’ils avaient franchi la porte de Toutes les Nations, les peuples de l’Empire perse gagnaient la salle de réception de l’Apadana, en empruntant, sans doute selon leur rang, soit l’Escalier nord, soit l’Escalier est [109], au décor presque identique mais inversé. Cette inversion s’explique par la présence initiale du grand relief de la Scène d’audience [110], à l’avant de chacun de ces deux escaliers à double volée, relief sur lequel le chambellan mède introduisait auprès du Grand Roi les délégations, qui, logiquement, devaient se trouver derrière lui. Le chambellan étant à droite sur la scène d’audience de la façade nord, les délégations furent disposées à droite, mais le même personnage se trouvant à gauche sur le relief de la façade est, les délégations furent à gauche1. Ces processions d’hommes venus remettre, en signe d’allégeance, des cadeaux2 au souverain perse constituent les bas-reliefs les plus célèbres de tout l’ensemble palatial de Persépolis. De l’autre côté de l’escalier se trouvaient des cohortes de Perses et de Mèdes, sur trois registres3. La façade orientale, commentée ici, est la mieux conservée, car elle fut protégée des intempéries et du vandalisme4.

Les vingt-trois groupes de tributaires, sculptés sur un des grands panneaux trapézoïdaux surmontés de merlons qui fermait l’escalier, sont disposés en trois registres horizontaux ainsi qu’à l’oblique sur la rampe5. L’ordre dans lequel ils se succèdent correspond à une hiérarchie des peuples, mais elle est parfois difficile à saisir6. Chaque délégation est composée de trois à huit membres, dont le chef est mené par la main, soit par un huissier perse, soit par un huissier mède, dans un esprit très différent de celui des reliefs assyriens, car la notion d’amitié l’emporte sur celle de soumission. Toutefois tous les groupes ne sont pas traités pareillement : certains, comme les Scythes, ont conservé leurs armes ; les autres sont désarmés. Les délégations sont séparées les unes des autres par un conifère7, et chacun de leurs membres, à l’exception du premier, porte un ou deux dons. Ces présents ainsi que les détails vestimentaires permettent d’identifier à peu près toutes les communautés8. Mais certains dons revêtent des formes communes9.

Les Perses, dispensés de l’impôt, ne sont pas figurés. Les Mèdes (I), conduits par un Perse, ouvrent la procession : ils viennent déposer une cruche, des coupes profondes, une épée et des costumes mèdes10. Ils sont suivis par les Élamites (II), en robe plissée perse, qui offrent des arcs terminés par des têtes de canard11, des poignards ainsi qu’une lionne et ses deux petits. La femelle, anxieuse, ne perd pas des yeux sa progéniture. Les Arméniens ou les Parthes (III)12 apportent un étalon et une amphore décorée d’anses en forme de griffon [114].

La lecture se fait ensuite verticalement de haut en bas, sur trois registres que sépare une rangée de rosaces. Les Ariens ( ?) (IV), de l’est de l’empire, conduits par un Perse, donnent des bols, un chameau bactrien et une peau de léopard. Les Babyloniens (V), coiffés de bonnets coniques à longue pointe, offrent un buffle, des coupes en métal précieux ou en verre13 et des capes bordées de glands. Les Lydiens (VI) ont deux amphores aux anses en forme de taureaux ailés, deux bracelets ouverts ornées de griffons [113], deux coupes, et escortent un chariot attelé à deux étalons. Les Arachosiens ou les Drangianiens, d’Iran oriental (VII) présentent des bols, un chameau bactrien et une peau de chat sauvage. Les Assyriens (VIII) apportent des bols, des peaux animales, une pièce de tissu avec des glands, et guident deux superbes béliers. Les Cappadociens (IX) font cadeau d’un cheval harnaché, d’une tunique et de pantalons mèdes. Des Égyptiens (X) ne subsistent que le bas de leur robe, leurs pieds nus et la partie inférieure du taureau qu’ils mènent. Au-dessous, des « Scythes à coiffe pointue », les Saka Tigraxauda (XI)14, tous en armes, proposent un étalon, deux bracelets décorés de têtes animales et un trousseau de vêtements mèdes. Les Ioniens ou les Lydiens (XII) donnent des coupes et des bols, des pièces de tissu pliées et des boules en matière souple15. Les Bactriens (XIII), vêtus du pantalon large et de la tunique mèdes, viennent remettre des bols, des coupes et un chameau. Les Gandariens (XIV), établis sur un territoire compris entre Kabul et Taxila, accompagnent un buffle et sont chargés d’un boucher circulaire et de cinq lances. Les Parthes ou les Drangianiens ( ?) (XV), vêtus de la tunique mède et de pantalons flottants enfilés dans des bottes, tiennent des bols et des coupes à cannelures, et sont suivis d’un chameau. Les Sagartiens, ou Asagartiens (XVI), qui devaient nomadiser en Médie, fournissent des vêtements et un étalon. Les Scythes Haumavarga16 (XVII), armés17, présentent des poignards dans leur fourreau, des bracelets, des haches de combat et un étalon. Les Indiens (XVIII) terminent ce premier ensemble. Pieds nus, à l’exception de leur chef, ils portent aux extrémités d’un fléau deux paniers contenant des petits sacs fermés, remplis sans doute de poudre d’or, et font cadeau d’un âne et de haches à double lame.

Le long de la rampe de l’escalier viennent successivement les Thraces ou les Scythes européens (XIX) ; les Arabes (XX), suivis d’un dromadaire ; un peuple non identifié (XXI), avec un taureau à longues cornes ; des Libyens (XXII), accompagnés d’un oryx ; et des Éthiopiens, ou Nubiens (XXIII), aux cheveux crépus et tous pieds nus, venus offrir une défense d’éléphant et un okapi, qui ferme la marche de cet exotique défilé.

La remise des tributs et des cadeaux aurait eu lieu annuellement, sans qu’il soit possible de savoir si elle se déroulait dans le cadre d’une cérémonie18. Mais cette hypothèse est loin de faire l’unanimité19. Il est également difficile de savoir à quelles subdivisions correspondent les différentes nations de l’Apadana : les défilés de tributaires ne recoupent pas exactement les satrapies, et les listes de peuples varient d’une inscription à l’autre20.

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1 Cette explication ne résout toutefois pas la question de l’inversion de la position du chambellan mède entre les deux scènes d’audience.

2 Il est souvent difficile d’établir une distinction entre les cadeaux et les tributs. Si certains peuples, officiellement dispensés de tribut, offrent des présents, certains dons sont néanmoins tellement suggérés par le Grand Roi qu’ils en deviennent des prestations annuelles et obligatoires. Cf. P. Briant, Histoire de l’Empire perse. De Cyrus à Alexandre, Paris, 1996, « Dons et tributs », pp. 406-410. Selon P. Cameyer, dans B. Hrouda (éd.), L’Orient ancien, Paris, 1991, p. 424, ce qu’apportent les délégations « ne doit pas être confondu avec les tributs, qui étaient payés en poids d’argent […]. Ces dons sont des produits propres à chaque peuple : par exemple, les pantalons, les jupes et les armes appartenant aux costumes nationaux. »

3 Au registre supérieur apparaissent aussi les chars royaux.

4 Elle était entièrement cachée par la terre qui la recouvrait.

5 Pour les cinq derniers groupes.

6 Les plus éloignés du cœur de l’empire étant placés en fin de cortège.

7 Le goût du roi perse pour les beaux arbres est souvent mentionné par les auteurs grecs. Cf. P. Briant, op. cit. n. 2, pp. 244-250. Selon R. Ghirshman, Perse. Proto-Iraniens, Mèdes, Achéménides, Paris, 1963, p. 158, il s’agit d’un Pinus Prutia : « Ils reproduisent ceux que Darius avait fait planter sur une vaste esplanade, au pied de la terrasse ; par la forme de leurs branches, ils paraissent avoir de dix à quinze ans d’âge. »

8 Aucune inscription ne les nomme, contrairement aux peuples du socle de la statue de Darius [106] et du tombeau de Darius à Naqsh-e Rostam [112] ; leur identification n’est donc pas toujours aisée.

9 L’orfèvrerie destinée au Grand Roi obéissait à des règles de fabrication très codifiées, d’un bout à l’autre de l’empire [113].

10 Qui se composent d’une tunique longue et de pantalons larges.

11 Comme ceux que portent les Archers [107]. La question s’est d’ailleurs posée de savoir si les Archers étaient des Élamites, compte tenu de leur serre-tête tressé.

12 Sur la façade nord, le groupe est plus nombreux et apporte des cadeaux différents : des bols et des pièces de tissu.

13 Les coupes d’orfèvrerie sont plus courantes, mais des coupes à godrons en verre sont connues. L’une d’elles est exposée au musée Ab-Guiné de Téhéran.

14 C’est un chef de tribu Saka Tigraxauda qui a été rajouté à la fin de la cohorte de prisonniers sur le rocher de Bisotun [104].

15 Non identifiées.

16 Ce terme signifie « Buveur de hauma », plante dont on extrayait un suc consommé lors de sacrifices et qui avait des propriétés enivrantes.

17 Ils portent leur arc dans un étui.

18 Sur ce point, cf. P. Briant, op. cit. n. 2, « Peuples et dons : une fête de l’empire à Persépolis », pp. 196-198.

19 Selon P. Calmeyer, op. cit. n. 2, pp. 424-425, le sens de ces reliefs est plus symbolique que descriptif d’une cérémonie précise. Le défilé des peuples est une sorte de condensé d’une multitude d’événements isolés, « une construction abstraite ».

20 « Il paraît donc clair que ni les listes de pays ni les représentations de peuples ne veulent donner une image réaliste de l’administration, ni de la géographie de l’empire : c’est bien plutôt l’idée même de puissance royale et impériale dont elles sont prioritairement les véhicules » (P Briant, op. cit. n. 2, p. 136). Sur la question des listes, cf. également P. Lecoq, Les inscriptions de la Perse achéménide, Paris, 1997, pp. 130-153.

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G. Walser, Teheraner Forscbungen, II, Die Völkerschaften auf den Reliefs von Persepolis. Historische Studien über den sogenannten Tributzug an der Apadanatreppe, Berlin, 1966.

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E. F. Schmidt, OIP, 70 : Persepolis, III : The Royal Tombs and Other Monuments, 1970, pp. 145-158 (pour une nouvelle identification des peuples).

F. Krefter, Teheraner Forscbungen, III : Persepolis Rekonstruktionen, Berlin, 1971, pl. 26-27.

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