RETOUR AU SOMMAIRE

La sépulture du roi Cyrus II le Grand1, qui s’élève, isolée, sur la plaine du Murghab2, saisit toujours les visiteurs par sa sobriété majestueuse. Elle avait déjà en son temps frappé le conquérant Alexandre, qui vouait à son occupant un grand respect et s’y était arrêté pour la première fois en 330, avant qu’elle ne fût entièrement pillée. Le roi perse avait fait construire son tombeau de son vivant dans la ville qu’il venait de fonder [101], au retour d’une de ses campagnes en Lydie contre le roi Crésus. Lorsqu’il trouva la mort sur la terre des Massagètes, aux confins nord-est de l’empire, près de la mer d’Aral, son corps fut rapporté à Pasargades, par les soins de son fils Cambyse, qui, selon Ctésias, « régla tout d’après les dernières volontés paternelles3 ».

Le tombeau dépassait légèrement les 11 m de hauteur4. Il comprend deux parties distinctes : un socle à six degrés de taille décroissante et une structure en forme de maison à toit à double pente5, qui abritait la chambre funéraire, au terme d’un couloir étroit. Cette chambre, initialement fermée par une porte à deux battants, contenait au moment de l’inhumation un mobilier d’un luxe inouï, témoignant de la position exceptionnelle du Grand Roi dans la société perse6. Selon Arrien, « à l’intérieur de la chambre sépulcrale étaient placés un sarcophage d’or, où le corps de Cyrus avait été enseveli, et, à côté du sarcophage, un lit avec des pieds en or travaillé ; sa literie était constituée de couvertures de Babylone et, comme matelas, de pelisses pourpres7 ». Suit la description des vêtements et des bijoux. La tombe aurait, d’après certains auteurs classiques, comporté des inscriptions8. Mais aucune trace n’en subsiste. Elles semblent donc ne relever que d’une tradition orale9.

Cyrus est le seul de tous les rois perses à avoir une sépulture construite [112]. Les différentes techniques employées10 et la moulure grecque du toit indiquent l’activité d’Ioniens et de Lydiens. Quant aux antécédents architecturaux, ils paraissent se trouver en Anatolie occidentale11, chez les Phrygiens et les Lydiens12. L’aménagement intérieur et les proportions de la chambre funéraire d’Alyatte, père de Crésus, présente de surprenantes parentés avec celle de Cyrus13. L’origine du socle reste, en revanche, obscure14.

L’édifice avait trouvé place au sein d’un « paradis royal » dont la luxuriance a été soulignée : « … on l’avait entouré d’un bois sacré comportant des arbres de toutes sortes, bien irrigué, et un gazon épais poussait dans la prairie15. »

Des sacrifices avaient lieu devant le tombeau, et les prêtres qui les assumaient recevaient des rations pour eux-mêmes et pour le service. « Des mages étaient chargés de la garde du tombeau, et cela dès le règne de Cambyse, fils de Cyrus. Ils recevaient du roi un mouton par jour, des rations de farine et de vin, et chaque mois un cheval à sacrifier à Cyrus16. »

—————————

1 Au début du xixe siècle, James Morier avait établi une correspondance entre le tombeau surnommé « tombe de la mère de Salomon » (et connu aussi comme le tombeau de Murghab) et les descriptions classiques qui s’y rapportaient, mais pour finalement renoncer à y voir le tombeau de Cyrus, puis sir Robert Ker Porter et Charles Texier [pp. 514-515] le dessinèrent. C’est en fait George Nataniel Curzon qui identifia ce tombeau comme étant celui de Cyrus [p. 541].

2 À 110 km de l’actuelle Chiraz.

3 Ctésias, Persika, § 9.

4 La base du premier degré est enfouie sous le sol actuel.

5 Dont manque maintenant la partie supérieure. À cet emplacement se trouvait, légèrement en saillie, un ornement en forme de rosace à plusieurs rangées de pétales, qui subsiste encore dans sa moitié inférieure. La signification de cet ornement n’est pas connue : s’agit-il d’un disque solaire, symbole d’Ahuramazda ? Par ailleurs, la présence de disques semblables n’est pas rare dans les arts grec, phrygien ou lydien, cf. D. Stronach, « A Circular Symbol on the Tomb of Cyrus », Iran, IX, 1971, pp. 155-158, et id., Pasargadae, Oxford, 1978, pp. 35-37 et 42.

6 Elle fut très vite pillée de tout son mobilier, entre les deux visites qu’y fit Aristobule, et est désormais vide de tout contenu.

7 Arrien, Anabase, VI, 29, 5-6. Arrien est l’historien le mieux renseigné sur l’expédition d’Alexandre. La description la plus exhaustive de la tombe se trouve dans son Anabase, écrit du iie siècle. Elle s’appuie sur un récit, désormais perdu, d’Aristobule, compagnon d’Alexandre qui le suivit dans ses campagnes vers l’est.

8 Arrien propose la version suivante de ce texte : « Ô, homme, je suis Cyrus, le fils de Cambyse, qui fonda l’empire des Perses et a été roi d’Asie ; ne sois donc pas jaloux de ce monument qui est mien » (op. cit., VI, 29. 8).

9 Sur cette question, cf. P. Lecoq, Les inscriptions de la Perse achéménide, Paris, 1997, pp. 79-80.

10 Utilisation de pierres de taille à la face externe soigneusement polie, assemblage à joints vifs, recours à des crampons à queue-d’aronde en fer et en plomb.

11 Cependant, les sépultures mèdes et perses antérieures au Grand Roi étant inconnues, il est difficile d’avoir des points de comparaison locaux. Cyrus, devenu roi d’un grand empire, n’était d’ailleurs plus forcément tributaire de leur tradition.

12 Ces tombes sous tumulus n’étaient pas destinées à être vues, contrairement à celle de Cyrus. Mais les chambres funéraires elles-mêmes présentent des ressemblances : à Gordion, un roi phrygien du viiie siècle, avait été enseveli dans une grande chambre funéraire en bois à toit à double pente (R. S. Young, Three Great Early Tumuli, The Gordion Excavations Final Reports, I, Philadelphie, 1981, tumulus MM, pp. 79-100 et fig. 55-62). Cette tombe fut surnommée sans certitude la « tombe du roi Midas ». Un demi-siècle plus tard, les Lydiens adoptent le principe de tombes à toit plat et remplacent le bois par la pierre.

13 Cf. G. M. A. Hanfmann, « The Fifth Campaign at Sardis (1962) », BASOR, 170, 1963, p. 55.

14 D. Stronach a proposé d’y voir un emprunt aux ziggurats élamites.

15 Arrien, op. cit. n. 7, VI, 29, 4.

16 Arrien, op. cit. n. 7, VI, 29, 7.

Bibliographie

G. N. Curzon, Persia and the Persian Question, II, Londres, 1892, pp. 82-84.

E. Herzfeld, Iranische Felsreliefs, Berlin, 1910, p. 166 et suiv.

D. Stronach, « The Tomb of Cyrus », Pasargadae, Oxford, 1978, pp. 24-43.

A. Zournatzi, « The Tomb of Cyrus », dans E. Yarshater (éd.), Encyclopaedia Iranica, VI, Costa Mesa (Californie), 1993, pp. 522-524.

P. Briant, Histoire de l’Empire perse. De Cyrus à Alexandre, Paris, 1996, p. 102 et, sur les usages funéraires perses et les sacrifices autour du tombeau de Cyrus, pp. 106-108