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Les génies colossaux des palais assyriens avaient pour fonction symbolique de garder les passages de porte, et pour fonction architecturale de supporter leur voûte1. Connus sous le nom de shêdu ou lamassu, ils sont, par leur taille et leur disposition symétrique, la manifestation la plus impressionnante de la sculpture assyrienne. Ils adoptaient le plus souvent la forme de lions ou de taureaux ailés androcéphales. La tête était dégagée en ronde bosse, le corps et la plate-forme qui le soutenait étaient travaillés en haut relief. Les sculpteurs employèrent d’abord d’énormes blocs monolithes ; mais sous Asarhaddon, au viie siècle, les shêdu devinrent si gigantesques2 qu’il fallut parfois plusieurs blocs3. Ils ont, durant les ixe et viiie siècles, cinq pattes4 pour signifier le statisme et la marche, et pour être vus aussi bien de face que de profil. À partir de Sennachérib, ils retrouvent quatre pattes5. Dans leur mission de repousser les forces mauvaises qui pouvaient menacer le souverain et sa demeure, ils bénéficiaient de l’aide d’autres forces protectrices traditionnelles : les génies porteurs de situle [91].

À Khorsabad, le roi Sargon ne voulut pour lamassu que des taureaux. Près d’une trentaine de paires ont été dénombrées aux différentes portes de la ville et du palais. Mais leur puissance exigeait d’être renforcée dans trois passages particulièrement sensibles : à l’entrée du palais, ouvrant sur la cour XV, dans la cour VIII, conduisant à la salle du trône, et dans la cour III, d’autres taureaux viennent « doubler »à la perpendiculaire les taureaux habituels. Leur tête est tournée de face. Et, dans les deux premiers cas, un héros colossal maîtrisant un lion dispensait une protection supplémentaire6.

Obéissant tous aux mêmes proportions mathématiquement calculées, ces taureaux dégagent calme, sérénité, équilibre. La disposition régulière des plumes et des boucles du pelage, l’expression bienveillante de leur visage y contribuent pour beaucoup, tout comme la répartition harmonieuse des volumes de part et d’autre d’un axe imaginaire qui passe exactement par le milieu de leur corps vu de face.

Le roi Sargon suivait de très près la fabrication et le transport de ces génies7. Le « marbre de Mossoul » provenait de carrières éloignées de la région du haut Tigre8. Il fallait donc dégrossir les blocs sur place, avant de les tirer sur des chemins de rondins. Des centaines d’hommes étaient nécessaires, prisonniers de guerre ou populations locales réquisitionnées, qui s’y prêtaient de fort mauvaise grâce9. Un témoignage visuel des difficultés rencontrées figurera plus tard dans le Palais sud-ouest de Sennachérib à Ninive10.

Un texte à la gloire du souverain apparaît entre les pattes des taureaux. Le revers en cache une version résumée11.

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1 Sargon s’exprime ainsi au revers des dalles sculptées du palais : « Aux entrées j’installai des animaux en pierres blanches, à l’image des créatures de la montagne et de la mer » (cité par B. André-Salvini, « Remarques sur les inscriptions du palais de Khorsabad », Khorsabad, le palais de Sargon II, roi d’Assyrie, actes du colloque [Paris, janvier 1994], Paris, 1995, p. 27).

2 Ils atteignaient environ 5,7 m.

3 Mais pas toujours, car, dans le palais de Sennachérib, sur le relief évoqué n. 5, le taureau est d’une seule pièce.

4 Cette convention d’animaux gardiens de porte à cinq pattes existe déjà chez les Hittites.

5 C’est ainsi qu’ils seront représentés à Persépolis [109]. Layard trouva en 1849, dans le palais de Sennachérib, deux énormes taureaux, accompagnés de leurs génies, qu’il décrivit comme semblables, quoique plus impressionnants encore, à ceux de Khorsabad. Ils avaient l’intérêt d’être inachevés et auraient pu fournir des informations sur le travail des artisans assyriens. Ils existaient encore en 1905, selon Thompson, mais ils ont été détruits depuis. Cf. C. J. Gadd, The Stones of Assyria, Londres, 1936, p. 61.

6 Cf. notice 89, n. 10.

7 « Une lettre montre que le chargement correspondait à la demande de Sargon de lui fournir des taureaux de six mètres de haut et que le personnage en question, Assur-sumu-ke’in, s’était fait fort d’envoyer au roi par voie d’eau ceux qu’ils avaient trouvés et qui correspondaient plus au moins aux dimensions requises » (S. Lackenbacher, Le Palais sans rival, Paris, 1990, pp. 117-118).

8 Cf. S. Parpola, « The Construction of Dur Sharrukin in the Assyrian Royal Correspondence », actes du colloque cités n. 1, pp. 61-62.

9 Cf. D. Lacambre, « Les taureaux de Khorsabad », Les dossiers d’archéologie, hors-série 4 : Khorsabad. Capitale de Sargon II, 1994, pp. 60-61.

10 J. Reade, Assyrian Sculpture, Londres, 1983, fig. 50-52, pp. 38-39.

11 Cf. B. André-Salvini, op. cit. n. 1, pp. 18-21 et 27-28.

Bibliographie

P.-É Botta et E. Flandin, Monument de Ninive, I, Paris, 1849, pl. 24-26, 30, 43-46.

E. Pottier, Catalogue des antiquités assyriennes, Paris, 1924, nos 12-13 et pl. I et VI.

P. Albenda, The Palace of Sargon King of Assyria, Paris, 1986, pp. 49-51, p. 157 et pl. 56-58.

D. Lacambre, « Les taureaux de Khorsabad », Les dossiers d’archéologie, hors-série 4 : Khorsabad. Capitale de Sargon II, 1994, pp. 60-61.

 

S. Parpola, SAA, I : The Correspondence of Sargon II, Part I, 1987, nos 61 (transport), 110 (fabrication), 119 (naufrage des bateaux les transportant), 120 (origine du matériau, Tastiate), 145 (dimensions), 150 (découverte d’énormes taureaux en Tastiate), 163-164 (gros travaux sur les taureaux colossaux), 166.

G. B. Lanfranchi et S. Parpola, SAA, V : The Correspondence of Sargon II, Part II, 1990, nos 57-58 (mise sur pied), 297-300 (déplacement).

B. André-Salvini, « Remarques sur les inscriptions du palais de Khorsabad », Khorsabad, le palais de Sargon II, roi d’Assyrie, actes du colloque (Paris, janvier 1994), Paris, 1995, pp. 15-29 (sur les inscriptions au revers).