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Babylone, « la perle des royaumes, le superbe joyau des Chaldéens », est une des rares villes de l’Antiquité orientale dont le souvenir ne se soit jamais perdu et dont la simple évocation fasse surgir un Orient rêvé, exubérant, luxueux, magnifique et maudit. Hérodote, qui prétend l’avoir visitée vers 450 av. J.-C.1, fut le premier auteur grec à la décrire2.

Si Babylone est connue par les textes dès l’époque d’Agadé, l’archéologie n’en trouve trace qu’au temps de Hammurabi, dans un quartier d’habitation, le Merkès, à l’est de la ziggurat. Désertée quelque temps au début du xve siècle3, plusieurs fois détruite au cours de son histoire4, plusieurs fois reconstruite, elle était renommée pour sa somptueuse beauté depuis le règne de Nabuchodonosor Ier. Mais c’est surtout durant la période néo-babylonienne, lors de son ultime réédification par Nabopolassar5 et son fils Nabuchodonosor II, qu’elle brilla de tous les feux de ses placages précieux et de ses briques étincelantes et multicolores. C’est également l’époque la mieux documentée, grâce aux fouilles menées de 1899 à 1917 par des archéologues-architectes allemands [p. 543], qui privilégièrent la compréhension du plan urbanistique, en suivant parfaitement les murs de briques des constructions. Cette approche archéologique est complétée par un texte intitulé Tintir = Babilu, qui établit une topographie précise de la ville6.

Implantée dans une plaine au cœur d’une palmeraie, traversée par l’Euphrate, qui coulait alors un peu plus à l’est, elle passait pour le centre du monde7 et excellait dans les domaines de la science, de la littérature et de la médecine. Elle frappa aussi beaucoup les esprits par son gigantisme : ses 1000 ha8, aux tells dispersés9, la désignaient comme une mégapole, la plus grande agglomération de toute la Mésopotamie.

Deux enceintes fameuses pour leur taille impressionnante, l’une extérieure et l’autre intérieure, servaient à la défense. L’enceinte extérieure, par laquelle Babylone se découvrait au visiteur, était « vraiment la cuirasse de la ville10 ». Élevée uniquement sur la rive orientale, elle englobait, sur 11, 3 km11, le centre de la cité et le tell Babil, qui abritait, au nord, le palais d’été de Nabuchodonosor. Les trois murs séparés qui la constituaient se développaient sur 30 m de large – sans compter le fossé de 80 à 100 m12– et comportaient en façade deux cents tours saillantes espacées chacune de 44 m13. L’enceinte intérieure, munie elle aussi de puissantes tours14, dépassait les 6 km. Ses murs, personnalisés, portaient les noms d’Imgur-Enlil15, pour le mur interne, et de Nimitti-Enlil16, pour le mur externe. Bordés par un fossé17, ils enserraient une ville de 2,5 km de long par 1,5 km de large, qui s’étendait des deux côtés du fleuve en un grand rectangle au plan très maîtrisé, subdivisé en dix districts. La partie orientale, la mieux identifiée, semble représenter le cœur de l’ancienne cité, car s’y trouvaient les principaux bâtiments, tous construits en briques cuites. Un autre ouvrage de fortification, le Bastion ouest, dont les murs mesuraient 25 m d’épaisseur, était bâti sur le fleuve pour prémunir la ville contre ses débordements18.

L’accès à Babylone se faisait par huit portes, la plus connue étant, au nord, la porte d’Ishtar, traversée par la Voie processionnelle [100]. Cette zone correspondait aux palais. En amont de la porte, le long du mur ouest de la Voie processionnelle, s’étendait la Hauptburg des fouilleurs, avec le Palais nord, qui servit de demeure au roi Nabuchodonosor II, dans la seconde partie de son règne, et de trésor pour les œuvres amassées en butin19. Il abritait également une bibliothèque royale. En aval se trouvait le Palais sud, ou Südburg, commencé par Nabopolassar20 et terminé par Nabonide. Nommé la « Maison de l’émerveillement du peuple », il mesurait 322 m par 190 m. Il sera remanié et occupé par les rois perses, qui feront de Babylone une de leurs résidences d’hiver. Darius Ier s’en inspirera à Suse [105]21. De forme trapézoïdale, il était composé de cinq unités palatiales disposées en largeur et juxtaposées, comprenant chacune une grande cour, adossée au nord aux locaux de service, et bordée au sud par une salle de réception ou des appartements22. La cour du milieu, plus grande, desservait au sud la salle du trône, dont la façade était ornée d’un panneau en briques émaillées à dominante bleue représentant un décor de lions passants et de colonnes coiffées par un triple chapiteau à volutes23. C’est dans cette salle du trône24, de 52 m de long par 17 m de large, qu’aurait été exposée, pour un dernier hommage, la dépouille d’Alexandre le Grand, reposant sur un lit d’apparat.

Les célèbres « jardins suspendus25 » de Babylone, alimentés par les eaux de l’Euphrate, auraient été situés dans le secteur septentrional de la ville. D’après Bérose, prêtre de Marduk à Babylone au début du iiie siècle av. J.-C., ils furent édifiés à l’initiative de Nabuchodonosor, pour procurer à sa femme mède, Amyatis, un peu de la fraîcheur de son pays. Leur nature aérienne, « suspendue », venait du fait que les plates-formes en pierre des terrasses sur lesquelles ils auraient été plantés étaient soutenues par des colonnes ou des voûtes de plus en plus élevées26. L’arrosage aurait été prodigué par des machines hydrauliques. Si les auteurs anciens ne s’accordaient pas sur leur implantation exacte, les chercheurs modernes divergent tout autant. Ainsi R. Koldewey27 pensa les repérer à l’emplacement d’une construction formée de quatorze pièces voûtées associées à trois puits rectangulaires, dans l’angle nord-est du Palais sud. Mais, dans cette hypothèse, ces jardins, considérés comme une des Sept Merveilles du monde, auraient été bien à l’étroit et une telle localisation loin de l’Euphrate aurait compliqué leur irrigation28. Selon D. J. Wiseman, les jardins auraient été situés près de l’Euphrate, à l’ouest du Palais nord et au nord du Bastion occidental29. Et, selon D. W. W. Stevenson au sud du Palais sud et du Bastion ouest30. Quant à S. Dalley, elle les transporte à Ninive, où des jardins suspendus sont représentés dans le palais d’Assurbanipal31. Les auteurs classiques, peu familiers de la géographie mésopotamienne, auraient donc confondu les deux grandes capitales. De fait, il est troublant que Nabuchodonosor, très disert sur l’aménagement de sa ville, n’ait jamais mentionné les jardins.

Selon Hérodote, « la cité elle-même est coupée […] de rues, qui, parallèles au fleuve ou transversales, sont toutes rectilignes32 ». L’axe principal de circulation était la Voie processionnelle, grande artère orientée nord-sud et est-ouest, qui desservait tout le quartier des temples. Sitôt franchie la porte d’Ishtar, se dressait à l’est le temple de la déesse Ninmah, dont le plan était typique de l’architecture religieuse néo-babylonienne33. L’activité liturgique était intense à Babylone, puisque quarante-trois centres cultuels34 sont recensés par le texte Tintir = Babilu, qui exaltait comme lieu saint la métropole. La cérémonie la plus connue, la fête du Nouvel An, réaffirmait à chaque printemps35 la suprématie de Marduk, dieu tutélaire de la ville. Le complexe qui lui était dédié, formé au nord par le « temple-montagne » de la ziggurat, et au sud par le temple bas36 de Marduk « entouré de sa cour divine37 », constituait l’espace le plus sacré de Babylone.

De la ziggurat, ou Etemenanki, la « Maison qui est le fondement du ciel et de la terre » – la fameuse tour de Babel de la Bible38 -, ne subsiste plus grand-chose39, mais sa reconstitution a été rendue possible grâce aux indications fournies par une tablette cunéiforme du musée du Louvre, datée de 229 av. J.-C.40. Commencée par Nabonide et menée à bien par Nabuchodonosor II, qui, selon ses termes, « fit rivaliser sa tête avec le ciel », cette tour, à sept étages de taille décroissante41, s’élevait à 91 m de hauteur42 sur un soubassement carré d’un peu plus de 91 m de côté43. La correspondance entre ces dimensions était voulue. Le temple du sommet, ou Shahuru, qui accueillait la divinité dans sa descente sur terre, était revêtu de briques émaillées bleues. Trois escaliers extérieurs, sur la façade sud, menaient aux deux premiers étages. Face à eux, de l’autre côté de la Voie processionnelle, qui menait au pont44, se trouvait le temple bas consacré à Marduk, ou Esagil, la « Maison à la tête haute », accessible par chacun de ses quatre côtés. D’une superficie de 6 500 m2, c’était le plus grand des sanctuaires de Babylone. Il était somptueusement décoré, afin de « resplendir comme la lumière du jour », et la cella était « revêtue d’or brillant »45.

En 331, Alexandre entra dans Babylone et, devant tant de grandeur, désira en faire la capitale de son empire mondial. Mais il y mourut prématurément en 323 av. J.-C.

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1 La réalité de cette visite est désormais mise en question.

2 L’enquête, I, § 178-181. Les citations de ce texte seront empruntées à la traduction établie par A. Barguet pour la coll. « Bibliothèque de la Pléiade », Paris, 1979.

3 Cf. H. Gasche, J. A. Armstrong, S. W. Cole et V. G. Gurzadyan, Dating the Fall of Babylon, Gand et Chicago, 1998, p. 45.

4 Raids du roi hittite Mursili Ier en 1595, du roi médio-assyrien Tukulti-Ninurta Ier en 1235, du roi médio-élamite Shutruk-Nahhunté vers 1159… La destruction la plus terrible fut, en 689, l’œuvre de Sennachérib, dont la femme Naqia était babylonienne. Lorsque Asarhaddon, son fils, devint roi à son tour, il fit reconstruire la ville pour réparer l’offense faite à sa mère. Elle est une des rares femmes assyriennes à avoir été représentée. Cette dernière apparaît accompagnée de son fils sur un relief en bronze, autrefois plaqué d’or, qui se trouve au musée du Louvre (inv. AO 20185). Assurbanipal détruisit à nouveau la ville en 648.

5 Souverain d’origine chaldéenne, il fonde la Xe dynastie de Babylone.

6 Sa date de composition est inconnue. Il s’agit d’un ensemble d’environ trente tablettes assyriennes et babyloniennes, datées entre le viiie et le ier siècle av. J-. C., qui permettent de reconstruire le texte dans son entier. Ce texte s’inspirait d’écrits datant du xiie siècle, car Nabuchodonosor II aurait repris l’ancienne organisation de la ville.

7 Sur le plus ancien « planisphère » connu, une tablette d’époque néo-babylonienne du British Museum, Babylone occupe effectivement une place centrale.

8 Précisément 975 ha. Ninive, autre grande ville mésopotamienne occupait 775 ha. Ces deux villes paraissaient frappées de gigantisme aux yeux de leurs contemporains.

9 Les plus importants sont : au nord, le tell Babil ; au centre, le tell du Qasr, qui recouvrait l’espace entre les Palais nord et sud ; au sud, le tell Amran ibn-Ali, qui recouvre le complexe cultuel dédié au dieu de Babylone, Marduk.

10 Hérodote, op. cit. n. 2, I, § 181.

11 R. Koldewey, lui supposant un mur à l’ouest, l’estimait à 18 km.

12 « La grande Babylone, en excluant les faubourgs occidentaux dont nous ne connaissons rien, car Nabuchodonosor en parle à peine et les couches archéologiques sont actuellement sous le niveau de la nappe d’eau, était donc une île fortifiée » (B. André-Salvini, « Babylone », Les dossiers d’archéologie, 202 : Les 7 Merveilles du monde, avril 1995, pp. 30-31).

13 La description fournie par Hérodote est juste, même si les dimensions qu’il propose sont inexactes : « Elle est entourée, d’abord, d’un fossé profond, large et plein d’eau, puis d’un mur large de cinquante coudées royales et haut de deux cents » (op. cit., n. 2, I, § 178).

14 Elles étaient au nombre de cinq cents.

15 Nom qui signifie « Enlil manifesta sa faveur ».

16 Nom qui signifie « Rempart d’Enlil ».

17 Soit pour l’ensemble 8, 150 km.

18 Tous ces ouvrages étaient en briques, dont la terre provenait du fossé, selon Hérodote : « Il me faut encore dire ce qu’on fit de la terre du fossé, et comment on a bâti le mur : à mesure que l’on creusait le fossé, la terre qui en provenait servait à faire des briques ; quand on eut assez de briques, on les fit cuire dans des fours. Ensuite, avec du bitume chaud pour ciment… » (op. cit. n. 2, I, § 179).

19 Comme la statue du shakkanakku de Mari, Puzur-Ishtar. Cf. notice 48, n. 2.

20 Ses origines remontaient à l’occupation assyrienne.

21 Mais en faisant de la partie babylonienne de son palais non pas une juxtaposition d’unités, mais un ensemble cohérent et fonctionnel.

22 La même disposition se retrouve au tell Babil et dans le palais de Bel-shalti-Nanna, fille de Nabonide, à Ur, où les appartements comprenaient une salle d’apparat au fond d’une cour et un cabinet dans l’axe (L. Woolley et M. Mallowan, Ur Excavations, IX : The Neo-Babylonian and Persian Periods, Londres, 1962, pl. 70).

23 B. Hrouda (éd.), L’Orient ancien, Paris, 1991, p. 442.

24 « Elle présente la particularité d’avoir été utilisée dans le sens barlong, avec le trône placé au milieu du long mur face à la porte d’entrée, ce qui est une situation unique dans toute l’histoire des palais du Proche-Orient » (J.-C. Margueron, L’art de l’Antiquité, II : L’Égypte et le Proche-Orient, Paris, 1997, p. 245).

25 L’expression de « jardins suspendus » indique qu’ils s’étageaient en terrasses.

26 Selon Diodore de Sicile, la terrasse la plus élevée culminait à 24 m.

27 Le directeur de la mission allemande de 1899 à 1917 [p. 543].

28 Cette construction correspond en fait à des magasins.

29 D. J. Wiseman, « Mesopotamian Gardens », AS, 33, 1983, pp. 137-144.

30 D. W. W. Stevenson, « A Proposal for the Irrigation of the Hanging Gardens of Babylon », Iraq, 54, 1992, p. 43. 

31 S. Dalley, « Nineveh, Babylon and the Hanging Gardens : Cuneiform and Classical Sources Reconciled », Iraq, 56, 1994, pp. 45-58 et, pour le relief mentionné, fig. 1. 

32 Hérodote, op. cit. n. 2, I, § 180.

33 En forme de forteresse, il comportait une cour et deux salles, l’antecella et la cella, disposées dans le sens de la largeur, comme les appartements des palais de même époque, mais le « cabinet » du fond était remplacé par une niche murale.

34 Huit ont été identifiés et fouillés.

35 Le jour de l’équinoxe de printemps, le 21 mars.

36 Dans l’architecture mésopotamienne, il y a toujours un temple haut et un temple bas.

37 P. Amiet, L’art antique du Proche-Orient, Paris, 1977, p. 512.

38 Genèse, 11.

39 En effet, édifice fragile de par sa conception même, elle fut aplanie par Alexandre le Grand, qui avait pour dessein de la reconstruire ; elle servit ensuite de « carrière » du fait de la remarquable qualité de ses briques. N’en subsistaient, au moment des fouilles, que le fossé qui la délimitait et les premières marches des trois escaliers, qui permirent d’évaluer leurs hauteurs respectives totales.

40 Intitulée la « tablette de l’Esagil », elle reprenait un texte plus ancien.

41 Elle a fait l’objet de nombreux essais de restitution, dont le plus vraisemblable est peut-être celui de J. Vicari, Dossiers histoire et archéologie, 103 : La Babylonie, mars 1986, p. 47, fig. 1.

42 Cette hauteur serait contestée dans les dernières reconstitutions, cf. note précédente.

43 Le noyau central était en briques crues ; le pourtour, d’une épaisseur d’environ 18 m, en briques cuites.

44 Dont sept des piles naviformes ont été reconnues. Il mesurait 123 m de long.

45 Le roi Nabuchodonosor parle ainsi : « Avec de l’or et de l’argent, des pierres précieuses, du cuivre […], du bois de cèdre, tout ce qui était précieux et beau […], j’ornai Esagil, et je le fis resplendir omme la lumière du jour » (cité par B. André-Salvini, op. cit. n. 12, p. 34).

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