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Le développement de l’écriture en Orient donna lieu à des types variés de textes qui peuvent être répartis en deux grands ensembles : les archives [35] et les bibliothèques. Les archives regroupaient les documents à caractère politique ou économique : les correspondances royales, mais aussi toute la mémoire des actes officiels ou administratifs établis au jour le jour (transactions, mouvements de biens, contrats, lettres, listes de tribut, textes légaux, etc.). Les bibliothèques étaient constituées de textes littéraires, le plus souvent à caractère religieux (hymnes, incantations, textes de magie, proverbes, rituels d’exorcisme), mais comprenaient aussi des mythes et les « listes », toujours omniprésentes, qui classaient les connaissances… Ces écrits littéraires étaient généralement associés à des temples ou à des maisons de scribes, les e-dubba1. Ils servaient de base à la formation des élèves et de référence aux devins et aux savants, qui s’y rapportaient pour le cérémonial religieux2 ou pour définir l’étiquette royale.

De nombreuses bibliothèques, dont certaines à caractère privé, ont été retrouvées au Proche-Orient, à Uruk et à Sippar, à Nimrud et à Assur3, à Sultantépé, près d’Adana4, à Emar, à Hattusha. Mais un des très rares exemples de bibliothèques liées à un palais, sinon le seul, et un des plus extraordinaires qui soit, car le roi Assurbanipal était à la fois bibliophile et bon scribe, se trouve à Ninive. L’ensemble des documents était réparti entre le palais du Sud-Ouest, construit par Sennachérib5 puis occupé par Assurbanipal, et le Palais nord, restauré pour ce dernier6.

Très cultivé, Assurbanipal entreprit de rassembler tous les écrits savants et religieux considérés comme importants à son époque, et se conduisit en véritable bibliothécaire, bien qu’apparemment il ne respectât pas toujours la distinction entre archives et bibliothèques7. À partir d’un fonds préexistant, il donna l’impulsion à un travail de collecte de textes rares et d’incantations magiques, et en chargea les hauts fonctionnaires de Babylonie. Il s’adresse ainsi à un homme de Borsippa : « En outre, recherchez les tablettes rares, qui sont connues de vous et n’existent pas en Assyrie, et envoyez-les-moi… » Dans la même tablette, le roi va jusqu’à proposer la liste d’une vingtaine d’œuvres qui l’intéressent particulièrement8. Cette collecte donna heu à une importante activité de copie à l’intérieur du palais lui-même. Mais, dans certains cas, notamment après la chute de Babylone en 648 av. J.-C., les tablettes furent confisquées et obligation fut faite aux propriétaires de bibliothèques privées d’une donation de leur vivant ou post mortem9. Des centaines de tablettes ou d’écritoires, parfois polyptiques, furent ainsi saisies dans les maisons et dans les temples et affluèrent à Ninive.

Même si la disposition de la bibliothèque d’Assurbanipal reste inconnue10 – compte tenu de l’ancienneté de la découverte -, de nombreuses informations sur le fonds, sur sa constitution, sa gestion et sa répartition par types, sont fournies par l’existence de catalogues et par les colophons.

Les catalogues, très techniques, non seulement établissaient l’inventaire des collections, en spécifiant le nombre de duplicata pour chaque œuvre, mais précisaient également sur quel support (tablette d’argile ou écritoire recouverte d’une couche de cire11) celle-ci était consignée, dans quel format, ainsi que le nombre de volets utilisés, dans le cas des écritoires polyptiques (la majorité en avait plus de quatre)12. Furent ainsi recensées 300 écritoires, à un ou plusieurs panneaux, pour 2000 tablettes. On notera que les écritoires étaient toujours listées en premier, avant les tablettes, et qu’elles étaient moins nombreuses qu’elles. Il est vrai qu’elles contiennent plus de texte et que, plus difficiles à fabriquer, elles étaient plus précieuses et coûtaient sans doute plus cher. En matière organique, bois ou ivoire13, elles ont malheureusement toutes disparu. Aucune mention n’est faite, dans ces catalogues, de copie sur parchemin ou papyrus14. Sur les trente et un types de textes différents que répertorient les catalogues, les plus courants ne sont pas les belles-lettres15, mais les exorcismes et les présages. C’est donc une littérature « utile », directement liée à la vie du palais et au maintien de l’ordre du monde. Fait intrigant, les séries sont très rarement complètes.

Les 25 000 à 30 000 tablettes ou fragments retrouvés au cours des fouilles archéologiques de Ninive semblent confirmer les informations fournis par les catalogues16. La bibliothèque aurait compté environ 15 000 tablettes entières17, soit un peu moins de 2000 titres d’ouvrage, puisqu’il existait des duplicata. Le corpus le plus important est celui des textes divinatoires (plus de 300 tablettes), car l’interprétation des présages était cruciale pour l’État. Il y avait aussi 200 textes lexicographiques, parmi lesquels les dictionnaires bilingues, indispensables à la compréhension des écrits en sumérien et à leur traduction.

Les colophons constituent aussi une mine de renseignements. Le colophon est une sorte de note en fin de texte qui comprend non seulement la signature du scribe, assortie souvent de la mention du commanditaire et de commentaires, mais aussi les règles auxquelles devait se plier le lecteur. Les propriétaires de tablettes privés peuvent être ainsi identifiés, et quelquefois même le mode d’entrée de l’œuvre. Les textes recopiés pour la bibliothèque portaient des colophons spéciaux – certains, très rares, à l’encre – qui les signalent comme propriété royale. Bien que la provenance exacte des tablettes ne soit pas toujours avérée, car elles ont parfois été mélangées au moment de leur mise en caisse ou de leur inventaire18, il semble que les colophons diffèrent entre les tablettes recopiées pour l’un ou l’autre palais : celles du palais du Sud-Ouest portent une mention courte : « Palais d’Assurbanipal, roi du monde, roi du pays d’Assur », alors que celles du Palais nord portent un colophon plus long, qui ne donne pas seulement le nom du roi et ses titulatures, mais aussi ses intentions : « [tablette appartenant au] palais d’Assurbanipal, roi de l’univers, roi d’Assyrie, à qui les dieux Nabû et Tashmetu ont donné un vaste entendement, qui a acquis un œil clairvoyant, le meilleur de l’art du scribe qu’aucun des rois, mes pères, n’avait appris, la sagesse de Nabû, les signes cunéiformes autant qu’il en existe ; j’ai écrit sur des tablettes, je les ai collationnées, je les ai placées à l’intérieur de mon palais pour les lire et me les faire lire […]. Qui emporterait [cette tablette] ou inscrirait son nom à côté du mien, que [les dieux] Assur et Ninlil […] anéantissent son nom et sa descendance19. » Dans ce texte, le roi apparaît comme le scribe. Ce propos peut être pris pour une figure de style, mais on ne saurait exclure que le souverain ait copié certaines tablettes de sa propre main20. Le but de l’entreprise y est clairement indiqué : lire, étudier et diffuser les connaissances.

Enfin, une dernière particularité distingue, selon les palais, les tablettes à colophon royal. Dans le palais du Sud-Ouest a été employée une argile de grande qualité, d’une délicate couleur rouge. Dans le Palais nord, les tablettes sont dans une argile brune plus grossière, mais elles représentent les exemplaires les plus complets et les mieux conservés de la collection, comme si le roi les avait spécialement sélectionnées, pour avoir autour de lui le meilleur choix.

Selon l’usage sumérien, le titre correspond aux premiers mots du texte. Quand il y a une série, chaque colophon comprend le début de la tablette suivante. La tranche devait être apparente, puisqu’elle porte le numéro d’ordre dans la série21.

Les tablettes consignant des textes précieux étaient, au ier millénaire, légèrement cuites et, pour éviter les accidents de cuisson, comportaient de petits trous. Mais, selon J. Reade, les tablettes de la bibliothèque d’Assurbanipal, contrairement aux textes médio-assyriens et aux documents de fondation, n’auraient pas été cuites22 ou ne l’auraient été qu’au moment de l’incendie de Ninive, en 612.

Si de nombreux textes des bibliothèques d’Assurbanipal servaient à des présages ou à des incantations, il existait néanmoins un petit fonds d’écrits littéraires, mythologiques ou épiques. La version « classique » de l’Épopée de Gilgamesh vient en grande partie de Ninive [96], tout comme les principaux mythes akkadiens, que sont l’Enûma elish, ou mythe de la Création, Le Déluge, le Mythe d’Atrahasis, ceux d’Etana et d’Adapa et la Descente aux Enfers d’Ishtar

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1 En 1986 a été découverte à Sippar une bibliothèque de temple où plusieurs centaines de tablettes se trouvaient encore en place dans des casiers, sur leurs 56 étagères en briques crues (W. Al-Jadir, « Une bibliothèque et ses tablettes », Archéologia, 224, 1987, pp. 18-27).

2 Dans les bibliothèques, le lot le plus important est toujours celui des textes divinatoires : astrologie et étude des viscères des animaux.

3 Dès l’époque médio-assyrienne, sous le roi Téglath-Phalazar Ier, une collection de textes fut rassemblée dans les bâtiments royaux d’Assur.

4 Qui, elle, est une bibliothèque de particulier du viie siècle avant notre ère.

5 La plupart des textes viennent du palais de Sennachérib, fouillé en 1851, particulièrement des pièces XL et XLI. Mais on ne connaît pas la disposition de ces tablettes dans les salles. Selon S. Parpola, on ne saurait exclure le fait qu’une bibliothèque a pu être constituée dès le règne de Sennachérib (« The Royal Archives at Nineveh », dans K. R. Veenhof (éd.), Cuneiform Archives and Librairies : Papers Read at the 30e RAI, Leiden, 4-8 July 1983, Leyde, 1986, p. 233, n. 42).

6 Ce palais servait de résidence au prince héritier depuis Sargon II.

7 Le roi semble, en effet, avoir voulu intégrer à la bibliothèque certaines archives royales, considérées comme d’antiques curiosités (S. Parpola, op. cit., n. 5, p. 234).

8 En voici quelques exemples : « Recherche et envoie-moi les galets inscrits ( ?) à l’usage du roi lorsqu’il est sur l’eau aux jours de Nisan ; le galet ( ?) concernant les cours d’eau au mois de Teshrît, à l’usage de la maison des bains ; le galet ( ?) concernant les cours d’eau pour le discernement du jour ; les quatre galets ( ?) qui sont au chevet et au pied du lit du roi ; la masse d’armes de laurier qui est au chevet du lit du roi ; l’incantation “les dieux Ea et Marduk me comblent d’une accumulation de sagesse…” ; les séries “combat”, tant qu’elles comportent de tablettes, y compris toutes celles qui y ont été ajoutées ;“que dans le combat la flèche ne s’approche pas de l’homme…” ; “en passant dans la campagne…” ; “en entrant dans le palais…” ; les rituels (accompagnant) les “prières à main levée” ; les inscriptions sur pierre et celles qui peuvent être utiles à ma majesté royale […] et les tablettes précieuses que vous connaîtrez et qui ne sont pas en Assyrie. À l’instant je mande à l’intendant et au préposé au plan que tu déposeras ces tablettes dans ton entrepôt. Personne ne doit te refuser de tablettes, et, s’il est quelques tablettes et rituels sur lesquels moi je ne vous ai rien mandé et que vous voyiez utiles à mon palais, choisis-les, emporte-les et envoie-les-moi » (Cuneiform Texts, XXII, no 1, traduit par E. Ebelling, cité par R. Largement, article « Ninive. III. Les Bibliothèques », Dictionnaire de la Bible, Supplément, Paris, 1960, p. 503).

9 Cf. S. Parpola, « Assyrian Library Records », JNES, 42, 1983, pp. 8-12.

10 Alors qu’on la connaît pour les bibliothèques de Sippar et d’Ebla [35].

11 Sur ce type de tablette, cf. D. J. Wiseman, « Assyrian Writing Boards », Iraq, 17, 1955, pp.3-13. 12 Cf. S. Parpola, op. cit. n. 9, pp. 2-4.

13 Le site de Nimrud a livré, en 1953, des fragments de seize tablettes d’ivoire et de sept tablettes de bois (M. E. L. Mallowan, Nimrud and its Remains, I, Londres, 1966, pp. 151-163 ; M. Howard, « Technical Description of the Ivory Writing-boards from Nimrud », Iraq, 17, 1955, pp. 14-20).

14 Cf. S. Parpola, op. cit. n. 9, p. 8. Ces supports devaient être utilisés pour des textes de la vie quotidienne et pour noter de l’araméen.

15 Seuls dix textes ayant trait à des épopées ou à des mythes y figurent.

16 Lesquels sont souvent très fragmentaires et n’ont pas tous été retrouvés.

17 Chiffre proposé par K. Veenhof, op. cit. n. 5, p. 356.

18 Et la proximité entre l’angle sud du Palais nord et le temple de Nabû a facilité certaines confusions.

19 Cité par B. André-Salvini, « La bibliothèque du roi Assurbanipal à Ninive », cat. exp. Tous les savoirs du monde. Encyclopédies et bibliothèques, de Sumer au xxie siècle, Paris, 1996, no 27, p. 41.

20 Suggestion faite par J. Reade, « Archaeology and the Kuyunjik Archives », dans K. R. Veenhof (éd.), op. cit. n. 5, p. 221.

21 On peut donc supposer un rangement sur étagère.

22 J. Reade, op. cit., p. 219.

Bibliographie

C. Bezold, Catalogue of the Cuneiform Tablets in the Kouyunjik Collection of the British Museum, I-V, Londres, 1889-1899 ; L. W. King, Supplement, Londres, 1914 ; W. G. Lambert et A. R. Millard, Second Supplement, Londres, 1968.

R. Largement, article « Ninive. III. Les bibliothèques », Dictionnaire de la Bible, Supplément, Paris, 1960, pp. 502-506.

H. Hunger, Aller Orient und Altes Testament, 2 : Babylonische und assyrische Kolophone, Neukirchen-Vluyn, 1968.

S. Parpola, « Assyrian Library Records », JNES, 42, 1983, pp. 1-29. 

J. Reade, « Archaeology and the Kuyunjik Archives », dans K. R. Veenhof (éd.), Cuneiform Archives and Libraries : Papers Read at the 30e RAI, Leiden, 4-8 July 1983, Leyde, 1986, pp. 213-222.

S. Parpola, SAA, X : Letters from Assyrian and Babylonian Scholars, 1993, no 160, pp. 120-124, et no 373, p. 310.

B. André-Salvini, « La bibliothèque du roi Assurbanipal à Ninive », nos 22-27 et bibliographie, cat. exp. Tous les savoirs du monde. Encyclopédies et bibliothèques, de Sumer au xxie siècle, Paris, 1996.

 

K. R. Veenhof, article « Libraries and Archives », dans Eric M. Meyers (éd.), The Oxford Encyclopedia of Archaeology in the Near East, III, New York et Oxford, 1997, pp. 351-357.