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Dans un palais assyrien, l’image du roi l’emporte de très loin sur celle des dieux1. Mais le recours à des puissances religieuses, notamment sous forme de génies bienfaisants2, reste toutefois indispensable dans les endroits sensibles. Toujours figurés par paires, ces génies se répartissent en deux grands groupes3. Les lamassu, ou shêdu, sont des animaux ailés androcéphales de taille colossale – lions ou taureaux – placés aux entrées de porte [90]. Les apkallu4, acolytes des précédents dans la protection des palais, sont des créatures anthropomorphes5, souvent ailées, qui portent des attributs variés : soit un rameau végétal6 et parfois un petit animal – chevreau ou faon -, soit plus fréquemment une situle7 et une pomme de pin. Avec la pomme de pin, le génie fertiliserait l’arbre sacré8, symbolisé par un palmier stylisé en un réseau de palmettes9 disposées de part et d’autre d’un tronc10. Mais, si aucun arbre n’accompagne la figure protectrice, comme c’est le cas ici, le même geste signifie que le génie asperge les visiteurs avec la pomme de pin trempée dans l’eau lustrale de la situle, pour les purifier et éloigner d’eux les forces mauvaises toujours prêtes à entrer. Les origines de ce geste magique sont inconnues. Il semble toutefois avoir des antécédents dans la glyptique babylonienne, mille ans auparavant11. Ces apkallu se trouvent non seulement dans les passages, mais également sur des pans de mur entiers12.

Contrairement à ceux du Palais nord-ouest de Nimrud, certains génies du palais de Khorsabad sont aptères. Les génies ailés, majoritaires, ont presque toujours une tête humaine, mais quelques-uns, plus petits, se singularisent par une tête d’oiseau. Une nouvelle distinction apparaît avec les génies ailés entièrement anthropomorphes, entre ceux qui se présentent de face et ceux qui se présentent de profil. Les uns comme les autres peuvent être pourvus d’une ou de deux paires d’ailes13. Les plus nombreux sont les génies de profil diptères. Toutes ces catégories assez subtiles correspondent à des emplacements, à des rôles et à des pouvoirs différents. Les génies figurés de face semblent avoir été affectés aux portes des murailles, immédiatement derrière les taureaux14. Ils avaient une grande force dissuasive à l’égard des forces mauvaises, car ils leur barraient le chemin. Les génies figurés de profil se trouvaient aussi bien dans les passages de porte que sur les murs, et les génies tétraptères plutôt sur les parois extérieures. Le génie tétraptère considéré ici, tourné vers la droite, était sur le mur de la cour III [fig. 203], comme gardien de porte, à gauche du passage15.

Les génies ailés de Khorsabad portent toujours une situle et une pomme de pin, et ils ne sont jamais séparés par un arbre, contrairement à ceux de Nimrud. Les rares génies aptères portent un rameau végétal et parfois un chevreau, mais ni pomme de pin, ni seau16. En présence d’un génie ailé, ils sont toujours derrière lui, en position secondaire.

Le buste des génies de profil est toujours orienté de trois quarts. Dans l’ensemble, tous les génies anthropomorphes, ailés ou non, arborent le même costume : une tunique courte, bordée dans le bas de longs glands, sur laquelle est jeté un vêtement à franges qui laisse découverte la jambe avancée17. Ce manteau est également bordé de glands à l’intérieur18. Les apkallu portent de longs pendentifs aux oreilles, une paire de bracelets à rosette aux poignets et des brassards à décor de vannerie. Ils sont chaussés de sandales qui enveloppent le talon, mais vont parfois pieds nus comme ici.

Chez les génies ailés, les ailes du haut sont toujours plus courtes que les ailes du bas. Chez les génies tétraptères, la seconde paire d’ailes est déployée à l’avant du corps, symétriquement à la première. L’arrangement des plumes est semblable sur les génies et sur les taureaux. Une grande attention est donnée au système pileux. Les cheveux et la barbe sont toujours très soignés dans l’art assyrien19. La musculature des jambes est mise en évidence, mais avec plus de justesse anatomique qu’au ixe siècle, car la veine saillante qui part de la cheville est plus discrète.

Les éléments variables concernent la tiare à cornes et le seau. Le génie tétraptère du musée du Louvre est coiffé d’une tiare à trois paires de cornes surmontée d’un emblème en forme de fleur de lis. Sa nature divine est donc clairement indiquée. La situle qu’il tient dans la main gauche est décorée d’un tressage et de deux têtes d’oiseau, placées près des attaches de l’anse. Les situles des génies diptères ne sont pas en vannerie20, et celles des génies à tête de rapace n’ont pas de têtes d’oiseau en ornement des bords21.

Une inscription traverse le milieu des corps des génies ailés du ixe siècle, alors que, sur ceux de Khorsabad, l’inscription est gravée au revers. Cette inscription invisible est la même pour tous les reliefs et pour les taureaux. Elle correspond à une marque de propriété royale : le souverain, après avoir donné sa titulature complète, y énumère tous ses exploits et détaille les étapes de la construction de la ville de Dûr-Sharrukîn. Aucune formule de malédiction n’apparaît, contrairement aux textes des dépôts de fondation22.

Des figurines d’argile, copiant les génies des bas-reliefs, étaient souvent déposées comme protections magiques, sous le sol des cours, aux entrées de porte. Elles doublaient la puissance des génies de pierre.

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1 Lorsque le dieu Assur apparaît, sa présence ne se justifie que pour assister le roi dans ses entreprises, le protéger. En revanche, les textes des palais évoquent systématiquement les dieux.

2 Ou de divinités mineures.

3 Mais ils adoptent à l’intérieur de chacun de ces groupes des apparences assez diverses.

4 C’est ainsi que J. Reade nomme ces génies protecteurs (cat. exp. Art and Empire, New York, 1995, no 8, p. 56).

5 Mais parfois ces créatures sont anthropo-zoomorphes.

6 Ou une branche florale.

7 Il s’agit d’un petit seau.

8 Dans ce cas, le seau contiendrait du pollen.

9 Ou de sorte de bandelettes.

10 Selon J. Reade, la pomme de pin s’inspirerait de la forme de l’élément mâle du palmier dattier, utilisé pour féconder les palmiers dattiers femelles, et le geste du génie s’apparenterait à ce geste de fécondation ; mais, selon J. Black et A. Green, Gods, Demons and Symbols of Ancient Mesopotamia, Londres, 1992, article « Bucket and Cone », p. 46, il s’agirait avant tout d’un geste de purification.

11 D. Collon, Catalogue of the Western Asiatic Seals in the British Museum. Cylinder Seals, III : Isin-Larsa and Old Babylonian Periods, Londres, 1986, nos 328-332.

12 C’est le cas dans le palais de Nimrud, où des salles entières sont couvertes de génies d’allure humaine ou zoomorphe, à tête d’oiseau fréquemment et presque toujours associés à l’arbre sacré. Quand ils sont sur deux registres, ceux du registre supérieur sont souvent agenouillés (J. Meuszynski, Die Rekonstruktion der Reliefdarstellung und ihrer Anordnung im Nordwestpalast, Mayence, 1981, pl. 14-16 [salle L] et pl. 17 [salle N]).

13 Les génies diptères et les génies tétraptères n’étaient pas interchangeables. Cf. P. Albenda, The Palace of Sargon King of Assyria, Paris, 1988, p. 227.

14 L’un d’eux (inv. AO 19863) est placé dans cette position, dans la cour de Khorsabad, au musée du Louvre.

15 Ce passage n’était pas protégé par des taureaux.

16 P. Albenda, op. cit. n. 13, pl. 53-54, 59.

17 Les génies portent parfois des poignards et une pierre à aiguiser à la ceinture, mais ce n’est pas le cas ici.

18 Ces vêtements s’apparentent par leur ornementation au costume du roi assyrien.

19 Au point qu’on a parfois parlé de postiches.

20 P. Albenda, op. cit. n. 13, pl. 39.

21 P. Albenda, op. cit. n. 13, pl. 53-54.

22 Cf. B. André-Salvini, « Remarques sur les inscriptions du palais de Khorsabad », Khorsabad, le palais de Sargon II, roi d’Assyrie, actes du colloque (Paris, 1994), Paris, 1995, pp. 18-29.

Bibliographie

P.-É Botta et E. Flandin, Monument de Ninive, I, Paris, 1849, pl. 25 et pl. 75.

E. Pottier, Catalogue des antiquités assyriennes, Paris, 1924, no 21 et pl. X.

P. Albenda, The Palace of Saigon King of Assyria, Paris, 1986, p. 158 et pl. 37 et 53, et, plus général sur les génies, pp. 53-57 ou, en français, pp. 226-230.

 

D. Kolbe, Europäische Hochschtdschriften, Serie XXXVIII, Archäologie, III : Die Reliefprogramme religiös-mythologischen Charakters in neu-assyrischen Palästen. Die Figurentypen, ihre Benennung und Bedeutung, Francfort, 1981, article « Apkallu », pp. 14-30, pl. III-IV.

J. Black et A. Green, Gods, Demons and Symbols of Ancient Mesopotamia, Londres, 1992, articles « Bucket and Cone », p. 46, et « Stylised Tree and its “Rituals” », pp. 170-171.