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Le travail de l’ivoire reprit dans le monde levantin à partir du xe siècle, après que se furent un peu apaisées les turbulences de la fin du iie millénaire. Les petits royaumes araméens de Syrie intérieure et les cités de la côte phénicienne en devinrent les grands spécialistes, et l’ivoire d’éléphant, venu de la steppe syrienne ou d’Afrique1, supplanta l’ivoire d’hippopotame, employé au bronze récent.

Les Assyriens étaient très friands des ivoires syro-phéniciens. Ils s’en emparèrent au cours de leurs conquêtes ou ils les firent exécuter à leur profit. Le Palais nord-ouest de Nimrud, celui de Fort Salmanazar et le palais provincial d’Arslan Tash en ont livré d’abondants témoignages.

À Arslan Tash, à côté du palais d’un gouverneur assyrien, se trouvait une construction plus petite de type bît-hilani syrien [p. 569]. Elle fut appelée le « bâtiment aux Ivoires » par le fouilleur, car elle recelait, dans une petite salle de réception (la salle 14), un trésor de plus de cent plaques finement sculptées. Les thèmes les plus fréquents de ces plaquettes, rapportées en butin par les Assyriens dans leur palais provincial, étaient la « femme à la fenêtre »2, la vache allaitant son petit3, le serpent ailé adoré par des hommes tenant des sceptres à tête de bélier4, le cerf en train de brouter5, l’arbre sacré flanqué de personnages divers6 et la « naissance d’Horus »7, illustrée ici sur une plaquette de forme rectangulaire bordée d’une bande en relief.

Cet ivoire est un élément de placage de mobilier8 qui ornait sans doute un lit9. Il comprend d’ailleurs au revers quatre mortaises – deux en haut et deux en bas – pour permettre sa fixation sur un support, ainsi qu’un sigle de deux lettres en caractères araméens qui servait de repère au moment de l’assemblage. La scène figurée est connue par une douzaine d’autres plaques, qui devaient se juxtaposer sur un même cadre10.

Au centre, un enfant nu, assis sur une fleur de lys, serre dans ses mains un flagellum. La tige qui le soutient est accostée de deux fleurs retombantes. Cet enfant est souvent assimilé à Horus11. Il est encadré par deux génies ailés coiffés d’une perruque frisée à l’égyptienne, surmontée du pschent. Vêtus d’un long manteau ouvert qui laisse découverte une de leurs jambes, parés d’un collier large, ces génies tiennent, dans chaque main, une fleur identique et semblent envelopper l’enfant de leurs ailes. Les bords des vêtements, des ailes, et les colliers étaient recouverts de feuilles d’or, en partie conservées12.

Le mythe illustré, la naissance d’Horus ou celle de l’enfant solaire, est d’inspiration égyptienne. La représentation du roi sous la forme d’un enfant solaire remonte à Akhénaton. Celle d’un enfant sur une fleur se développe en Égypte surtout à partir du Nouvel Empire et de la Troisième Période intermédiaire, vers 1100-1080 av. J.-C., et c’est à partir du xe siècle qu’elle s’affine en montrant l’enfant accroupi sur une fleur de lotus, encadré par des déesses ailées13. Ce dieu-enfant, qui réunit les personnalités de l’enfant solaire et d’Horus enfant14, et porte souvent une coiffe en forme de disque solaire, devient alors « une protection contre les animaux nuisibles, un dieu de la fertilité et une manifestation du soleil renaissant15 ». Il apparaît notamment sur un passant de collier en faïence16, sur une paire de bracelets du prince Nimlot17, fils du roi Chéchonq Ier, et sur le talisman d’Osorkon18.

Mais un examen plus attentif de la plaquette d’Arslan Tash permet de déceler quelques incohérences dans le traitement du mythe. Contrairement à toute attente, l’enfant n’est pas encadré ici par des déesses ailées telles que Isis et Nephthys, Nekhbet et Ouadjyt, Maât et Hathor, ou par leurs substituts sous forme de cobras ailés19. Il l’est par des génies associés à des plantes. Cette représentation de la naissance d’Horus semble donc « contaminée » par un autre élément de l’iconographie égyptienne : le signe du semataouy. Mais les deux génies d’Arslan Tash, s’ils sont disposés de façon symétrique comme les dieux Nil, n’ont ni le gros ventre, ni la mamelle pendante de ces derniers. Par ailleurs, chacun devrait être différent de l’autre et être coiffé des plantes respectives de Haute et de Basse-Égypte, d’un lis pour le Nil du Sud, d’un papyrus pour le Nil du Nord ; enfin, ils devraient nouer des plantes différentes correspondant à ces deux régions. Or ils sont ailés, identiques et tous deux abusivement coiffés du pschent royal ; ils tiennent de plus des fleurs semblables qu’ils ne lient pas ensemble. Enfin, ils sont vêtus à la syrienne d’un manteau long, ouvert, à bordure frangée. Autant d’infidélités par rapport à l’imagerie égyptienne. Ces personnages ne sont donc en harmonie logique ni avec le sujet de la naissance d’Horus ni avec le signe du semataouy. Ils sont utilisés pour un effet de symétrie, dans un but avant tout décoratif, sans grand souci de cohérence symbolique avec les mythes et les signes égyptiens évoqués et utilisés.

Ces figures s’inspirent en fait des génies assyriens ailés, très fréquemment représentés sur des bas-reliefs et aussi sur des ivoires, où ils empoignent des plantes et portent des attributs égyptiens20. De nombreuses exemples en existent à Nimrud21. La plaquette témoigne donc d’un style cosmopolite, dont le répertoire semble se constituer en Orient au ixe siècle en intégrant des éléments égyptisants. C’est pourquoi les ivoires de Nimrud et d’Arslan Tash présentent bien des parentés thématiques.

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1 Par l’intermédiaire de l’Égypte.

2 F. Thureau-Dangin et alii, Arslan Tash, Paris, 1931, nos 45-60.

3 Op. cit., nos 63-83.

4 Op. cit., nos 39-42.

5 Op. cit., nos 61-62.

6 Op. cit., nos 15-19 (griffons, déesses égyptiennes Isis et Nephthys) ; nos 22-29 (sphinx à tête de bélier).

7 Op. cit., nos 1-14.

8 Les meubles d’apparat en bois (lit, trône, fauteuil) étaient couramment décorés de plaques d’ivoire.

9 Cf. F. Thureau-Dangin et alii, op. cit. n. 2, p. 90. Le somptueux lit de repos du roi Assurbanipal était ainsi plaqué d’ivoire [93].

10 L’absence de bande sur les côtés, sur trois plaquettes, indique qu’il s’agit d’une suite.

11 Fils d’Isis et d’Osiris.

12 « L’adhérence de ces feuilles paraît avoir été obtenue au moyen d’un vernis qui a laissé sur l’ivoire des traces violacées » (F. Thureau-Dangin et alii, op. cit. n. 2, p. 93).

13 Renseignements aimablement fournis par Geneviève Pierrat, conservateur en chef au département des Antiquités égyptiennes du musée du Louvre.

14 Horus enfant prend le nom de Horpachered.

15 G. Robins, The Art of ancient Egypt, Londres, 1997, p. 199.

16 Op. cit. no 239.

17 Op. cit., no 240.

18 G. Andreu, M.-H. Rutschowscaya et C. Ziegler, L’Égypte ancienne au Louvre, Paris, 1997, no 90. Ce collier date de la Troisième Période intermédiaire. Ces trois références ont été obligeamment communiquées par Geneviève Pierrat et Marc Étienne, respectivement conservateur en chef et conservateur au département des Antiquités égyptiennes du musée du Louvre.

19 Cf. Revers du passant de collier en faïence et également talisman d’Osorkon du musée du Louvre.

20 Tels que des perruques frisées, cf. : G. Herrmann, Ivories front Room SW 37 Fort Shalmaneser, Londres, 1986, fig. 40 ; M. Mallowan et G. Herrmann, Ivories from Nimrud (1949-1963), fascicule III : Furniture from SW. 7 Fort Shalmaneser, Londres, 1974, pl. XII.

21 G. Herrmann, Ivories from Nimrud, V : The Small Collections from Fort Shalmaneser, Londres, 1992, no 177, pl. 37 ; R. D. Barnett, A Catalogue of the Nimrud Ivories, Londres, 1957, C.10, C.11 et, assez proches, C.7, C.8.

Bibliographie

F. Thureau-Dangin et alii, Arslan-Tash, Paris, 1931, Texte, p. 93, Atlas, pl. XIX et, pour comparaisons, pl. XX-XXIV.

R. D. Barnett, A Catalogue of Nimrud Ivories, Londres, 1957, p. 98 et pp. 140-141.

 

M. Mallowan et G. Herrmann, Ivories from Nimrud (1949-1963), fascicule III : Furniture from Room SW. 7 Fort Shalmaneser, Londres, 1974, nos 20-21, (avec génies portant une perruque égyptienne) no 25, panneaux 2 et 3 (pour comparaison).

R. D. Barnett, Qedem, 14 : Ancient Ivories in the Middle East and Adjacent Countries, 1982, pp. 48-49.

 

G. Turner, « The Palace and Bâtiment aux ivoires at Arlan Tash : a Reappraisial », Iraq, XXX, 1968, pp. 61-68.