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Le roi Assurnazirpal II choisit pour capitale de son empire la ville de Nimrud, ancienne Kalkhu1, et il y construisit le premier des palais assyriens du ier millénaire et le plus important du ixe siècle. Connu sous le nom de « palais du Nord-Ouest »2, ce dernier fut érigé sur le tell de la Citadelle, qui surplombait le Tigre de plus de 15 m. D’autres résidences s’ajoutèrent à lui au cours des siècles3.

Deux cours y desservaient les deux espaces caractéristiques d’un palais assyrien : la cour antérieure, plus grande, relevait de la partie publique, ou babanu ; la plus petite, à l’arrière, de la partie privée, ou bitânu. La salle du trône, ou salle B, grand rectangle allongé de 47 x 12 m, était disposée dans le sens de la largeur4 et donnait directement sur la cour antérieure par deux ouvertures. Une salle de transition menait à la cour du bitânu5, qui a conservé son dallage6.

Le décor de la salle du trône répondait aux deux exigences qui allaient commander l’architecture d’un palais assyrien : à l’extérieur, la protection de l’espace par des figures symboliques ; à l’intérieur, la narration des hauts faits accomplis par le roi. Ces récits se déroulaient en bas relief sur de grandes dalles sculptées, en albâtre gypseux, connues sous le nom d’« orthostates » et employées pour la première fois dans le palais d’Assumazirpal II. Les trois passages qui donnaient accès à la salle ainsi que le petit côté qui ouvrait à l’ouest sur une cage d’escalier étaient gardés par des paires de lions ou de taureaux androcéphales ailés, les lamassu ou shêdu7, et par des génies protecteurs, porteurs d’une situle [91] et d’une pomme de pin ou d’un rameau fleuri8. Le petit côté est, correspondant à l’emplacement du trône, était revêtu, sur toute la hauteur du mur, d’une double représentation du roi sous la protection de génies diptères, disposée symétriquement de part et d’autre de l’arbre sacré9. La scène était surmontée par un disque ailé abritant la figure d’Assur ou de Shamash10.

Les grands côtés de la salle étaient, quant à eux, revêtus, sur 3, 66 m de hauteur, d’orthostates11 qui illustraient sur deux registres les chasses12 et surtout les campagnes militaires du souverain, thème de prédilection d’une salle du trône assyrienne13. L’inscription médiane était la même sur presque toutes les dalles du palais14.

L’orthostate considéré ici, qui appartient au grand côté sud, constitue une composition indépendante15. Il illustre vraisemblablement un incident mentionné par Assurnazirpal II dans ses Annales16. Alors qu’il faisait campagne sur l’Euphrate, en 878 av. J.-C., le roi établit son campement devant la ville d’Anat, édifiée sur une île du fleuve. Puis il lit le siège de Suru, « ville fortifiée de Kudurru, gouverneur de la terre de Suhu ». Kudurru, confiant en ses troupes, livre bataille, mais le conquérant assyrien riposte et combat pendant deux jours dans la cité. « Devant mes armes puissantes, Kudurru, pour sauver sa vie, se jette dans l’Euphrate avec 70 de ses soldats. »

Le bas-relief présente deux archers assyriens, parfaitement reconnaissables à leurs vêtements, à leur casque à pointe et à leur armement, en position sur la rive du fleuve, pointant leurs flèches en direction de trois hommes qui nagent dans l’eau tout habillés. Deux des nageurs17 ont pris la précaution de se munir d’une outre en peau animale, qu’ils gonflent, tout en avançant, pour en faire une bouée. Le troisième, qui sait nager tout seul, a déjà le dos percé d’une flèche. Émergeant des créneaux d’un fort posé sur une île au milieu des flots, apparaissent trois autres personnages. Le plus exposé porte la même coiffe18 que les fugitifs et semble vouloir les couvrir dans leur fuite, en s’emparant de deux flèches et de son arc. Les deux qui se trouvent derrière lui, coiffés d’un bonnet, ne sont pas combatifs et lèvent les deux mains, sans doute en signe de reddition.

On mesure ici le décalage entre le récit et sa mise en image. D’après le bas-relief, les hommes à l’eau semblent se diriger de la rive vers le fort ; mais, d’après le texte, Kudurru et ses soldats se sont jetés du fort assiégé dans la rivière. Des soixante et onze hommes mentionnés, seuls trois sont figurés. Et la ville de Suru était-elle sur une île, comme celle d’Anat, devant laquelle Assurnazirpal avait passé la nuit précédant la bataille contre Kudurru ? Ou y a-t-il confusion dans la scène entre les deux villes du récit ?

L’art assyrien est un art incontestablement narratif, mais la narration n’implique pas la rigueur historique. Art de propagande avant tout, il peut faire référence à un fait réel, tout en délivrant un message plus général. Les Assyriens sont représentés en position de combat, bien campés sur leur jambe droite, l’arc inexorablement bandé vers l’ennemi. Dans le camp adverse, au contraire, c’est la déroute, la précipitation, l’absence de maîtrise : l’un des fuyards est blessé, les hommes ont plongé tout habillés dans l’eau19, celui qui doit les couvrir n’a pas encore armé son arc, et les habitants de la ville semblent prêts à se rendre. Voilà le message.

Pour le rendre encore plus clair, tout est donné à voir en surface, comme les corps des hommes «sur » la rivière. L’échelle des occupants du fort est inexacte, mais, agrandis, ils retiennent davantage l’attention. Au viie siècle, le foisonnement de détails sera plus grand, et ces derniers seront plus précis. Au ixe siècle, la manière est plus stylisée, plus schématique : l’élément liquide est rendu par des mèches épaisses qui s’enroulent par endroits sur elles-mêmes pour restituer les tourbillons, les arbres ont des contours grossiers20. Toutefois, un grand sens de l’observation transparaît déjà nettement dans le décor : les assises du fort, en pierre, sont distinguées des murs à surface lisse, plutôt en briques, et les différentes tours de la ville ainsi que les voûtes des portes sont reproduites avec exactitude.

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1 La Kalakh de la Bible (Genèse, 10, 12).

2 Sous le sol de ce palais, dans la partie correspondant vraisemblablement au harem (salle MM et au sud de la salle X – salle 49 pour les Iraquiens), ont été découvertes trois tombes de reine en 1988 et 1989. Les fouilles, menées par le département des Antiquités d’Iraq, ont mis au jour des pièces d’orfèvrerie exceptionnelles, dont le poids total dépasse les 50 kilos, cf. quelques illustrations, dans B. Hrouda (éd.), L’Orient ancien, Paris, 1991, pp. 118-119.

3 Telles que le « Palais central », construit par Adad-Nirari III (810-783) et réutilisé par Téglath-Phalazar III ; le « palais du Sud-Ouest », construit par Asarhaddon (681-669) ; le « Palais brûlé », construit par Sargon II (721-705) en attendant l’achèvement de son palais à Khorsabad.

4 Selon une disposition déjà connue à Mari, dans le palais d’époque amorrite [53].

5 Cette organisation architecturale se retrouve à Khorsabad [89].

6 Dans la partie privée du palais se déploie un décor plus formel et moins narratif avec des groupes de personnes (roi et courtisans) et des figures magiques.

7 Ces figures colossales sont toutes à l’extérieur de la salle.

8 Ces génies ont des attributs différents selon leur emplacement. Dans les passages mentionnés, ils ne sont pas associés à l’Arbre sacré, mais seulement protecteurs d’entrée. Ils sont soit diptères, soit tétraptères, et, sur le petit côté opposé au trône, ils ont des têtes de rapace. Pour toutes ces subtilités, cf. notice 91.

9 Le roi est dans son rôle de grand prêtre, levant la main en signe d’adoration en direction du disque ailé.

10 Sans, doute Assur, selon J. Reade, dans cat. exp. Art and Empire, New York, 1995, no 4 ; plutôt Shamash, selon J. Black et A. Green, Gods, Demons and Symbols of Ancient Mesopotamia, Londres, 1992, p. 170.

11 Henry Layard découvrit trente-deux dalles encore en place [p. 518].

12 Salle B, dalles 19-20, registre supérieur (J. Meuszynski, BaF, 2 : Die Rekonstruktion der Reliefdarstellung und ihrer Anordnung im Nordwestpalast, Mayence, 1981, pl. 1).

13 Le même type de programme, également séparé par une bande d’inscriptions, se retrouvera par petits fragments sur deux hauteurs dans la salle du trône du palais de Khorsabad (K. L. Wilson, « Oriental Institute Discoveries at Khorsabad (1929-1935) », actes du colloque Khorsabad, le palais de Sargon II, roi d’Assyrie, Paris, 1995, p. 114).

14 Elle traverse également les génies. Elle mentionne les qualités du roi Assurnazirpal, le nombre de terres conquises, les animaux chassés.

15 Il n’y a pas de continuité narrative entre le registre du bas et celui du haut. En revanche, il peut y avoir une continuité horizontale par groupes de deux ou trois dalles – exemples pour groupes de trois : B5-B4-B3, registre inférieur ; B11-B10-B9, registres inférieur et supérieur (J. Meuszynski, op. cit. n. 12, pl. 2).

16 A. K. Grayson, Assyrian Royal Inscriptions, II, Wiesbaden, 1976, p. 138.

17 Selon J. Reade, op. cit. n. 10, celui qui n’a pas de barbe est un eunuque.

18 Il porte un bandeau qui s’élargit au-dessus du front, se noue à l’arrière, et dont les pans, assez longs, se mêlent aux cheveux.

19 Lorsque sera évoqué, dans la même salle, le transfert du char royal sur un bateau, les soldats assyriens prendront la peine de se dévêtir avant de se mettre à l’eau, dalles B-11, B-10, B-9 (J. Meuszynski, op. cit. n. 12, pl. 2).

20 Même si celui de droite est indubitablement un palmier dattier.

Bibliographie

A. H. Layard, Nineveh and its Remains, I, Londres, 1849, pp. 128-129.

—, The Monuments of Nineveh, Londres, 1849, pl. 33.

C. J. Gadd, The Stones of Assyria, Londres, 1936, p. 133.

J. Meuszynski, BaF, 2 : Die Rekonstruktion der Reliefdarstellung und ihrer Anordnung im Nordwestpalast, Mayence, 1981, p. 23 et pl. 1, B-17 haut.

J. E. Reade, dans cat. exp. Art and Empire, New York, 1995, no 4.