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Lorsque Sargon II décida de l’emplacement d’une nouvelle capitale, au pied du mont Mousri, à une quinzaine de kilomètres au nord de Ninive, il ne voulut pas seulement un palais mais une ville, et il la voulut gigantesque. L’entreprise dura un peu plus de dix ans, de 717 à 706. Pourquoi renonça-t-il à Nimrud, résidence habituelle des rois assyriens depuis Assumazirpal II ? Aucun texte ne le dit.

Dûr-Sharrukîn, la « Ville de Sargon », actuelle Khorsabad, fut une complète création et nécessita une main-d’œuvre innombrable, très brassée1, des moyens et des matériaux illimités. Le roi procéda à des expropriations, mais dédommagea toutes les victimes. Fier d’accomplir ce que pas moins de 350 princes n’auraient osé avant lui2, Sargon pensait que le soutien des dieux serait le principal gage de réussite : les travaux commencèrent « dans un mois favorable, en un jour propice3 », et respectèrent toutes les correspondances bénéfiques. Évoquant sa ville, le souverain écrit : « De 16 283 grandes coudées, ce qui est la valeur de mon nom4, j’ai établi le périmètre de son rempart. »Cette muraille, aux contours quadrangulaires, fut percée de huit portes, dédiées aux principaux dieux du panthéon assyrien5. Le plan d’ensemble de la ville tend à l’orthogonalité6. Dès le début, des canalisations furent prévues pour alimenter les personnes et les arbres, car le roi voulait un parc « à l’image de l’Amanus », vallonné et boisé7.

Le palais de Sargon, le plus grandiose des palais assyriens, fut construit à cheval sur la muraille, au nord, et occupe une superficie d’environ 10 ha8. Protégé par une enceinte intérieure, qui enclôt également la Citadelle à ses pieds, il est bâti sur une terrasse qui domine la ville de plus de 10 m. Une large rampe, au sud-est, permettait d’y accéder. Le triple portail9 d’entrée, décoré de taureaux parallèles et perpendiculaires10 encadrant un héros qui maîtrise un lionceau11, ouvrait sur une grande cour presque carrée, la cour XV12. Celle-ci jouait le rôle de plaque tournante, car elle desservait le quartier des temples et de la ziggurat dans l’angle sud-ouest, les communs à l’est, et au nord la résidence royale, aussi bien la zone officielle du palais, ou babanu, que la zone privée, ou bîtanu.

Le babanu regroupait la cour d’honneur, ou cour VIII, et les espaces disposés autour d’elle. Sur les murs de la cour d’honneur, les orthostates étaient sculptés de défilés de dignitaires ou de tributaires, comme ces Phéniciens acheminant par flottage les poutres de cèdre du Liban, dans la frise du Transport du bois13. Sur le côté sud-ouest, un triple portail, au même décor prestigieux de taureaux et de héros maîtrisant un lionceau que celui l’entrée, donnait sur la salle du trône, ou salle VII14. En forme de rectangle allongé15, celle-ci comportait, sur le petit côté gauche, une estrade pour recevoir le trône16. Depuis la cour d’honneur, il était possible de gagner au nord une autre cour, la cour III, par le couloir 10, orné sur deux registres de défilés de tributaires, dont celui des tributaires mèdes [92].

L’accès au bîtanu se faisait par la salle du trône et par l’étroite annexe située juste derrière, donnant sur la cour VI, qui, plus petite que la cour d’honneur, était entourée sur trois côtés par les appartements privés du roi. Depuis cette zone, on pouvait rejoindre directement la cour XV, au sud, ou la cour I, au nord, qui pouvait aussi mener à la cour III. La cour I était bornée par un bâtiment dont le portail à colonnes évoquait un bît-hilani syrien. Mais les huit énormes lions de bronze qui portaient les colonnes ont tous disparu.

Si les « cœurs » du babanu et du bîtanu du palais de Khorsabad sont aisés à cerner, il est plus difficile de connaître les limites « extérieures » des parties publiques et privées, car le plan du palais de Sargon n’observe pas la disposition canonique d’un palais assyrien. En effet, les différentes unités ne semblent pas closes autour d’un espace central, et les axes de circulation paraissent très ouverts. L’espace privé n’est guère verrouillé, donc guère protégé. Faut-il voir dans cette organisation une volonté particulière du roi Sargon ou s’interroger sur l’exactitude du relevé du plan17 ? Par ailleurs, il semble qu’il faille envisager l’existence d’un étage dans une grande partie du palais, dont les salles auraient été hypostyles18.

À l’ouest, là où Victor Place situait le harem, se trouvait le quartier des temples dédiés aux dieux Sîn, Shamash, Ningal, Ea, Adad et Ninurta. Ce quartier, dominé par la ziggurat19, était nettement séparé du reste du palais.

La Citadelle comprenait les résidences K20, L, M des princes et des gouverneurs, et le temple de Nabu, H, le plus imposant de tous, seul à être érigé sur une terrasse, et relié au palais par un pont de pierre.

Le décor sculpté pouvait être classé en deux groupes, affectés à des emplacements différents du palais : l’un à caractère religieux ou symbolique21 et l’autre à caractère narratif22. Aux orthostates partiellement peints, qui revêtaient sur 2 km les murs du palais, s’ajoutaient les panneaux de briques à glaçure colorée qui surmontaient les reliefs, les peintures murales qui parfois se substituaient à ces derniers ou qui ornaient les plafonds, les placages de bronze sur les portes ou ceux en or qui recouvraient les troncs de palmiers factices ; malheureusement, les témoignages en sont aujourd’hui bien rares. Cette décoration était étroitement associée à l’écriture23.

Bien que le chantier ne fût pas encore terminé, l’inauguration officielle de la ville et du palais eut lieu à l’automne 706. Tous les dieux furent invités à un festin sacré. Ensuite une grande fête rassembla les princes et les vassaux de l’empire. Malgré les précautions dont il s’était entouré, Sargon mourut l’année suivante sur le champ de bataille, dans le sud-est de l’actuelle Turquie, et son corps, introuvable, ne reçut jamais de sépulture. La ville de Khorsabad apparut alors frappée de la même malédiction divine que son commanditaire et fut abandonnée. Le fils de Sargon, Sennachérib, transféra la capitale en un nouveau lieu. Ce fut Ninive.

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1 « Je fis se fondre et j’installai dans cette ville des populations des quatre coins du monde, de langues étrangères, aux parlers différents, originaires de la montagne ou du plat pays, autant qu’en fait paître la lumière des dieux, et dont je me suis emparé sur l’ordre d’Assur, mon seigneur, par le pouvoir de mon sceptre. Pour les surveiller et les diriger, je leur mandai de vrais Assyriens d’une compétence universelle afin de leur apprendre comment se conduire et la révérence due à la divinité et au roi » (trad. S. Lackenbacher, Le Palais sans rival, Paris, 1990, p. 73).

2 Cette volonté de surpasser ses prédécesseurs est évoquée dans op. cit., p. 55.

3 Op. cit., p. 100.

4 La valeur du nom de Sargon est traduite en chiffres, selon un mode de calcul qui reste inconnu.

5 Une deuxième muraille enclôt le palais de Sargon et la Citadelle. Sur ces murs et sur les portes, Sargon s’exprime ainsi : « Devant, derrière et sur les deux côtés, face aux quatre vents, j’ouvris huit portes ; j’appelai les portes de Shamash et d’Adad, qui sont orientées à l’est, “Shamash est celui qui me fait triompher” et “Adad est celui qui lui procure l’abondance” ; je nommai les portes d’Enlil et de Ninlil, qui sont orientées vers le nord, “Enlil est celui qui pose les fondations de ma ville” et “Ninlil est celle qui renouvelle la luxuriance” ; je donnai aux portes d’Anu et d’Ishtar, qui sont orientées vers l’ouest, le nom de “Anu est celui qui veille sur la réussite de mon œuvre” et “Ishtar est celle qui fait prospérer son peuple” ; j’intitulai les portes d’Ea et de Bêlet ilâni, qui sont orientées vers le sud, “Ea est celui qui garde ses sources en bon état” et “Bêlet ilâni est celle qui augmente le croît (de ses animaux)”. “Assur est celui qui fait durer le règne du roi qui l’a bâti” est le nom de son mur intérieur, “Ninurta affermit pour toujours les fondations du mur” celui de sa muraille extérieure » (op. cit., p. 108).

6 Le plan de Victor Place est strictement orthogonal, mais les fouilles de l’Oriental Institute de Chicago [p. 562] ont fait apparaître qu’il existait des désaxements. Le plan de Place est-il donc fiable ?, question posée par J.-C. Margueron, « Le palais de Sargon : réflexions préliminaires à une étude architecturale », Khorsabad, le palais de Sargon II, roi d’Assyrie, actes du colloque (Paris, 1994), Paris, 1995, pp. 186-187.

7 « À côté, je créai un grand parc, image de l’Amanus, où l’on planta toutes sortes de plantes aromatiques et odorantes venues de Syrie et des arbres fruitiers des montagnes » (S. Lackenbacher, op. cit. n. 1, p. 92).

8 Un autre palais, le palais F, se trouve à cheval sur la muraille qui enclôt toute la ville, au sud-ouest.

9 J.-C. Margueron, op. cit. n. 6, p. 189, se référant aux fouilles américaines, pense qu’il n’y avait qu’une seule entrée.

10 Les taureaux sont le plus couramment parallèles l’un à l’autre dans les passages de porte, pour en garder l’accès. Leur tête est alors dans le prolongement du corps. Dans certains cas, leur pouvoir est renforcé par des taureaux disposés perpendiculairement, la tête tournée vers le visiteur.

11 P. Albenda, The Palace of Sargon King of Assyria, Paris, 1986, p. 101, considère ce héros associé à des taureaux en position divergente comme le grand symbole royal de Sargon II.

12 Mesurant 103 x 91 m.

13 Cette longue frise, qui ornait le mur nord de la cour d’honneur, est en grande partie conservée et exposée au musée du Louvre. Elle relate le transport maritime des bois de cèdre du Liban, depuis la zone de leur abattage, dans les monts du Liban et de l’Amanus, jusqu’à l’embouchure de l’Oronte.

14 De 45 m de long par 10 m de large.

15 Selon une tradition établie dans le palais de Mari du début du iie millénaire [53].

16 Le décor d’orthostates de cette salle fut retiré dès l’Antiquité. En subsistaient encore quelques traces, ainsi que des fragments de peinture tombée du plafond.

17 Cf. J.-C. Margueron, op. cit. n. 6, pp. 194-196.

18 Voici ce qu’écrit J.-C. Margueron des palais assyriens : « Les rythmes et les dimensions de ces ensembles s’expliquent fort bien, si on y reconnaît la base structurale de grandes salles qui se seraient développées au niveau supérieur, et, comme il convient de résoudre la question de l’éclairage, c’est tout naturellement que la solution s’impose, à savoir que ce sont des salles hypostyles qui ont été installées comme espaces de vie au-dessus d’une infrastructure conçue comme un socle massif permettant l’essor d’une architecture allégée et presque aérienne » (Kolloquien zur Vorund Frübgeschichte, VI : Migration und Kulturtransfer, actes du colloque international tenu à Berlin du 23 au 26 novembre 1999, Bonn, 2001, « Salles à piliers dans l’architecture mésopotamienne, anatolienne et iranienne [fin iie et début ier millénaire] », p. 467).

19 De plan carré, elle mesurait 43 m de côté.

20 Dans la salle de réception de la résidence K se trouvait un très beau décor peint, qui se déployait sur plus de 12 m de hauteur et qui reprenait des motifs semblables à ceux du palais de Til Barsip et une niche en trompe l’œil où le roi apparaissait accompagné d’un ministre honorant un dieu debout sur une estrade, cf. notice 87, n. 13.

21 Ce décor jouait un rôle de protection magique [90-91].

22 Ces narrations d’événements contemporains répondent à un souci historique, pédagogique, et à une volonté de propagande, cf. notices 92 pour Khorsabad, 85 pour Nimrud, 93-94 pour Ninive.

23 « Dans les palais assyriens, les seuils, les colosses de pierre et les bas-reliefs portaient des inscriptions, soit en bandes, soit en ce qu’on appelle des épigraphes. Image et texte étaient inséparables et complémentaires, voués à présenter en contrepoint la même réalité idéalisée, à délivrer le même message le plus clairement possible » (S. Lackenbacher, op. cit. n. 1, p. 127).

Bibliographie

P.-É. Botta et E. Flandin, Monument de Ninive, 5 vol., Paris, 1849-1850.

V. Place, Ninive et l’Assyrie, avec des essais de restauration par Félix Thomas, 3 vol., Paris, 1867-1870.

H. Winckler, Die Keilschrifttexte Sargons, 2 vol., Leipzig, 1889.

G. Loud, H. Frankfort et T. Jacobsen, OIP, 38 : Khorsabad, Part 1 : Excavations in the Palace and at a City Gate, 1936.

P. Albenda, The Palace of Sargon King of Assyria, Paris, 1986, particulièrement pp. 209-210 (pour les étapes de construction du palais, la bibliographie).

S. Lackenbacher, Le Palais sans rival, Paris, 1990.

A. Fuchs, Die Inschriften Sargons II aus Khorsabad, Göttingen, 1994.

Les dossiers d’archéologie, hors-série 4 : Khorsabad Capitale de Sargon II, 1994.

Cat. exp. De Khorsabad à Paris, Paris, 1994, particulièrement : S. Lackenbacher, « La construction de Dur-Sharrukin », pp. 154-163 (pour une bibliographie commentée des palais assyriens).

Khorsabad, le palais de Sargon II, roi d’Assyrie, actes du colloque, Paris, 1995, particulièrement : J.-C. Margueron, « Le palais de Sargon : réflexions préliminaires à une étude architecturale », pp. 181-212 (pour le plan du palais) ; S. Parpola, « The Construction of Dur-Sharrukin in the Assyrian Royal Correspondence », pp. 47-77 (pour les textes sur la construction, avec de nombreuses références épigraphiques aux SAA dans les notes, et pour toutes les lettres adressées à Sargon sur la construction du palais).

S. Parpola, SAA, I : The Correspondence of Sargon II, Part I, 1987.

G. B. Lanfranchi et S. Parpola, SAA, V : The Correspondence of Sargon II, Part II, 1990.