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La sculpture en ronde bosse d’époque perse n’est connue que par de très rares témoignages. C’est pourquoi la statue de Darius le Grand, retrouvée à Suse, est d’une importance capitale ; bien qu’acéphale, elle en est l’exemplaire le plus complet. Située à gauche de la grande porte tétrastyle du palais de Darius [fig. 303], elle regardait vers l’esplanade, face à l’entrée de la zone résidentielle [105]. Une seconde statue, dont ne subsistent que des fragments, gardait l’autre côté1.

Le souverain est représenté de face sur un très haut socle rectangulaire, avançant la jambe gauche dans l’attitude d’un pharaon égyptien. Il porte la tenue d’apparat perse, une robe plissée2 à larges manches obliques, retenue ici par une ceinture dont les pans sont gravés, tout comme les plis droits du vêtement, d’une inscription trilingue, en vieux perse, en élamite et en babylonien3. Sur les plis gauches sont sculptés des hiéroglyphes égyptiens4. Le roi tient dans sa main droite un bâton court, emblème de son pouvoir, et serre dans sa main gauche une fleur à longue tige (lotus ?)5. Ses poignets sont ornés de bracelets ouverts, au jonc terminé par des têtes animales [113]. Un poignard, à garde asymétrique décorée de taureaux ailés, est pris dans la ceinture de la robe6. L’arrière de la statue est soutenu par un pilier dorsal.

Le socle accueille, sur chacun des petits côtés, une inscription hiéroglyphique qui donne la parole au dieu Rê7, de part et d’autre du signe du semataouy, représenté par des dieux Nil8 portant sur la tête les plantes de Haute et Basse-Égypte9 et nouant ces dernières autour du hiéroglyphe unir. Sur les grands côtés s’alignent les vingt-quatre peuples de l’Empire perse, chacun en costume national, mais figurés à l’égyptienne, car agenouillés et les bras levés en un geste de prière ou d’adoration. Néanmoins la position de leurs mains10 semble également indiquer qu’ils portent la statue, comme des atlantes. Ils sont tous identifiés grâce à un « cartouche-forteresse ». À gauche sont regroupés les douze peuples de l’Iran et du nord de l’empire, à droite ceux de l’Ouest et du Sud. Sur le dessus du socle, une inscription en hiéroglyphes égyptiens mentionne le commanditaire de la statue, Darayaouesh [Darius], et sa destination initiale : le temple d’Atoum à Héliopolis.

Plusieurs indices concourent à donner une origine égyptienne à la statue : l’attitude adoptée par le roi, le contenu même des inscriptions, l’utilisation de caractères hiéroglyphiques, le pilier dorsal, la dimension du socle et enfin la nature de la pierre, un grès métamorphisé. Selon l’hypothèse la plus couramment admise, le roi Xerxès Ier, venu mater une rébellion en Égypte, aurait décidé d’en rapporter la statue de son père, pour décorer la porte du palais de Suse, dont il assurait l’achèvement. L’œuvre a toutefois pu être aussi réalisée à Suse par des artisans égyptiens à partir d’un original égyptien. Elle est acéphale, mais Darius portait sans doute la tiare, ou kidaris, symbole de la royauté perse, puisqu’il portait déjà la robe plissée11.

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1 Selon H. Luschey, « Die Darius-Statuen aus Susa und ihre Rekonstruktion », AMI, supplément 10, 1983, pp. 191-206, il y aurait eu une autre paire de statues du roi, de plus grand format, disposée à l’entrée de la porte et peut-être même une cinquième et une sixième sculpture, non localisées (information du post scriptum de l’article). Pour étayer cette idée, l’auteur s’appuie sur l’étude des fragments retrouvés et sur la largeur des plis des robes qui ne raccordent pas ensemble.

2 Qui porte en grec le nom de kandys (nom masculin). La robe royale portée ici par Darius ne présente aucune décoration, contrairement aux représentations de Persépolis (remarque de P. Briant, Histoire de l’Empire perse. De Cyrus à Alexandre, Paris, 1996, p. 229). Citée par le même auteur, la description de la robe de Darius III par Quinte-Curce (mais il y a pu avoir entre-temps des transformations) : « Le vêtement du roi se distinguait par une somptuosité extraordinaire : une broderie blanche occupait le milieu d’une tunique pourpre ; des éperviers d’or, qui paraissaient s’attaquer du bec, rehaussaient la beauté d’un manteau broché d’or ; à la ceinture d’or nouée à la façon des femmes, était suspendu un akinakês dont le fourreau n’était qu’une gemme. »

3 « … Voici la statue de pierre que Darius le Roi a ordonné de faire en Égypte afin que, celui qui, à l’avenir, la verra, sache que l’Homme perse tient l’Égypte » (trad. F. Vallat, « Les textes cunéiformes de la statue de Darius », Cahiers de la DAFI, 4, 1974, pp. 162-163).

4 Inscription très longue qui se termine ainsi : « Le Roi de Haute et Basse Égypte, maître des Deux Terres [Darayaou] esh – Qu’il vive éternellement ! – le Grand [Roi], le roi des rois, le seigneur suprême de la terre [dans sa totalité, le fils du] Père-d’un-dieu Ouishtapa, l’Akhéménide, lui qui est apparu en Roi de Haute et Basse Égypte sur le siège où Horus règne sur les vivants, comme Rê à la tête des dieux éternellement » (trad. J. Yoyotte, « Les inscriptions hiéroglyphiques de la statue de Darius à Suse », Cahiers de la DAFI, 4, 1974, p. 182).

5 Les rois assyriens serraient déjà dans leurs mains un bouquet de fleurs.

6 Appelé par les Grecs akinakês, cf. n. 2.

7 L’inscription, se trouvant derrière chacun des génies, est répétée quatre fois : « Je te donne toute vie et toute force, toute stabilité, toute santé et toute joie. Je te donne tous les pays de plaine et de montagne réunis sous tes sandales. Je te donne la Haute et la Basse Égypte, qui adressent des adorations à ton beau visage comme à celui de Rê, éternellement » (trad. J. Yoyotte citée n. 4, p. 183).

8 Ces dieux sont représentés, selon la convention égyptienne, avec un gros ventre et une mamelle pendante.

9 La fleur de lotus pour la Haute-Égypte, le papyrus pour la Basse-Égypte.

10 Selon M. Roaf, « The Subject Peoples on the Base of the Statue of Darius », op. cit. n. 3, p. 77, lorsque des personnages sont représentés agenouillés dans l’attitude de la prière, leurs mains ont les paumes en avant, à la verticale. Ici, le geste est différent : les mains sont à l’horizontale, paumes vers le haut.

11 Pour une proposition de reconstitution, cf. H. Luschey, op. cit. n. 1, fig. 4, p. 197.

Bibliographie

M. Kervran, D. Stronach, F. Vallat et J. Yoyotte, « Une statue de Darius découverte à Suse », Journal asiatique, 260, 1972, p. 235.

Cahiers de la DAFI, 4, 1974 (presque entièrement consacré à cette statue) : J. Perrot et D. Ladiray, « La porte de Darius à Suse », pp. 49-51, et, plus général, pp. 43-56 ; D. Stronach, « La statue de Darius le Grand découverte à Suse », pp. 61-72 ; M. Roaf, « The Subject Peoples on the Base of the Statue of Darius », pp. 73-160 ; J. Trichet et P. Poupet, « Étude pétrographique constituant la statue de Darius, découverte à Suse, en décembre 1972 », pp. 57-59 ; F. Vallat, « Les textes cunéiformes de la statue de Darius », pp. 161-170, et « L’inscription trilingue de Xerxès à la Porte de Darius », pp. 171-180 ; J. Yoyotte, « Les inscriptions hiéroglyphiques de la statue de Darius à Suse », pp. 181-183 ; toutes les pl. XXI-XXXIX.

H. Luschey, « Die Darius-Statuen aus Susa und ihre Rekonstruktion », AMI, supplément 10, 1983, pp. 191-206 et pl. 11-19. 

G. Azarpay, « Proportional Guidelines in Ancient Near Eastern Art », JNES, 46, 1987, pp. 183-192.

J. Perrot et D. Ladiray, « La porte de Darius à Suse », Les dossiers d’archéologie, 227 : Iran. La Perse de Cyrus à Alexandre, octobre 1997, pp. 72-77.