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Au moment où le roi Darius le Grand entreprit la construction du palais de Suse, son père, Hystaspe, était encore vivant1. Le chantier commença donc peu après son avènement, vers 521 av. J.-C. D’emblée, le monarque manifesta sa volonté de s’inscrire dans la tradition. Tout d’abord, il choisit comme lieu de sa résidence d’hiver la grande capitale élamite de la Susiane ; ensuite, il adopta pour sa demeure un plan en partie mésopotamien ; enfin, il lit revêtir les murs d’un décor coloré inspiré de celui de Babylone. Ces orientations font du palais de Suse un exemple unique dans l’architecture perse.

C’est sur la colline nord-ouest de Suse2, connue sous le nom de « tell de l’Apadana », que fut décidée son implantation. Le terrain fut d’abord aménagé en une terrasse artificielle de 15 ha3, qui s’élevait de 15 m au-dessus de la plaine4. « Vers le bas, la terre a été creusée jusqu’à ce que j’atteigne la pierre dans la terre ; lorsque ce fut creusé, du gravier a été jeté […] ; sur ce gravier, le palais a été déposé5. » L’assise de réglage ainsi créée assurait la stabilité des futurs bâtiments. Le glacis qui entourait le tell constituait l’essentiel du système défensif.

Une seule voie d’accès menait au palais6. Cette chaussée, pavée de briques, partait du tell de la Ville royale et conduisait – en passant par les Propylées – à la Porte monumentale. Cette dernière évoque, par ses colonnes et son isolement, la porte R du palais de Pasargades7. Elle allait inspirer la future porte de Toutes les Nations à Persépolis. Composée d’une salle centrale à quatre colonnes et de deux annexes, elle ouvrait sur une grande esplanade. Les animaux gardiens qui devaient en protéger l’entrée n’ont pas été retrouvés. Mais une des deux statues ornant la sortie sur l’esplanade est conservée [106].

Le palais lui-même est subdivisé en deux ensembles dotés de fonctions différentes : au sud, une zone de résidence ; au nord, une grande salle de réception à colonnes, appelée Apadana8.

La partie résidentielle, qui associe des cours centrales à des salles rectangulaires allongées, appartient à la tradition mésopotamienne [53]. Elle s’étendait sur près de quatre hectares et comprenait trois grandes cours disposées d’est en ouest9. Dans la cour d’entrée, ou Cour orientale10, gisait, au moment de sa découverte, la frise des Lions11, face contre terre ; elle occupait initialement la partie haute de la façade nord, derrière une rangée de grands mâts. La troisième cour, ou Cour intérieure, correspondait au cœur du palais et desservait, au sud, les appartements du roi12, constitués par « une enfilade axiale de salles disposées en largeur13 ». Dans les salles allongées avaient été déposées deux versions sur pierre, en élamite et en akkadien, de la « Charte de fondation » du palais. La troisième version, rédigée en vieux perse sur tablette d’argile14, était cachée sous le seuil d’une porte. S’exprimant ainsi dans trois des langues officielles de l’empire15, le roi Darius détaille la provenance de tous les matériaux nécessaires à la construction de son palais et précise l’origine géographique des artisans qui ont participé à l’entreprise : Ioniens, Lydiens, Mèdes, Égyptiens, Babyloniens. Hommage est ainsi rendu aux compétences des différentes nations composant l’empire, et indirectement au Grand Roi qui a su rassembler et faire obéir tous ces peuples.

Cette partie résidentielle du palais abritait vraisemblablement les décors de briques moulées, glaçurées ou non. Leur emplacement exact – à l’exception déjà mentionnée de la frise des Lions – reste toutefois incertain, car, dès l’Antiquité, les briques furent réutilisées comme matériau de construction pour d’autres ouvrages. Réalisés par les Babyloniens16, ces revêtements architecturaux, dont la frise des Archers [107] est le témoignage le plus célèbre, sont largement inspirés de ceux de Babylone, mais le sens mythologique des animaux représentés, sphinx, griffons, taureaux ailés, a disparu au profit d’un effet simplement ornemental. Des peintures agrémentaient également les murs.

Adossée au nord de cette zone résidentielle, la seconde partie du palais, ou Apadana, occupe une fonction très différente. Salle à colonnes bordée de colonnes, elle accueille les audiences et les réceptions et se doit donc d’impressionner. Bien qu’apparaissent déjà des salles hypostyles à Büyükkale, sur l’Acropole de la capitale hittite de Hattusha, les meilleurs antécédents sont iraniens, notamment dans la forteresse d’Hasanlu IV B17, datée entre le xie et le ixe siècle, où les bâtiments comportent des pièces allongées à double rangée de colonnes intérieures. À Pasargades [101], le palais S reprend ce schéma18, mais la nouveauté apportée par les deux palais, S et P, vient de la présence de longs portiques débordants sur les grands côtés ; les architectes de Suse adoptent encore un autre parti19. La salle de l’Apadana est carrée et rythmée par trente-six colonnes en six rangées de six ; elle est flanquée, sur les trois côtés accessibles depuis l’extérieur, de portiques à double rangée de six colonnes, non débordants et limités par quatre tours d’angle qui abritaient les escaliers menant à la terrasse.

L’ensemble mesurait 109 m de côté. L’entrée principale était au nord. Les colonnes de la salle de réception sommées de chapiteaux à double protome de taureau [108] s’élevaient à 22 m au-dessus du sol pour soutenir le poutrage en bois de la toiture. Hautes et espacées, elles contribuaient à la majesté du lieu et à l’impression de volume intérieur grandiose. Au sud, un trône, tourné vers l’entrée, était posé sur un socle de pierre.

Le palais ne fut pas totalement achevé sous le règne de Darius. Son fils Xerxès le termina. À la suite d’un incendie survenu sous le règne d’Artaxerxès Ier, il fut restauré par Artaxerxès II20.

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1 Dans l’inscription trilingue DSf, dont le thème principal est la construction du palais de Suse, Darius mentionne à deux reprises son père, appelé ici Vistâspa : « Grâce à Ahuramazda, mon père, Vistâspa, et Arsamès, mon grand-père, étaient tous deux en vie lorsque Ahuramazda m’a fait roi sur cette terre » ; « Le roi Darius déclare : À Suse, beaucoup de beau a été ordonné, beaucoup de beau a été fait ; qu’Ahuramazda me protège, ainsi que mon père, Vistâspa, et mon peuple » (trad. P. Lecoq, Les inscriptions de la Perse achéménide, Paris, 1997, § 4, p. 234, et § 14, p. 237).

2 Elle fut occupée dès le ive millénaire av. J.-C. ; mais, pour la période perse, il n’y a aucune trace d’installation avant le palais de Darius.

3 Selon J. Perrot, « L’architecture militaire et palatiale des Achéménides à Suse », 150 Jahre Deutsches Archäologisches Institut, 1829-1979. Internationales Kolloquium : Neue Ergebnisse des Deutschen Archäologischen Institut am 21 April 1979, Mayence, 1981, p. 83, la partie non construite pouvait être occupée par des jardins.

4 « La résidence du Grand Roi se trouve ainsi élevée sur une sorte de plate-forme dominant la plaine ; le rôle de cette plate-forme est beaucoup plus d’exalter la puissance royale que d’assurer une défense militaire » (J. Perrot, « Suse à la période achéménide », Paléorient, 11/12, 1985, p. 69).

5 Ainsi parle Darius (DSf, § 7, trad. P. Lecoq, op. cit. n. 1, p. 235).

6 « La Cité Royale est séparée du reste de la ville, à l’est, par un profond fossé rempli par les eaux du Chaour. On franchit ce fossé en un seul point par un pont ou une levée de terre dans l’axe duquel une rampe construite en terre crue s’élève jusqu’à une porte de la ville, la seule qui ait été retrouvée » (J. Perrot, op. cit. n. 4, p. 69).

7 « Sa fonction est plus de contrôle que de défense » (J. Perrot, op. cit. n. 3, p. 91).

8 Le nom de ce bâtiment est connu par une inscription trilingue du roi Artaxerxès II, qui fit reconstruire le palais de Darius : « Darius, mon ancêtre, a fait cet apadana ; ensuite, du temps de mon grand-père Artaxerxès, il a brûlé ; alors, grâce à Ahuramazda, Anahita et Mithra, j’ai fait reconstruire cet apadana » (trad. P. Lecoq, op. cit. n. 1, A2Sa, p. 273). Il fut découvert par W. K. Loftus, en 1852, sur quatre bases de colonne.

9 Si la disposition de ce palais reprenait, mais en plus aboutie, celle du Palais sud de Nabuchodonosor II à Babylone, qui comprenait, lui, cinq unités palatiales juxtaposées, « l’architecte de Suse est le premier à avoir conçu un ensemble palatial à la fois cohérent, grandiose et fonctionnel » (P. Amiet, « Quelques observations sur le palais de Darius à Suse », Syria, LI, 1974, p. 71).

10 C’est la plus grande de toutes.

11 Cette frise, en briques moulées à glaçure colorée, a été découverte par Marcel et Jane Dieulafoy [p. 534].

12 Selon P. Amiet, « Un étage au palais de Darius à Suse ? », Beschreiben und Deuten. Festschrift für Ruth Mayer-Opificius, Münster, 1994, pp. 1-5, les salles de l’« appartement du Roi » situées au rez-de-chaussée ont un caractère officiel. Les appartements privés sont, eux, à l’étage, au-dessus des longues galeries parallèles qui ont été reconnues comme des magasins.

13 P. Amiet, op. cit. n. 9, p. 67. Cette disposition s’inspire de celle des appartements du roi Sennachérib à Ninive, qui fut reprise ensuite par Nabuchodonosor II à Babylone.

14 Musée du Louvre, inv. Sb 2789 (Guide du visiteur : Les antiquités orientales, Paris, 1997, p. 198).

15 La quatrième étant l’araméen, utilisé pour les inscriptions sur papyrus et parchemin.

16 Comme le précise le roi Darius dans ses Chartes de fondation.

17 Dans les différents Bâtiments brûlés.

18 Le palais P comprend lui quatre rangées de colonnes.

19 Ce parti sera repris à Persépolis.

20 C’est à la suite de la découverte d’inscriptions de ce dernier (P. Lecoq, op. cit. n. 1, A2Sc et A2Sd, pp. 273-274) que Marcel Dieulafoy lui attribua le palais de Suse. Mais une autre inscription (citée n. 8) précise bien la situation.

Bibliographie

W. K. Loftus, « On the Excavations Undertaken at the Ruins of Susa in 1851-1852 », Transaction of the Royal Society of Literature, 2e série, 1856-1857, pp. 422-453.

M. Dieulafoy, L’Acropole de Suse d’après les fouilles exécutées en 1884, 1885, 1886 sous les auspices du musée du Louvre, Paris, 1893.

R. de Mecquenem, « Contribution à l’étude du palais achéménide de Suse », MMAI, XXX, 1947, pp. 1-119.

P. Amiet, « Quelques observations sur le palais de Darius à Suse », Syria, LI, 1974, pp. 65-73. 

J. Perrot, « L’architecture militaire et palatiale des Achéménides à Suse », 150 Jahre Deutsches Archäologisches Institut, 1829-1979. Internationales Kolloquium : Neue Ergebnisse des Deutschen Archäologischen Institut am 21 April 1979, Mayence, 1981, pp. 79-94.

P. Amiet, Suse, 6000 ans d’histoire, Paris, 1986, pp. 125-132.

J. Perrot et D. Ladiray, « Le palais de Suse », Les dossiers d’archéologie, 210 : Les cités royales des pays de la Bible reconstituées, 1995, pp. 84-95.

P. Lecoq, Les inscriptions de la Perse achéménide, Paris, 1997, inscriptions DSf, pp. 234-237, DSz et DSaa, pp. 243-246 (sur la construction du palais).

F. Tallon, « Les fouilles de Marcel Dieulafoy à Suse. La résurrection du palais de Darius » et « Le palais de Darius. La reconstitution de Maurice Pillet », cat. exp. Une mission en Perse, Paris, 1997, pp. 46-55 et pp. 132-139.

 

R. Boucharlat, « Les autres palais achéménides de Suse », Alter Orient und Altes Testament, 272 : Variatio Delectat. Iran und der Westen. Gedenkschrift für Peter Calmeyer, Münster, 2000, pp. 141-154.