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Lorsque Darius le Grand décida, dès l’année 521, d’expliquer pourquoi il avait rétabli en sa faveur la royauté que « Gaumata le Mage avait enlevée à Cambyse1 », et qu’il célébra ses victoires militaires sur des chefs rebelles qui, après s’être ralliés à l’usurpateur, s’étaient proclamés rois dans leur pays, il choisit un emplacement le plus visible possible. Il le choisit sur des axes de circulation qui reliaient Ecbatane aussi bien à Babylone qu’à Suse, non loin de la « Porte de l’Asie ». Il le choisit près d’une source, car la conjugaison de l’eau et de la roche donnait plus de magie à l’endroit. Ce fut la paroi de montagnes jumelles qui se dressaient, véritable phénomène naturel, dans la plaine de Médie, près de l’actuelle ville de Kermanshah. Cet emplacement portait le nom de Bagistanon, issu de l’iranien ancien Baga-stana, « Lieu (consacré) aux dieux », qui fut conservé sous la forme moderne de Behistun ou Behistan, dégradée dans le parler populaire en Bisotun, le « Lieu sans colonnes »2. L’étymologie ancienne du mot laisse entendre que l’endroit était sacré depuis longtemps. Mais c’est là aussi sans doute que Darius vainquit Gaumata3.

Le rocher de Bisotun comprend, au centre, un bas-relief et, sur trois des côtés entourant le relief, un très long texte trilingue4, inscrit en élamite, vieux perse et babylonien. Ce fut la première commande de celui qui venait de devenir Darius Ier. Gravé et sculpté à 66 m du sol, sur une surface aplanie et polie de 7 m de haut par 18 m de large, cet ensemble est le mieux daté et le plus exhaustivement interprété de tous les monuments achéménides.

La scène représentée à Bisotun est une scène de victoire qui exalte la puissance du roi et illustre le récit. Elle s’inspire du relief d’Anubanini, roi des Lullubi5 au iiie millénaire. Sur ce relief, situé à Sar-e Pol6, à 150 km à l’ouest de Bisotun, le souverain, qui se distingue par sa haute taille, foule au pied son principal ennemi, tandis que la déesse Ishtar mène devant lui deux autres vaincus au bout d’une corde7.

Vêtu de la robe d’apparat perse à plis et coiffé d’une couronne crénelée, le roi Darius, également en taille héroïque, écrase sous son pied gauche un homme qui l’implore de ses bras levés8. Il porte dans la main gauche un arc, symbole de la fonction royale, et lève la main droite, en direction d’un disque ailé dont sort un personnage à mi-corps. Cette figure, qui domine les autres, est interprétée le plus souvent comme le dieu de l’empire9, Ahuramazda10, à qui le souverain semble s’adresser et qu’il évoque, à maintes reprises dans le texte, comme son allié11. Debout face au roi se tiennent neuf prisonniers, liés les uns aux autres par une corde au cou, les mains attachées dans le dos. Leurs noms sont connus par les légendes trilingues gravées au-dessus de leur tête et sous leurs pieds. Derrière le souverain, deux dignitaires, de taille moyenne, portent ses armes : lance, arc et carquois12.

Le texte éclaire le sens de la scène. Cambyse, fils de Cyrus, avait fait assassiner clandestinement son frère Bardiya. Lorsque le roi perse partit pour l’Égypte, le mage Gaumata, qu’Hérodote nomme Smerdis13, averti du crime, se fit passer pour Bardiya, le successeur légitime, auprès de l’armée. Il en reçut le soutien, ainsi que celui du Perse et du Mède et des autres peuples14. Puis Cambyse meurt et le Pseudo-Bardya reste en place, car personne n’ose se révolter. Alors Darius décide d’intervenir – « cette royauté était depuis longtemps à notre famille15 »-, et il tue Gaumata. C’est ce dernier qu’il tient sous son pied. Puis la même année16, le souverain doit mater les séditions successives de huit des neuf personnages représentés enchaînés sur le relief, qui se proclament rois. Le neuvième, chef de la tribu des Scythes Tigraxauda, ou « à coiffe pointue », ne se révolta que plus tard. Il fallut bien pourtant le joindre aux huit rebelles initialement prévus.

Ce remaniement vint perturber l’organisation de toutes les inscriptions. Au départ, une disposition assez harmonieuse régnait : à droite du relief, la version élamite17 ; au-dessous, la version vieux-perse ; à gauche, la version babylonienne. Mais le roi scythe joua le rôle de trouble-fête, quand il prit l’emplacement de la première colonne de l’inscription élamite. Il fallut donc reporter le texte ailleurs. Et faire le récit des nouveaux événements. Une copie de la version élamite fut alors gravée à gauche de l’inscription vieux-perse. Et cette dernière fut complétée de six nouveaux paragraphes (§ 71-76), sur une cinquième colonne. Mais ces paragraphes ne purent être ajoutés aux deux autres versions, faute de place18.

L’inscription trilingue du rocher de Bisotun occupe une place décisive dans l’histoire du déchiffrement des écritures cunéiformes. On comprend les difficultés rencontrées par les premiers épigraphistes, devant une telle anarchie, sans compter l’exploit sportif que représenta la copie de ces textes, particulièrement celle de la version babylonienne, située sur les deux faces d’un rebord de la roche, totalement dans le vide [p. 523]. La grande nouveauté de l’inscription résidait dans l’emploi de l’écriture vieux-perse, attribuée souvent à Darius19, mais dont certains particularismes semblent provenir de syllabaires du Bassin méditerranéen20.

Les nombreuses répétitions de phrases, la scansion des mêmes formules21 donnent un souffle épique à un texte destiné à une large transmission orale. En effet, la diffusion en était assurée par des versions sur tablettes d’argile et sur parchemin22, que lisaient ou disaient des hérauts allant de place en place graver dans les mémoires le récit de Darius. Ce récit, qui reste un irremplaçable document historique, correspondait-il à des événements réels ou n’était-il qu’une vision arrangée par le nouveau souverain pour légitimer son intervention et le rétablissement de la royauté à son profit ? La limite entre la vérité, la reconstruction orientée des faits et même une habile propagande n’est pas toujours facile à établir23.

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1 DB, § 12.

2 Cf. P. Lecoq, Les inscriptions de la Perse achéménide, Paris, 1997, pp. 83-84.

3 Ou à proximité.

4 C’est la plus longue inscription d’époque achéménide connue.

5 Les Lullubi habitent dans les Zagros, cf. la stèle de Naram-Sîn [40].

6 Près de la Porte de l’Asie.

7 J. Börker-Klähn, BaF, 4 : Altvorderasiatische Bildstelen und vergleichbare Felsreliefs, 1982, no 31. Les prisonniers sont enchaînés l’un à l’autre et tirés par une corde qui est attachée à un anneau pris dans leur nez. Au registre inférieur, six prisonniers marchent nus, les mains derrière le dos. À leur tête se trouve un personnage coiffé d’une tiare à plumes. Deux autres reliefs de Sar-e Pol illustrent la même scène du roi piétinant l’ennemi (op. cit., nos 30 et 32). Le relief de Darband-e Gawr (op. cit., no 29), tout en traitant du même thème, est plus proche dans son iconographie de la stèle de Naram-Sîn [40], car les ennemis piétinés par un roi sont au nombre de deux et figurés les corps pantelants. Enfin, le relief de Bitwata (Sumer, 34, 1978, fig. 6-7) fait partie du même type de représentation. La stèle de Naram-Sîn servit de modèle à toutes ces œuvres d’époque néo-sumérienne, dont certaines étaient visibles à l’époque de Darius.

8 La position du corps du vaincu ainsi que celle du pied du roi sont très proches de celles du relief d’Anubanini.

9 Dans la version élamite de l’inscription de Bisotun, § 62-63, le nom d’Ahuramazda est assorti de la précision « le dieu des Aryens », qui sont les ancêtres des Iraniens et des Indiens ; Cf. P. Lecoq, op. cit. n. 2, « Les Aryens en Iran », pp. 31-37.

10 Il lève la main droite et tient l’anneau, emblème de son pouvoir. Sur les diverses interprétations de ce personnage, cf. notice 112, fin du texte. L’iconographie de ce personnage est empruntée à celle du dieu Assur.

11 Par la formule « Grâce à Ahuramazda ».

12 Ils portent les noms de Gobryas et Artaphermès.

13 Hérodote, L’enquête, III, § 61. Hérodote appelle Bardiya Smerdis et mentionne qu’opportunément l’usurpateur portait le même nom que celui dont il prit la place. Récit général des événements dans op. cit., III, § 61-88.

14 DB, § 11 « Il mentit ainsi à l’armée : “Je suis Bardiya, le fils de Cyrus, le frère de Cambyse” ; alors, l’armée tout entière devint rebelle envers Cambyse ; elle alla vers lui, ainsi que le Perse et le Mède, ainsi que les autres peuples ; il s’empara de la royauté. » Le Perse et le Mède représentent les deux grands groupes ethniques de l’Empire perse, les premiers en rang.

15 DB, § 12. Darius fait valoir dès le troisième paragraphe qu’il appartient à une famille royale dont l’ancêtre porte le nom d’Achéménès.

16 Darius insiste beaucoup sur le fait que tous les événements qu’il relate se sont déroulés en une seule année. « On a peut-être ici la trace d’une vieille institution indo-iranienne qui est encore bien attestée dans les rituels védiques et qui soumettait la légitimité du roi à une période de un an » (P. Lecoq, op. cit. n. 2, p. 95).

17 Qui est la plus ancienne.

18 L’inscription vieux-perse comprend donc 76 paragraphes, l’inscription élamite 70 et l’inscription babylonienne seulement 69.

19 Si on admet que les inscriptions de Cyrus à Pasargades ne sont pas de son fait, mais datent du règne de Darius, la version vieux-perse est le plus ancien témoignage d’un nouveau type d’écriture, proche de l’alphabet, avec des signes cunéiformes. Cf. P. Lecoq, op. cit. n. 2, « L’écriture cunéiforme vieux-perse », pp. 65-71.

20 Notamment pour expliquer la présence d’allographes dans l’« alphabet » vieux-perse. Cf. P. Lecoq, op. cit. n. 2, pp. 71-72.

21 Telles que « Le roi Darius déclare », « Ahuramazda m’a apporté son soutien », « Grâce à Ahuramazda ».

22 DB, § 70 : « Le roi Darius déclare : Grâce à Ahuramazda, voici le texte que j’ai traduit en aryen ; et sur tablette et sur cuir, il avait été traduit aussi ; j’ai traduit ma généalogie ; je l’ai approuvée ; et cela a été écrit et lu devant moi ; ensuite, j’ai envoyé ce texte partout parmi les peuples ; l’armée y a collaboré. » Sur cuir, le texte était en araméen, quatrième langue officielle de l’empire et langue des chancelleries achéménides.

23 À ce sujet, s’il existait des copies de l’inscription dans plusieurs localités, il existait également une copie du relief à Babylone. Cf. U. Seidl, « Ein Relief Dareios’I in Babylon », AMI, 9, 1976, pp. 125-130.

Bibliographie

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F. Sarre et E. Herzfeld, Iranische Felsreliefs, Berlin, 1910, pp. 189 et suiv.

L. Trümpelmann, « Zur Enstehungsgeschichte des Monuments Dareios I von Bisutun und zur Datierung der Einführung der altpersischen Schrift », Archäologischer Anzeiger, 1967, pp. 281-298.

W. Hinz, « Die Entstehung der altpersischen Keilschrift », AMI, I, 1968, pp. 95-98.

H. Luschey, « Studien zu dem Darius-Relief in Bisutun », AMI, I, 1968, pp. 63-94 et pl. 25-42 (publication de référence sur le rocher).

R. Schmitt et H. Luschey, « Bisotun », », dans Ehsan Yarshater (éd.), Encyclopaedia Iranica, IV, Londres et New York, 1990, pp. 289-305 (avec bibliographie très complète).

P. Briant, Histoire de l’Empire perse. De Cyrus à Alexandre, 1996, pp. 136-138.

P. Lecoq, Les inscriptions de la Perse achéménide, Paris, 1997, pp. 83-96 et, pour la traduction, DB, pp. 187-214.

—, « Le rocher de Bisotun », Le monde de la Bible, 106 : L’Iran et la Perse, septembre-octobre 1997, pp. 26-28.

D. Stronach et A. Zournatzi, « Bisitun », dans E. M. Meyers (éd.), The Oxford Encyclopedia of Archaeology in the Near East, IV, New York et Oxford, 1997, pp. 330-331.