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La Voie processionnelle, qui traversait Babylone du nord au sud, était l’axe de circulation le plus important de la ville1. Elle commençait à quelque 250 m en amont de la porte d’Ishtar2 et s’élevait progressivement en rampe jusqu’à cette dernière. Le sol était dallé de pierres, parfaitement assemblées sur une largeur variant de 20 à 24 m3. De chaque côté se dressaient de hauts murs4, animés par une alternance régulière de tours en saillie et de courtines. Leur façade était revêtue, en partie inférieure5, d’une frise de briques moulées à glaçure colorée représentant cent vingt lions, animaux attributs de la déesse Ishtar6. Majestueux et redoutables, ils marchaient vers le nord comme s’ils sortaient de la ville7.

La porte d’Ishtar8 est le seul monument bien conservé de Babylone. Elle mesurait 48 m de long et 28 m de large, et se décomposait en réalité en deux portes9 qui venaient s’articuler aux deux murs de l’enceinte intérieure10 et comprenaient chacune deux tours crénelées. Leurs vantaux11, maintenant disparus, étaient en bois de cèdre très odorant et plaqués de bandeaux de bronze12. Les fouilles ont fait apparaître trois reconstructions successives. La porte d’Ishtar fut d’abord décorée d’un parement de briques moulées non glaçurées, alternant taureaux et dragons cornus13. Dans la deuxième phase, les briques étaient émaillées mais plates. Dans la troisième phase, reconstituée au Pergamon de Berlin sur 14, 30 m de hauteur14, les briques colorées « de pur lapis-lazuli15 »étaient émaillées et en relief. Les taureaux symbolisaient l’animal attribut du dieu de l’Orage, Adad ou Baal ; les dragons, ou mushhushshu16, étaient l’emblème de Marduk, grand dieu de Babylone. Tour à tour blancs et jaunes, ils s’étageaient par centaines sur environ treize rangées17. Des bandes de marguerites les encadraient18. Selon Nabuchodonosor, la porte était gardée par de puissants colosses de bronze, taureaux et dragons, maintenant disparus. Des statues de ce type semblent avoir flanqué toutes les portes de la ville. Elles impressionnaient beaucoup les Babyloniens.

Une fois la porte d’Ishtar franchie, la Voie processionnelle19 se poursuivait, en ligne droite sur 900 m, jusqu’au téménos – grand ensemble consacré à Marduk – et se divisait alors en une voie nord-sud et une voie est-ouest, qui, passant entre la grande esplanade de la ziggurat et le complexe du temple de Marduk, rejoignait le pont sur l’Euphrate20.

Lors de la procession de la fête de Nouvel An, Marduk quittait sa demeure, empruntait la Voie processionnelle21 vers le nord, sortait de la ville par la porte d’Ishtar, pour aller séjourner trois jours hors les murs dans son temple de campagne, l’Akitu22. Les dieux allaient lui rendre visite, puis ils revenaient tous ensemble, par le même chemin. On comprend mieux l’importance de ces zones de passage et la raison de leur magnificence colorée.

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1 Elle fut plusieurs fois refaite, comme la porte d’Ishtar. Mais, alors que la décoration de taureaux et de dragons-serpents était prévue sur la porte dès sa construction, les lions n’ont orné la Voie processionnelle que dans sa phase finale.

2 Au niveau du Bastion nord.

3 La Voie comportait une chaussée et, de chaque côté, un trottoir. Sous le pavement de pierres, le sol avait été préalablement revêtu de briques d’argile cuite fixées entre elles avec du bitume. Chaussée et trottoirs étaient dallés avec des plaques de pierre différentes : calcaire pour la chaussée, brèche rouge pour les trottoirs. Sur le joint de ces plaques se trouvait l’inscription suivante : « Nabuchodonosor, roi de Babylone, fils de Nabopolassar, roi de Babylone, je suis. La route pour la procession de mon grand maître Marduk, j’ai aménagée avec magnificence avec des pierres rapportées des montagnes. Que Marduk, mon dieu, offre la vie éternelle » (J. Marzahn, La porte d’Ishtar de Babylone. Staatliche Museen zu Berlin, Mayence, 1993, p. 9).

4 L’un d’eux correspondant au mur oriental du Palais nord.

5 Au-dessus, les murs étaient sans doute couverts d’un crépi, que le Pergamon Museum a restitué de couleur jaune. Les créneaux couronnant les murs devaient, en revanche, être revêtus de briques émaillées. Ce décor ne commençait qu’à 180 m de la porte d’Ishtar.

6 Ce décor avait donc une signification religieuse.

7 Tous ces lions ne sont pas identiques : certains ont le pelage blanc et la crinière jaune, d’autres le pelage jaune et une crinière sans doute rouge à l’origine, mais maintenant dégradée en vert. Ils se détachent sur un fond bleu clair ou foncé et sont bordés de frises de rosaces encadrées par des bandes de briques jaunes, dans lesquelles étaient incluses des briques blanches et noires.

8 Le nom cultuel de la porte était Ishtar-sakipat-teshiba, c’est-à-dire « Ishtar qui écrase ses ennemis ».

9 La Porte mineure au nord et la Porte majeure au sud.

10 Ces murs étaient personnalisés par des noms, le mur intérieur s’appelait Imgur-Enlil et le mur extérieur Nimitti-Enlil [99].

11 Le passage ménagé dans chacune de ces portes fortifiées était fermé, à l’avant et à l’arrière, par une porte à double vantail.

12 Comme les portes assyriennes de Balawat [86].

13 C’est cette première phase qui est visible sur place.

14 Celle d’origine atteignait 15 m, mais ses fondations se trouvaient 8 m au-dessous de la troisième.

15 Texte de Nabuchodonosor cité par B. André-Salvini, « Babylone », Les dossiers d’archéologie, 202 : Les 7 Merveilles du monde, avril 1995, p. 33.

16 À pattes antérieures de lion, à pattes postérieures d’oiseau de proie, à tête et à cou de serpent, au corps couvert d’écailles. Cette créature composite a repris bien des caractéristiques du dragon-serpent bashmu de Ningishzidda [45].

17 « On comptera en tout 575 représentations d’animaux. Ils saluaient, en union avec les lions de la Voie processionnelle, le visiteur de la capitale de l’Empire babylonien, avant que celui-ci ne pénètre dans le long couloir que formait l’ouverture de la porte. Et surtout, ils étaient l’expression de l’omniprésence des dieux » (J. Marzahn, op. cit. n. 3, p. 26).

18 Ce revêtement luxueux s’explique par la proximité de la porte avec la zone des palais et par son lien avec la Voie processionnelle.

19 Elle n’était alors plus bordée de hauts murs et séparait seulement les quartiers d’habitation du Merkès du Palais sud et des sanctuaires de Marduk.

20 Qui mesurait 123 m de long.

21 Qui était spécialement décorée à cette occasion.

22 Ce temple n’a pas été retrouvé.

Bibliographie

R. Koldewey, WVDOG, 32 : Das Ischtar-Tor in Babylon, 1918.

—, Das wiedererstehende Babylon, 1925 ; 5e éd. revue, Munich, 1990.

F. Wetzel, WVDOG, 48 : Die Stadtmauern von Babylon, 1930.

J. Marzahn, dans cat. Das Vorderasiatische Museum, Staatliche Museen zu Berlin, Mayence, 1992, pp. 112-125, nos 56-64.

—, La porte d’Ishtar de Babylone. Staatliche Museen zu Berlin, Mayence, 1993.