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L’Épopée de Gilgamesh est la plus ancienne épopée connue de l’histoire de l’humanité. Recopiée et remaniée au cours des siècles, complétée de nouveaux épisodes, elle a joui d’une très large diffusion dans l’ensemble du Proche-Orient pendant presque deux millénaires1, et frappe encore les esprits contemporains par son souffle lyrique et son interrogation angoissée sur le caractère mortel de la condition humaine2.

L’Épopée s’élabora au cours du iiie millénaire, mais ne fut consignée sur tablettes qu’entre 1800 et 1600 av. J.-C. Rédigée en ancien babylonien, dialecte de l’akkadien, cette première version, dite « ancienne » ou « paléobabylonienne », s’appuie sur des récits néo-sumériens bâtis autour de Gilgamesh3, auxquels elle donne, en les mêlant à d’autres emprunts, une cohérence stylistique et une hauteur de vue qu’ils n’avaient pas. Elle aura des traductions en hourrite et en hittite.

Pendant les xiiie et xiie siècles fut conçue une nouvelle version, la version « standard » ou « classique », dont l’auteur-éditeur aurait été un lettré de renom, Sin-lêqê-unninni, littéralement en akkadien « Ô-dieu-Sîn-reçois-ma-prière ! »4. Cette version récente, étant surtout attestée par des textes provenant de la bibliothèque d’Assurbanipal5, est également appelée « ninivite ».

La version ancienne comprenait environ 2000 vers en sept ou huit tablettes, la version standard près de 3000 vers6 sur onze tablettes7. À cette version fut ajoutée, vers 700 av. J.-C., une douzième tablette, qui nuit un peu à l’unité du texte8.

De nombreux exemplaires de l’Épopée ont été retrouvés dans une quinzaine de sites9, le texte le plus récent étant daté du ier siècle av. J.-C. Puis la mémoire s’en perdra définitivement jusqu’à la découverte de la bibliothèque d’Assurbanipal au xixe siècle [p. 521].

Chaque tablette était écrite sur six colonnes – trois sur la face, trois sur le revers – comprenant une cinquantaine de lignes. Chaque ligne notait un vers, coupé en deux hémistiches. De nombreuses répétitions venaient soutenir le ton épique de l’œuvre. Son titre ancien, Celui qui a connu le fond des choses, correspondait, selon l’usage, au début du texte de la première tablette.

Le personnage mis en scène, Gilgamesh, est roi d’Uruk. Il aurait vécu vers 2650 av. J.-C. Dès le prologue, il apparaît comme celui « qui a tout vu » et « que nul roi de l’avenir jamais n’égalera, ni personne ». Véritable force de la nature, aux deux tiers divin et pour un tiers humain, il est le narrateur du texte qui grave à jamais le souvenir de ses exploits. D’une inlassable activité, il épuise son entourage. Au comble de l’agacement, les habitants d’Uruk font appel à la déesse Aruru, pour qu’elle crée un être qui canalise la force du monarque10. « Aruru lava ses mains, pinça de l’argile, la jeta dans la steppe11. » De cette argile surgit Enkidu, créature fruste, couverte de poils, bête parmi les bêtes. « C’est avec les gazelles qu’il broute l’herbe, avec la harde, il se presse à l’abreuvoir12. » Mais, grâce aux services d’une fille de joie, cet être primaire va accéder à l’humanité et à la civilisation : au terme de six jours et de sept nuits d’accouplement13, « il avait acquis la raison, il déployait l’intelligence14 », et il se sent prêt à affronter Gilgamesh. De son côté, le souverain rêve par deux fois de celui qui sera « un puissant compagnon, sauveur de son ami15 ».

Dans la deuxième tablette, Enkidu affronte en combat singulier le géant Gilgamesh, dont il triomphe ; c’est le début d’une grande amitié16. Les trois tablettes suivantes évoquent la décision prise par les deux complices de partir pour la forêt des Cèdres17, afin d’en tuer le féroce gardien, le géant Humbaba, protégé du dieu Enlil. Cette entreprise insensée sera couronnée de succès.

La sixième tablette est consacrée à l’amour qu’Ishtar porte à Gilgamesh, revenu à Uruk. Mais le héros est sans illusion sur l’inconstance des sentiments de la déesse : « Tu n’es qu’un brasier qui s’éteint dans la glace, une porte incomplète qui ne retient ni vent, ni brise18. » Répondre à ses avances l’exposerait aux pires traitements19. Ishtar, furieuse d’être éconduite, exige de son père, le dieu du Ciel Anu, qu’il lui envoie le Taureau céleste, « pour qu’il tue Gilgamesh et remplisse de feu sa […] demeure20 ». Mais Enkidu et Gilgamesh, déchaînés, attrapent le Taureau par la queue, le poignardent, lui arrachent le cœur, et Enkidu jette même une patte du monstre à la tête d’Ishtar. Cette fois-ci, c’en est trop. Dans la septième tablette, Enkidu apprend, au cours d’un songe, que les dieux tiennent conseil. Un des deux héros doit mourir. Ce sera Enkidu. Le malheureux se révolte, interpelle Shamash, mais tombe malade et expire. La huitième tablette est sans doute la plus émouvante de toutes, car le roi y pleure son ami disparu et demande à la nature entière de participer à sa peine. Dans les neuvième et dixième tablettes, Gilgamesh, rempli d’angoisse devant l’éventualité de sa propre mort, part en quête de l’immortalité auprès d’une sorte de Noé nommé d’Ut-napishtim, qui a survécu au Déluge et auquel a été accordée la vie éternelle. En route, il rencontre des hommes-scorpions et Siduri, la cabaretière, qui lui enseigne comment être heureux21. Puis il franchit les « eaux de la mort » avec le nocher Ur-shanabi. Enfin, dans la onzième tablette, Ut-napishtim explique à Gilgamesh qu’il doit se résoudre à mourir22, tout en lui révélant l’existence d’une plante de jouvence qui pousse au fond des mers. Le héros s’en emparera, mais laissera passer sa chance23.

Ce mythe, si populaire, eut peu d’échos dans l’art24. Seuls deux épisodes sont identifiables avec certitude. Dans celui de la forêt des Cèdres25, Humbaba, un genou en terre, est saisi aux cheveux, à gauche, par Gilgamesh, qui pointe un poignard en direction de son cou, et, à droite, par Enkidu, qui brandit une arme. La mise à mort du Taureau céleste est également représentée sur quelques sceaux26.

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1 « L’Épopée de Gilgamesh représente un cas exceptionnel dans la littérature de l’ancien Orient. Cette œuvre poétique offre en effet à l’historien de l’Antiquité un exemple singulier de la façon dont se transmettait un écrit à travers de nombreux siècles. Elle permet de tester la fidélité plus ou moins grande des scribes, des copistes et des éditeurs » (J. Tournay et A. Shaffer, L’Épopée de Gilgamesh, Paris, 1994, p. 14).

2 Mais s’y trouve également toute la gamme des sentiments humains : l’amitié, la crainte de la solitude, la peur, la désolation devant la perte irréparable d’êtres chers, l’exaltation du triomphe, le regret, l’insolence, etc. Le texte pose, par ailleurs, des questions fondamentales sur les relations entre les dieux et les hommes, sur la civilisation face à la bestialité.

3 Cinq récits sumériens de ce type sont connus pour cette époque : Gilgamesh et Agga de Kish ; Gilgamesh et Huwawa ; Gilgamesh et le Taureau céleste ; La mort de Gilgamesh ; Gilgamesh, Enkidu et l’Enfer. Ce dernier récit sera utilisé beaucoup plus tard pour la douzième tablette.

4 Ce grand clerc, également exorciste, qui vécut à Uruk vers 1200, aurait unifié les différentes traditions et aurait ajouté l’épisode du Déluge mentionné dans la onzième tablette, en s’inspirant du Mythe d’Atrahasis, grand mythe de la Création, d’époque paléobabylonienne (J. Bottéro, Lorsque les dieux faisaient l’homme, Paris, rééd. 1993, pp. 527-564).

5 Environ 150 tablettes ou plutôt fragments de tablette (ces tablettes comprenaient de huit à douze duplicata) de l’Épopée de Gilgamesh proviennent de cette bibliothèque.

6 De la version découverte à Ninive ne subsistent que 1 600 lignes.

7 Cette version était complète et se refermait en quelque sorte sur elle-même, puisque la fin de la onzième tablette reprenait une partie du prologue. Elle resta invariable dans tous les témoignages du ier millénaire.

8 Ces tablettes sont conservées au British Museum.

9 Uruk, Ur, Sippar, Nippur, Assur, Sultantépé, Tell Harmal, Emar, Ras Shamra, Megiddo, Bogazköy, Nimrud, Babylone et surtout Ninive.

10 « C’est toi, Aruru, qui as créé la multitude humaine ; maintenant crée un être à son image, qu’à la fougue de son cœur, il puisse se mesurer, qu’ils rivalisent l’un l’autre et qu’Uruk soit en repos ! » (trad. citée n. 1, p. 49).

11 Trad. citée n. 1, p. 50.

12 Trad. citée n. 1, p. 50.

13 Ce rythme de six jours et sept nuits revient plusieurs fois au cours du récit.

14 Trad. citée n. 1, p. 56.

15 Trad.citée n. 1, p.60.

16 Auparavant, Enkidu aura cessé de boire et de manger comme une bête sauvage. « Mange le pain, Enkidu, il le faut pour vivre ; bois de la bière, c’est l’usage du pays » (trad. citée n. 1, p. 67).

17 Qui correspond à l’actuel Liban.

18 Trad. citée n. 1, p. 146.

19 Gilgamesh récapitule la liste des amants de la déesse et les sévices qu’elle leur a fait subir et conclut ainsi : « Et moi, si tu m’aimes, tu me traiteras comme eux » (trad. citée n. 1, p. 150).

20 Trad. citée n. 1, p. 151.

21 « Gilgamesh, où donc cours-tu ? La vie que tu poursuis, tu ne la trouveras pas. Quand les dieux ont créé l’humanité, c’est la mort qu’ils ont réservée à l’humanité ; la vie, ils l’ont retenue pour eux entre leurs mains. Toi, Gilgamesh, que ton ventre soit repu, jour et nuit, réjouis-toi, chaque jour, fais la fête, jour et nuit, danse et joue de la musique ; que tes vêtements soient immaculés, la tête bien lavée, baigne-toi à grande eau ; contemple le petit qui te tient par la main, que la bien-aimée se réjouisse en ton sein ! Cela, c’est l’occupation de l’humanité » (trad. citée n. 1, pp. 203-204).

22 Trad. citée n. 1, p. 216.

23 En effet, il ne consomme pas la plante tout de suite, car il veut d’abord l’essayer sur un vieillard à Uruk. Un serpent la lui ravit, alors qu’il prend un bain.

24 Pour une analyse très détaillée de cette question, cf. W. G. Lambert, « Gilgamesh in Literature and Art : the Second and First Millenia », Monsters and Demons in the Ancient and Medieval Worlds. Papers Presented in Honor of Edith Porada, Mayence, 1989, pp. 37-52 et pl. VII-XI, qui met en avant le fait que certaines illustrations du début du iie millénaire apparentées à Gilgamesh ne relèvent pas de l’Épopée proprement dite, mais des textes sumériens cités n. 3. Selon P. Amiet, « Le problème de la représentation de Gilgamesh dans l’art », dans P. Garelli (éd.), Gilgamesh et sa légende, études recueillies à l’occasion de la VIIe Rencontre assyriologique internationale (Paris, 1958), Paris, 1960, p. 170, le seul portrait royal de Gilgamesh se trouve sur une terre cuite babylonienne du musée du Louvre, inv. AO 12475 (M.-T. Barrelet, Figurines et reliefs en terre cuite de la Mésopotamie antique, Paris, 1968, no 831), où il se tient debout sur la tête d’Humbaba.

25 Il apparaît sur des plaquettes d’argile paléobabyloniennes, sur une douzaine de sceaux, sur des reliefs en pierre, de Tell Halaf et de Karkémish, sur des objets décoratifs, dont le célèbre vase de Hasanlu, mais aussi sur des plats et un ivoire de Nimrud, entre les xve et ve siècles.

26 M. Gallery Kovacs, The Epic of Gilgamesh, 1989, fig. 5.

Bibliographie

P. Garelli (éd.), Gilgamesh et sa légende, études recueillies à l’occasion de la VIIe Rencontre assyriologique internationale (Paris, 1958), Paris, 1960.

A. Falkenstein et F. M. T. de Liagre Böhl, « Gilgamesh », RIA, III/5, 1968, pp. 357-394.

R. Campbell-Thompson, The Epic of Gilgamesh, Oxford, 1930 (1re grande éd., trad.).

R. Labat, A. Caquot, M. Sznycer et M. Vieyra, Les religions du Proche-Orient asiatique, textes babyloniens, ougaritiques, hittites présentés et traduits, Paris, 1970 (trad. R. Labat).

J. H. Tigay, The Evolution of the Gilgamesh Epic, Philadelphie, 1982 (pour les différentes versions).

M. Gallery Kovacs, The Epic of Gilgamesh, 1989 (trad.).

F. Malbran-Labat, Gilgamesh, Paris, 1992 (trad.).

J. Bottéro, L’Épopée de Gilgamesh. Le grand homme qui ne voulait pas mourir, Paris, 1992 (trad.).

R. J. Tournay et A. Shaffer, L’Épopée de Gilgamesh, Paris, 1994 (trad. la plus complète, avec les épopées sumériennes en annexe pour comparaison, et bibliographie très détaillée).

S. Parpola, SAACT, I : The Standard Babylonian Epic of Gilgamesh, 1997 (avec texte cunéiforme et translittération).

A. George, The Epic of Gilgamesh, Londres, 1999.

A. George, The Babylonian Gilgamesh Epic. Introduction, Critical Edition and Cuneiform Texts, Oxford, 2003.