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La chasse fut le sport favori des rois assyriens. Le thème figure pour la première fois sur l’Obélisque blanc1, décoré sur ses quatre faces de scènes qui annoncent l’art du ixe siècle. Sur les reliefs de son palais de Nimrud2, Assumazirpal II chasse en char et tire à l’arc le lion et le taureau ; dans ses Annales, il se vante d’avoir tué 30 éléphants, 257 taureaux sauvages et 370 lions puissants3. À Khorsabad, le jeune prince héritier Sennachérib, parfois accompagné de son père, le roi Sargon, chasse à l’arc et au faucon4, pour prendre des oiseaux, des antilopes et des lièvres5. Mais les chasses les plus connues sont celles du viie siècle, qui se déploient en des mises en scène nombreuses et variées sur les murs du palais personnel d’Assurbanipal à Ninive, le Palais nord. Si le thème n’est pas nouveau [11], le rendu de l’action dans l’instantanéité du mouvement l’est.

Tout est gibier à Ninive : les équidés6, les gazelles7, les lièvres et même les petits oiseaux emportés dans leur nid par des serviteurs au retour de la chasse. Néanmoins la chasse par excellence est la chasse aux lions, prérogative exclusive du roi assyrien8. Car vaincre cet animal, noble et dangereux, est non seulement une preuve de bravoure, mais aussi l’expression d’une victoire symbolique sur les forces du mal [11]. Impassible, le souverain assyrien affronte le lion9, soit à pied, dans un face à face risqué dont il sort toujours victorieux10, soit sur un char, vers lequel bondit la bête. Par ailleurs, selon Assurbanipal lui-même, la prolifération des lions à son époque mettait tellement en danger les populations que les chasser était faire œuvre de salubrité publique. Mais le roi ne se rendra pas sur le terrain du lion, c’est le fauve qui viendra à lui, enfermé dans une cage.

Les plus célèbres de ces chasses figurèrent à grande échelle sur les murs d’un long couloir par lequel passait le monarque quand il allait chasser [p. 521, § 1]. Lors de sa découverte, cette pièce, appelée aussi salle C, ou salle de la Chasse au lion11, éblouit par la qualité de ses reliefs et son état de conservation. En effet, vingt et une des vingt-neuf dalles initiales étaient quasiment intactes. Sur le mur nord-est et le petit côté sud-est, une composition relatait les différentes étapes de la chasse, avec la minutie narrative caractéristique de l’art assyrien. Tout d’abord, les préparatifs : des serviteurs testent les arcs, tendent les cordes, vérifient les flèches, apportent les lances, rassemblent les protège-doigts et le brassard du roi, attellent les chevaux à son char12. Puis, une fois l’ensemble des chevaux harnachés derrière un écran qui les préserve de la vue des lions, qui les effraient, l’intérêt se déplace vers une colline boisée surmontée d’un petit pavillon orné lui-même d’une chasse aux lions. Les habitants de Ninive, sur les pentes, recherchent le meilleur point de vue sur le spectacle à venir13. Les félins sont alors libérés un à un de leurs cages minuscules, par une trappe que manœuvre un enfant depuis un petit abri14. Furieux d’avoir été enfermés, ils bondissent. La chasse se déroule sous la haute surveillance de deux lignes de soldats, de cavaliers et de gardes retenant en laisse des molosses prêts à mordre15. Au centre, Assurbanipal, sur son char, s’adonne à son sport favori ; les lions attaquent et le sol est jonché de leurs corps blessés ou déjà morts16.

La seconde composition, qui décorait le mur sud-ouest de la salle sur plus de 6 m, reflète la même inspiration : le souverain apparaît à deux reprises sur son char, exterminant les lions dans un grand carnage. C’est d’elle que provient le fragment présenté ici. Sur les orthostates qui le précèdent, le roi, debout sur son char, coiffé de sa tiare tronconique à pointe, s’apprête à transpercer de sa lance un animal déjà criblé de flèches, qui dans sa rage mord l’énorme roue du véhicule, qu’il agrippe de ses pattes17. Les chevaux sont lancés à pleine vitesse par un conducteur qui les pique avec un aiguillon, et tout autour gisent les corps des fauves agonisants ou déjà raidis, la langue sortie : lions couchés sur le ventre, tordus dans des positions improbables ; lions couchés sur le dos, saisis à l’instant de leur mort, les pattes suspendues en l’air ; lion assis et penché vers l’avant pour vomir des flots de sang ; et lionne blessée, image poignante et véritable chef-d’œuvre de toute cette hécatombe.

La bête, traînant la partie arrière de son corps déjà paralysé par les flèches qui lui ont transpercé l’échine, se dresse avec vaillance devant le roi, les griffes sorties dans l’effort, les babines retroussées, les oreilles couchées, la gueule ouverte, toujours prête à la lutte, malgré le sang qui coule de ses blessures, malgré la mort si proche et la menace des cavaliers qui arrivent par derrière au galop18. Le sens animalier des Assyriens atteint ici son apogée, même si muscles et fourrure sont, par ailleurs, très stylisés. Ce souci de fidélité à la réalité animale a connu un amusant repentir, puisque les queues des félins, jugées trop longues, ont été systématiquement raccourcies19.

Pour accentuer la dramatisation de ces scènes et donner l’illusion d’un vaste espace, de nombreux vides ont été ménagés, fait inhabituel sur les reliefs assyriens du viie siècle. R. D. Barnett, qui a étudié très soigneusement le Palais nord de Ninive20, voit dans ces chasses l’expression d’une véritable tragédie dont les héros sont les lions et les lionnes, inexorablement condamnés à mourir de la main du monarque assyrien, qui les tue sans effort. Peut-être l’artiste ressent-il une certaine compassion pour l’animal. Néanmoins, le véritable message qui doit ressortir de ces reliefs reste celui de la noblesse du souverain et de son courage.

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1 Daté vers 1050 ou un peu plus tard.

2 Le Palais nord-ouest.

3 D. D. Luckenbill, Ancient Records of Assyria and Babylonia, I, Chicago, 1927, § 520.

4 Musée du Louvre, inv. AO 19886 (Guide du visiteur. Les antiquités orientales, éd. augmentée, Paris, 1997, p. 79).

5 D. Collon, Ancient Near Eastern Art, Londres, 1995, no 116, p. 143.

6 J. Reade, Assyrian Sculpture, Londres, 1983, no 88.

7 A. Parrot, Assur, coll. « L’univers des formes », Paris, 1961, no 73.

8 Le thème du souverain affronté au lion a été retenu sur le cachet royal assyrien. Il existe des exemples d’empreintes de ce sceau à Nimrud et à Khorsabad. Cf., pour une illustration de ce dernier, De Chypre à la Bactriane. Les sceaux du Proche-Orient ancien, actes du colloque, Paris, 1997, p.39, fig. 2) ; pour les sceaux de ce type, S. Herbordt, Neuassyrische Glyptik des 8-7. Jh. v. Chr. : unter besonderer Berücksichtigung der Siegelungen auf Tafeln und Tonverschlüssen, I, Helsinski, 1992, pl. 34-35.

9 Selon J. Reade, cet affrontement est rendu plus plausible par le fait que le lion mésopotamien, maintenant disparu, était de plus petite taille que le lion africain. Le dernier lion « iraquien » est mort en 1896, et le dernier lion « iranien », en 1912, dans la région de Chiraz.

10 Après avoir transpercé le lion d’une épée, cf. J. Reade, op. cit. n. 6, no 87.

11 Furent également retrouvées sur le sol de cette salle de très nombreuses tablettes appartenant à la bibliothèque du roi Assurbanipal [95].

12 Mur nord-est, dalles 4-6 (R. D. Barnett, Sculptures from the North Palace of Ashurbanipal at Nineveh, Londres, 1976, pl. V).

13 Mur nord-est, dalles 7-10, (op. cit., pl. VI).

14 Mur sud-est, dalle 16 (op. cit., pl. IX).

15 Mur nord-est, dalle 10 (op. cit., pl. VII).

16 Mur nord-est, dalles 11-15 (op. cit., pl. VII-IX).

17 Mur sud-ouest, dalles 22-25 (op. cit., pl. XII).

18 Mur sud-ouest, dalles 27-28 (op. cit., pl. XIII).

19 J. Reade, op. cit. n. 6, p. 53.

20 R. D. Barnett, op. cit. n. 12, p.13.

Bibliographie

H. Rassam, Asshur and the Land of Nimrod, New York, 1897, pp. 24 et suiv.

C. J. Gadd, The Stones of Assyria, Londres, 1936, p. 183.

R. D. Barnett, Sculptures from the North Palace of Ashurbanipal at Nineveh, Londres, 1976, pp. 12-14 et pl. XIII et, pour dessin d’ensemble, pl. X.

 

A. Parrot, Assur, coll. « L’univers des formes », Paris, 1961, fig. 62-76.

J. Reade, Assyrian Sculpture, Londres, 1983, pp. 53-60 et fig. 77-78.

E. Cassin, « Le roi et le lion », Le semblable et le différent, Paris, 1987, pp.167-213.