RETOUR AU SOMMAIRE

La frise des Archers constitue le décor architectural le plus célèbre, le plus complet et un des plus colorés du palais de Darius à Suse. Elle fut progressivement mise au jour par les fouilleurs Marcel Dieulafoy puis Roland de Mecquenem1. Les Archers présentés ici sont les premiers découverts et sont appelés à ce titre les « Archers Dieulafoy » [p. 534]. Chaque archer est formé de vingt et une assises de briques2 moulées en relief, revêtues de glaçures aux teintes diverses. Et les personnages sont encadrés d’un décor qui s’inspire de celui de la frise des Lions [105]. Mais les briques de la frise des Archers ayant été retrouvées complètement éparpillées3, cette présentation reste hypothétique4. Leur distribution dans le palais n’est pas davantage connue ; la frise devait toutefois orner plutôt des cours intérieures que des façades externes5, et faire partie des plus anciens décors6.

Reste incontestable le défilé monotone et convergent des personnages, armés d’un arc, d’un carquois – qui leur ont valu leur nom d’Archer – et d’une lance dont l’extrémité arrondie est agrémentée d’un embout d’argent7. La lance posée sur le pied gauche obéit à une convention élamite du iie millénaire8. Les participants, figés dans une attitude hiératique, sont revêtus de la robe d’apparat des Perses, plissée et à larges manches obliques, dont les broderies à motifs de rosettes sur fond jaune et de tours de forteresse crénelées9 sur fond crème alternent d’un soldat à l’autre ; tous sont parés de boucles d’oreilles en forme d’anneaux plats et d’une paire de bracelets ouverts terminés en têtes animales, qui évoquent les bijoux de la tombe achéménide retrouvée par Jacques de Morgan [113].

La règle d’isocéphalie attribue la même taille à toutes les figures. Elle deviendra un principe à Persépolis, dans les longues processions de Perses et de Mèdes, et permet d’exprimer la puissance et l’immuabilité d’un empire universel indifférent aux variations individuelles. Mais ces Archers, qui sont-ils ? Le corps d’élite des Immortels, ou garde des Dix Mille, mentionné par Hérodote10 ? Ou le peuple perse en armes, entièrement dévoué à la monarchie et à son roi ? Ou encore la garde rapprochée du souverain ? Le port par les Archers d’un serre-tête tressé a également suscité des questions sur leur appartenance ethnique11.

Les briques moulées à glaçure multicolore de la frise évoquent, bien entendu, la porte d’Ishtar et les frises de lions qui bordent la Voie processionnelle à Babylone [100]. Le programme iconographique, plus politique que religieux, en est pourtant tout différent. Et le matériau de base des briques perses n’est plus l’argile, mais une pâte siliceuse, à dégraissant calcaire, dont la cuisson en deux temps12 a assuré une cohésion telle entre la brique et sa couverte vitrifiée que les décors architecturaux du palais de Darius ont pu résister à l’épreuve du temps et garder intactes leurs couleurs.

—————————

1 Pour le premier, entre 1884 et 1886, pour le second entre 1908 et 1913. Plus de vingt personnages ont pu ainsi être remontés.

2 R. de Mecquenem, qui n’aura pas ces contraintes d’encadrement, remontera les Archers sur dix-neuf assises.

3 Tout comme celles des taureaux et autres animaux fabuleux décorant le palais. Cet éparpillement est dû à leur réemploi comme matériau de construction dans l’Antiquité.

4 Le remontage assuré par R. de Mecquenem sera plus sobre. Cf. les salles 12a et 12b du musée du Louvre.

5 Les fouilles menées ultérieurement par R. de Mecquenem ont révélé que les Archers ont été retrouvés dans l’angle nord-est de la résidence royale. Le fouilleur pensa donc que la frise avait pu originellement orner cette partie du palais. Cf. F. Tallon, « Les fouilles de Marcel Dieulafoy à Suse. La résurrection du palais de Darius », cat. exp. Une mission en Perse, Paris, 1997, p. 55, n. 17.

6 Selon P. Calmeyer, « Achemenian Art and Architecture », dans E. Yarshater (éd.), Encyclopaedia Iranica, II, Londres et New York, 1987, p. 574, la position des plis de la robe des Archers, qui se trouvent déportés, hors de l’axe du corps, vers la jambe gauche, est identique à celle du personnage en robe plissée du palais P de Pasargades, mais ne s’observe plus sur des reliefs ultérieurs.

7 Dans la garde des Dix Mille (cf. n. 10), mille hommes avaient des lances terminées en boule d’or et les neuf mille autres des lances terminées en boule d’argent.

8 P. Amiet, Suse, 6000 ans d’histoire, Paris, 1988, fig. 46, p. 86.

9 Il existe un troisième motif de fleur dans un carré. Mais il est peu courant et n’a donc pas permis le remontage d’un Archer portant une robe ainsi brodée.

10 « Si l’un des hommes venait à manquer, frappé par la mort ou la maladie, on lui choisissait aussitôt un remplaçant, et ils n’étaient jamais plus et jamais moins de dix mille » (Hérodote, L’enquête, VII, § 83).

11 Cette coiffure étant d’origine élamite, certains auteurs ont avancé que ces guerriers appartiennent à des troupes élamites locales. Sur ce débat, cf. O. W. Muscarella, dans cat. exp. The Royal City of Susa, New York, 1992, p. 227.

12 Une première fois sans la glaçure, une seconde fois avec elle.

Bibliographie

M. Dieulafoy, L’Acropole de Suse d’après les fouilles exécutées en 1884, 1885, 1886 sous les auspices du musée du Louvre, Paris, 1893, pp. 280-292, pl. IV-VII et fig. 160, 162.

G. Azarpay, « Proportional Guidelines in Ancient Near Eastern Art », JNES, 46, 1987, pp. 192-196. 

F. Tallon, « Les fouilles de Marcel Dieulafoy à Suse. La résurrection du palais de Darius », cat. exp. Une mission en Perse, Paris, 1997, pp. 49 et 53-54.

 

O. W. Muscarella, dans cat. exp. The Royal City of Susa, New York, 1992, nos 155-156 (pour les Archers mis au jour par les fouilles R. de Mecquenem et pour l’identification ethnique).

A. Caubet et A. Kacmarczyk, « Les briques glaçurées du palais de Darius », Technè, 7, 1998, pp. 23-26 (pour l’étude du matériau).

B. André-Salvini et M. Bourbon, « Le décor en briques polychromes du palais de Darius Ier à Suse dans les collections du Louvre », Coré, 9, 2000, pp. 16-26.