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Le palais de Persépolis fut le dernier des grands palais construits par les rois achéménides. Chantier de près de deux siècles, commencé par Darius Ier vers 5191, poursuivi par son fils Xerxès Ier, puis par Artaxerxès Ier et Artaxerxès III, il est, par son ampleur, à la mesure de l’empire universel et constitue l’illustration la plus grandiose de l’architecture perse. Le plan d’ensemble fut-il arrêté par Darius ? La symétrie entre certains bâtiments2 ainsi que le réseau de drainage préparé avant les constructions auraient pu le laisser supposer3, mais rien ne fut achevé sous son règne, et les palais des rois ultérieurs relèvent de leur initiative. Sauf attestation par des inscriptions, la paternité des édifices n’est d’ailleurs pas toujours facile à attribuer. Les murs furent élevés en briques crues. Seuls les escaliers, les colonnes, les chambranles des portes et des fenêtres étaient en pierre ; ils constituent les ruines actuelles de Persépolis. Toutes les structures étaient hypostyles. Les décors conservés en place permettent de comprendre à quel point le bas-relief se mariait à l’architecture et adaptait ses thèmes à la finalité de chaque bâtiment4. Ces décors étaient rehaussés de rouge et de bleu5.

L’emplacement de Persépolis, la « Ville des Perses », fut choisi au cœur du pays perse, à une altitude de 1 770 m, dans la région de l’ancienne Anshan, sur un promontoire rocheux adossé à la montagne6. Il fallut entailler les parois, aplanir le terrain, le daller de pierres polygonales assemblées avec des crampons à queue-d’aronde pour donner, comme à Suse, une assise de réglage aux futures constructions. La plate-forme ainsi créée, de contour presque rectangulaire, mesurait environ 12,5 ha7 et dominait la plaine de Marv Dasht de 15 à 18 m. Un ingénieux système de canaux souterrains destiné à alimenter le site fut prévu au cours des travaux de terrassement, et une ligne de fortifications fut édifiée au nord et à l’est. Au sud et à l’ouest, les murs en surplomb de la Terrasse offraient une protection naturelle. L’accès se fit d’abord par le sud. Puis un grand escalier d’honneur à double volée fut créé à l’ouest, qui débouchait sur une porte monumentale hypostyle, appelée la porte de Toutes les Nations, ou porte de Xerxès, du nom du roi qui l’acheva et y fit graver une inscription trilingue. Cette porte était gardée par deux paires de taureaux androcéphales, aptères à l’entrée, ailés à la sortie, de tradition assyrienne, mais pourvus désormais de quatre pattes et non plus de cinq [90]. Depuis cette porte, décorée de briques à glaçure colorée et de tuiles de couleur, le visiteur pouvait tourner à droite vers une grande esplanade en forme de L et accéder, soit par l’Escalier nord, soit par l’Escalier est, au bâtiment le plus somptueux de toute la Citadelle, l’Apadana8.

Cet édifice était la réplique exacte de celui de Suse. La salle de réception, hypostyle et de plan carré, était bordée de portiques sur trois côtés [105], et les colonnes reposaient sur des bases carrées à l’intérieur et sur des bases campaniformes à l’extérieur [108]. Ces colonnes soutenaient la toiture en bois à 19, 50 m de hauteur, mais les chapiteaux présentaient, dans les portiques, une plus grande diversité qu’à Suse : ils étaient en forme de taureau à l’ouest, de lion cornu à l’est. Ceux du Portique nord, le plus visible au moment de l’accès à l’esplanade, étaient identiques à ceux de l’intérieur de la salle : en forme de taureau, ils reposaient sur un élément décoratif intermédiaire [108]. Mais la vraie nouveauté provenait de l’immense décor en bas relief qui ornementait les escaliers des façades nord et est [110-111]. Les portes de l’Apadana, en bois de cèdre ou de cyprès, étaient habillées de feuilles d’or. Dans deux des angles de la salle, Darius avait fait déposer deux coffrets de pierre contenant chacun une plaque d’or et une plaque d’argent, gravées d’un texte trilingue donnant l’extension de l’empire9 et accompagnées de monnaies lydiennes.

À l’arrière de l’Apadana fut édifiée une construction de taille plus modeste, le palais de Darius, ou Tatchara, dont l’entrée, au sud, servit d’inspiration au tombeau de Naqsh-e Rostam [112].

Les palais du secteur méridional, très endommagés, sont difficiles à identifier. Pourtant une inscription permet de localiser le palais de Xerxès, ou Hadish, plus grand que le Tatchara, mais décoré des mêmes processions de porteurs d’offrandes liées au culte. Auraient-ils eu des fonctions assez proches10 ? L’œuvre de Xerxès à Persépolis fut considérable : non seulement, il acheva la porte, l’Apadana et le palais de son père, mais il bâtit, outre son propre palais, un ensemble de vingt-deux appartements, connu sous le nom de « Harem », comprenant sans doute les appartements privés du roi. De l’autre côté du palais de Darius s’élève le Tripylon, visible de l’esplanade de l’Apadana, à la fois plaque tournante entre espace public et espace privé et salle d’audience11.

Au sud-est, la « Trésorerie » fut d’abord un palais-résidence, avant de connaître son affectation définitive de dépôt du mobilier national12. C’est le seul corps architectural qui, avec ses deux cours, garde des réminiscences du plan mésopotamien à cours centrales.

Enfin au nord-est, dans un espace isolé par un mur casematé, accessible seulement par la porte de Toutes les Nations puis par la Porte inachevée, se trouvait la salle aux Cent Colonnes, dont le seul portique de façade13 était flanqué de taureaux colossaux. Les passages des portes étaient décorés du « Héros perse14 » aux prises avec des monstres, ou accueillaient l’image du roi assis sur un trône porté par les peuples de l’empire ou par des rangées de Mèdes et de Perses15.

Trois tombeaux rupestres entaillent la montagne à l’est16. Selon P. Calmeyer, ils indiquent que la capitale avait perdu, dès le milieu de la période achéménide, sa fonction initiale pour n’être plus qu’un lieu de sépulture17.

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1 Qui voulut remplacer la capitale de Pasargades, située à 40 km plus au nord.

2 Le palais de Darius et le Tripylon, les deux portes (la porte de Toutes les Nations, ou porte de Xerxès, et la Porte inachevée) et les deux grandes salles de réception de l’Apadana et du palais aux Cent Colonnes.

3 Cette hypothèse est maintenant réfutée, comme l’indique P. Calmeyer, dans B. Hrouda (éd.), L’Orient ancien, Paris, 1991, p. 421.

4 Les entrées ne sont plus gardées par des lamassu, comme dans les palais assyriens, mais par des gardes perses, à l’exception de la porte de Toutes les Nations et de l’entrée de la salle aux Cent Colonnes.

5 « Le choix des couleurs était certainement intentionnel : dans les traditions indo-iraniennes, le blanc, le rouge et le bleu correspondent aux trois catégories de l’ordre social, les prêtres (blanc), les soldats (rouge), les agriculteurs (bleu) » (P. Briant, Histoire de l’Empire perse. De Cyrus à Alexandre, Paris, 1996, p. 229).

6 Il porte le nom de Ku-e Rahmat, la « Montagne de la Miséricorde ».

7 Environ 450 x 300 m.

8 Le plus élevé et le plus spacieux de tous les bâtiments de Persépolis.

9 P. Lecoq, Les inscriptions de la Perse achéménide, Paris, 1997, pp. 118-119 et 230.

10 Cf. op. cit., pp. 100-103.

11 Selon P. Amiet, « Quelques observations sur le palais de Darius à Suse », Syria, LI, 1974, p. 72, il pourrait s’agir d’une salle du trône, laquelle assure, dans les palais assyriens, la jonction entre l’espace public et l’espace privé.

12 C’est là que furent transférés les deux reliefs de la scène d’audience décorant l’avant des Escaliers nord et est de l’Apadana [110].

13 Dans la tradition du bît-hilani syrien.

14 Il s’agit certainement du roi.

15 Sur ce trône, dont les espaces entre les barreaux sont décorés, cf. notices 93 et 112. Dans la salle aux Cent Colonnes, lorsque les peuples de l’empire sont répartis sur trois niveaux et les Perses et Mèdes sur cinq.

16 De gauche à droite sur la falaise, ceux d’Artaxerxès III, d’Artaxerxès II et, vraisemblablement, de Darius III [110].

17 Cf. P. Calmeyer, op. cit. n. 3, p. 426.

Bibliographie

R. Ker Porter, Travels in Georgia, Persia, Armenia, Ancient Babylon, During the Years 1817, 1818, 1819 and 1820, I, Londres, 1821-1822, pl. 31, 34-36, 49.

E. N. Flandin et P. Coste, Voyage en Perse de MM. E. Flandin, peintre, et P. Coste, architecte, pendant les années 1840 et 1841… Perse ancienne, presque tout le vol. III, Paris, 1843-1854 (5 vol.).

E. Herzfeld, « Rapport sur l’état actuel des ruines de Persépolis et propositions pour leur conservation », AMI, I, 1929-1930, pp. 17-40, 30 pl. et une carte.

E. F. Schmidt, Persépolis, I : Structures, Reliefs, Inscriptions, Chicago, 1953 (publication la plus complète).

F. Krefter, Teheraner Forschungen, III : Persepolis Rekonstruktionen, Berlin, 1971 (excellente reconstitution de Persépolis par des dessins).

A. S. Shahbazi, Persepolis Illustrated, Téhéran, 1976.

L. Trümpelmann, Persepolis. Ein Weltumnder der Antike, Mayence, 1988.

P. Briant, Histoire de l’Empire perse. De Cyrus à Alexandre, Paris, 1996, pp. 99-101.

D. Stronach et K. Codella, « Persepolis », dans E. M. Meyers (éd.), The Oxford Encyclopedia of Archaeology in the Near East, IV, New York et Oxford, 1997, pp. 273.277.

 

P. Lecoq, Les inscriptions de la Perse achéménide, Paris, 1997, Dpa-DPj, inscriptions de Darius, pp. 226-230 ; Xpa-XPm, inscriptions de Xerxès, pp. 251-261 ; A1Pa-A1Pb, inscriptions d’Artaxerxès Ier, pp. 265-266 ; A2Pa, inscription d’Artaxerxès II, pp. 271-272 ; A3Pa, inscription d’Artaxerxès III, pp. 275-276.