RETOUR AU SOMMAIRE

Lorsque, vers 546 av. J.-C., le roi Cyrus II le Grand décida d’établir sa résidence d’été dans les hautes terres de l’ancien pays d’Élam, auquel les Perses donnèrent son nom définitif de Fars1, il choisit Pasargades, ancienne Batrakatash dans la plaine du Murghab, à 1900 m d’altitude2, où coulait la rivière Pulvar. L’endroit était stratégique, car il verrouille la région ; il était symbolique, car il correspondait au lieu de bataille3 où Cyrus aurait défait les troupes mèdes commandées par son grand-père Astyage en 550. Le nom de Pasargades signifie le « Campement des Perses4 ». De fait, contrairement aux plans plus resserrés des futurs palais de Suse et de Persépolis, l’organisation très lâche des unités architecturales de Pasargades évoque un groupement de tentes. L’ensemble des bâtiments, disséminés5 sur trois kilomètres, s’étirait du nord au sud, depuis la Terrasse ou Citadelle, nommée Tall-e Takht, jusqu’au tombeau isolé de Cyrus [103]. Cette capitale, longtemps considérée comme l’œuvre du seul fondateur de la dynastie perse, révèle désormais aussi l’influence de Darius6. Elle est sans remparts.

La Citadelle, établie sur une colline qui domine la plaine, est restée inachevée ; néanmoins ses murs offrent encore un parement soigné de pierres à bossage soigneusement appareillées ; elles avaient été assemblées à joints vifs et fixées par des crampons de bronze scellés au plomb7, selon une technique lydienne. Les ouvriers lydiens, comme les Ioniens, étaient réputés les meilleurs constructeurs du monde antique, et Cyrus revenait de Sardes, où il avait vaincu Crésus. À 1 200 m à l’ouest de la Citadelle se trouvait l’Enceinte sacrée ; elle comprenait une sorte de terrasse à étages et deux autels monolithes à gradins, destinés apparemment au culte du feu8.

Au centre du site s’étendait la zone de réception. Une porte monumentale à colonnes, la porte R9, encore décorée d’un génie ailé [102], donnait sur un pont qui enjambait le grand canal alimenté par la rivière Pulvar, puis, au-delà, sur le Jardin royal, planté d’arbres rares, où s’élevaient deux palais, flanqués de deux pavillons : le palais d’Audience, ou palais S, et le Palais résidence, ou palais P10. Selon les Grecs, les Perses étaient très amateurs d’essences recherchées et étaient passés maîtres dans l’art de les cultiver11. Le jardin pouvait aussi servir de réserve de chasse. Ce « paradis » perse en quatre parties est l’ancêtre des « paradis » persans12. De plan géométrique, il était irrigué par un réseau orthogonal de canaux, branchés sur le canal principal et rythmés tous les 14 m par un bassin monolithe utilisé pour l’arrosage.

Les palais S et P comprenaient chacun une salle centrale à colonnes, d’esprit iranien, éclairée par le haut13, et bordée sur les côtés de portiques moins élevés14, de tradition ionienne et levantine. Sur les grands côtés, les portiques étaient débordants par rapport à la salle centrale15 ; ceux de l’arrière étaient encadrés de tours ; ceux de l’avant étaient tournés vers le jardin. Le portique antérieur du palais P s’allongeait sur 73 m et accueillait en son milieu le trône du roi, qui goûtait ainsi la perspective des lieux16. Il comportait deux rangées de vingt colonnes en bois revêtu de stuc polychrome. Les colonnes intérieures, en pierre, étaient lisses17 et reposaient, par le truchement d’un tore, sur une double base à ressaut bicolore, en calcaire noir et en calcaire blanc, d’un réel effet décoratif. Dans le palais S, le tore des colonnes était lisse18, tandis que celui des colonnes du palais P était cannelé horizontalement, apportant une note locale d’originalité à la technique ionienne.

Le décor du palais S était en partie d’inspiration assyro-babylonienne19 : génie-poisson et homme-taureau ornaient la porte du grand côté est, un homme et un monstre à serres de rapace celle de l’ouest. Mais le sens mythologique de ces figures était en partie perdu. Les colonnes étaient surmontées de chapiteaux en forme de double protome d’animaux, lions à cornes ou chevaux. Dans le palais P, les grands côtés étaient percés d’une porte décentrée ornée de reliefs en calcaire noir sur lesquels le roi, en robe plissée d’apparat, suivi d’un acolyte, gravissait une marche comme pour rentrer dans la salle. Sur un des plis de son vêtement était gravée une inscription trilingue : « Cyrus est le Grand Roi, l’Achéménide20. » Ces palais n’étaient vraisemblablement ni des résidences21, ni le siège d’une administration, mais des salles d’apparat associées à un jardin, pour des réceptions royales. Ainsi se mirent en place à Pasargades les grandes caractéristiques de l’architecture perse22 : le syncrétisme d’influences et l’intégration de l’espace palatial dans un « paradis », ou jardin royal23.

Un peu au nord du palais P se dresse un bâtiment très endommagé, une tour de 14, 15 m de haut : le Zendan-e Soleyman24. En subsiste une version mieux conservée à Naqsh-e Rostam25. Proche par sa structure des temples urartéens de plan carré à angles saillants, avec des fenêtres aveugles, ce bâtiment abritait une chambre autrefois fermée par une porte à deux battants ; sa fonction reste énigmatique : il s’agirait d’une sorte de trésor où auraient été gardés l’Avesta, les préceptes religieux, les décrets royaux, et qui aurait pu servir également de podium pour les apparitions officielles du souverain26.

Enfin tout au sud, comme posé sur la plaine, s’élevait le tombeau de Cyrus II le Grand [103], tué en 530 par les Massagètes en Asie centrale27.

Le roi Darius vint à Pasargades ; il travailla au palais P ; les traces de ciseau à dents qui apparaissent sur certaines pierres de l’édifice sont postérieures à l’époque de Cyrus28. Il est vraisemblablement l’auteur de toutes les inscriptions trilingues qui désignent Cyrus comme un Achéménide29 ; en attribuant au premier roi des Perses un ancêtre du nom d’Achéménès, Darius accroissait sa légitimité par cet ascendant commun30.

La capitale garda son prestige tout au long de la dynastie perse-achéménide, car elle était liée à Cyrus, fondateur de la dynastie. C’est là qu’eut lieu l’investiture de chacun des Grands Rois31.

—————————

1 En s’y installant vers le viie ou vie siècle.

2 Le site se trouve à environ 110 km au nord-est de l’actuelle Chiraz.

3 Réel ou supposé. Strabon, Géographie, XV, 3. 8, rapporte ainsi les conditions de fondation de la ville : « La grande vénération de Cyrus pour Pasargades venait de ce qu’il avait livré sur l’emplacement de cette ville la dernière bataille dans laquelle Astyage le Mède avait été vaincu, bataille décisive qui avait transporté entre ses mains l’empire de l’Asie. C’était même pour consacrer à tout jamais cet événement qu’il avait fondé et bâti le palais de Pasargades. » P. Briant, Histoire de l’Empire perse. De Cyrus à Alexandre, Paris, 1996, p. 98, qui cite ce texte, met en doute ce lien de cause à effet.

4 P. Lecoq, Les inscriptions de la Perse achéménide, Paris, 1997, p. 78.

5 À la suite d’une récente prospection (1999) effectuée sur le site par Remy Boucharlat, la vision de Pasargades avec de grands espaces vides, notamment entre la Citadelle et les palais et pavillons, semble à nuancer, car, vraisemblablement, il y avait beaucoup plus d’espaces occupés que la publication de D. Stronach ne le laissait supposer (site Internet http ://www.achemenet.com ; mention dans P. Briant, Bulletin d’histoire achéménide II, 1997-2000, Paris, 2001, p. 9).

6 Selon D. Stronach, Pasargadae, Oxford, 1978, p. 97, les reliefs du palais P pourraient dater d’environ 510 av. J.-C.

7 Ces crampons ont maintenant disparu.

8 D. Stronach, op. cit., pp. 138-145 et surtout fig. 74.

9 L’accès par cette porte est symbolique, puisqu’elle ne s’appuie sur aucun rempart.

10 Situé à la perpendiculaire du premier.

11 Sur cette question, cf. P. Briant, op. cit. n. 3, pp. 245-251.

12 Selon D. Stronach, le jardin en quatre parties de Pasargades annonce même le tchahar bagh, littéralement le « quatre jardin », persan (« The Royal Garden at Pasargadae : Evolution and Legacy », Archaeologia Iranica and Orientalis, Miscellanea in Honorem Louis Vanden Berghe, Gand, 1989, p. 482 ; « Anshan and Parsa : Early Achaemenid History, Art and Architecture on the Iranian Plateau », Mesopotamia and Iran in the Persian Period : Conquest and Imperialism 539-531 B.C., Londres, 1997, p. 52).

13 La hauteur estimée de la salle centrale du palais S est de près de 15 m et celle du palais P de 11 m.

14 Sur les quatre côtés pour le palais S, sur les deux grands côtés pour le palais P.

15 Sauf pour l’arrière du palais S.

16 Selon P. Calmeyer, dans E. Yarshater (éd.), Encyclopaedia Iranica, II, Londres et New York, 1987, p. 571, ce trône donne sa raison d’être au plan de l’ensemble palatial de Pasargades et à l’immense portique débordant du palais P.

17 Les fûts des colonnes de Suse et de Persépolis seront cannelés.

18 Il reposait sur une base à degrés monochrome en calcaire noir.

19 Révélant une continuité de l’art perse avec l’art assyrien. Ce trait est caractéristique de l’art perse à l’époque de Cyrus, que D. Stronach qualifie de early achaemenid art. Cette iconographie assyrienne était bien connue en Iran occidental, et Cyrus aurait voulu, vis-à-vis de ses proches, utiliser les idées de légitimité et de pouvoir qu’elle véhiculait. Cf. D. Stronach, « Anshan and Parsa : Early Achaemenid History, Art and Architecture on the Iranian Plateau », Mesopotamia and Iran in the Persian Period : Conquest and Imperialism 539-531 B.C., Londres, 1997, p. 49.

20 P. Lecoq, op. cit. n. 4, p. 186.

21 Selon R. Boucharlat, « une grande partie du camp était maintenu dans les capitales ». Cf., sur cette question, son article « Camp royal et résidences achéménides », Topoi, suppl. I, 1997, pp. 217-228.

22 Pasargades « est le lieu de naissance de l’art achéménide » (C. Nylander, Ionians in Pasargadae. Studies in Old Persian Architecture, Uppsala, 1970, p. 21).

23 Cette association est encore mentionnée dans le Livre d’Esther (1, 5) : « … ce fut alors toute la population de la citadelle de Suse, du plus grand au plus petit, qui se vit offrir par le roi un banquet de sept jours, sur l’esplanade du jardin du palais royal. »

24 La « Prison de Salomon », en persan d’aujourd’hui. Cf. B. Hrouda (éd.), L’Orient ancien, Paris, 1991, p. 168.

25 Cf. op. cit., p. 169. Ce bâtiment est actuellement connu sous le nom de Ka’aba de Zoroastre.

26 Cf. P. Lecoq, op. cit. n. 4, p. 119.

27 Les circonstances de la mort de Cyrus restent mystérieuses, malgré le récit qui en est fait par Hérodote, dans L’enquête, I, § 214.

28 D. Stronach, op. cit. n. 6, pp. 91, 99-100, pl. 87, c d. Ce type de représentation est plutôt caractéristique de la période de Darius, et le rendu du plissé s’apparente fortement à celui de la robe portée par ce souverain sur le rocher de Bisotun [104].

29 Cf. P. de Miroschedji, « La fin du royaume d’Anshan et de Suse et la naissance de l’Empire perse », ZA, 75, II, 1985, pp. 282-283, n. 74.

30 Cyrus ne mentionne pas lui-même ce nom dans la généalogie qu’il développe sur le barillet du British Museum.

31 « Le prince héritier et corégent devait endosser les vieux vêtements de Cyrus et manger selon la coutume archaïque » (P. Calmeyer, dans B. Hrouda [éd.], op. cit. n. 24, Paris, 1991, p. 437).

Bibliographie

E. N. Flandin et P. Coste, Voyage en Perse de MM. E. Flandin, peintre, et P. Coste, architecte, pendant les années 1840 et 1841… Perse ancienne, IV, Paris, 1843-1854 (5 vol.), pl. 194-203.

E. Herzfeld, « Bericht über die Ausgrabungen von Pasargadae 1928 », AMI, I, 1929-1930, pp. 4-16, pl. I-III et dépliant.

E. Schmidt, Flights over Ancient Cities of Iran, Chicago, 1940, pl. 14-15.

A. Ali Sami, Pasargadae. The Oldest Imperial Capital of Iran, Chiraz, 1956.

D. Stronach, Pasargadae, Oxford, 1978.

—, « Pasargadae », dans I. Gershevitch (éd.), The Cambridge History of Iran, II : The Median and Achaemenian Periods, Cambridge, 1985, pp. 838-855.

H. Koch, « Batrakatash », dans E. Yarshater (éd.), Encyclopaedia Iranica, III, Londres et New York, 1989, p. 870.

P. Briant, Histoire de l’Empire perse. De Cyrus à Alexandre, Paris, 1996, pp. 98-99.

D. Stronach, « Pasargadae », dans E. M. Meyers (éd.), The Oxford Encyclopedia of Archaeology in the Near East, IV, New York et Oxford, 1997, pp. 250-253.

R. Boucharlat, « The Palace and the Royal Achaemenid City : Two Case Studies – Pasargadae and Susa », Monographs of the Danish Institute at Athens, IV : The Royal Palace Institution in the First Millenium BC, 2001, pp. 113-123.

R. Boucharlat et C. Benech, « Pasargactae », Archaelogical Reports, Iran, 40, 2002, pp. 279-282.

www.achemenet.com/ressources/enligne/arta, 2002-001, « Organisation et aménagement de l’espace à Pasargades : reconnaissance archéologiques de surface, 1999-2002 ». 

 

P. Lecoq, Les inscriptions de la Perse achéménide, Paris, 1997, inscriptions CMa et CMc, pp. 185-186.