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La stèle de Mésha, découverte en 1868, suscita immédiatement la passion des épigraphistes1 par la qualité de son long texte alphabétique, mais les tensions furent telles entre les différents propriétaires locaux qu’ils firent éclater la pierre, en 1869. En se référant à une copie maladroite et à un estampage, fort mal en point2, réalisés avant le drame, Charles Clermont-Ganneau reconstitua la stèle, dont il avait récupéré deux grands morceaux et dix-huit petits fragments, et il réussit à restituer sur plâtre presque toutes les lacunes de l’inscription3.

Cette stèle cintrée, à bordure saillante, est capitale à double titre : d’abord pour sa graphie, ensuite comme véritable page d’histoire sur un conflit entre Israël et un de ses voisins, Moab4. L’éclairage apporté sur les relations entre ces deux États est différent de celui de la Bible, où, il est vrai, les faits relatés sont antérieurs à la crise évoquée sur la stèle de Mésha.

À la mort de Salomon, la monarchie israélite s’était scindée, vers 925, en deux royaumes : au nord, Israël ; au sud, Juda [p. 131]. Le royaume d’Israël, dans sa volonté conquérante, avait annexé plusieurs territoires septentrionaux appartenant à son voisin moabite. La stèle de Mésha commémore la reprise de ces terres par le roi de Moab. Il s’agit donc d’une stèle de victoire. Au début du texte, Mésha se présente5 et indique qu’il a construit un sanctuaire, ou haut heu, pour remercier Kamosh, le dieu national, qui a assuré son succès. C’est vraisemblablement là que fut déposée la stèle, vers 830 av. J.-C.6.

Puis le souverain raconte comment il s’est rendu maître7 des villes d’Atarot et de Nebôh, les a détruites et en a massacré toute la population8, avant d’emporter les autels de Yahvé. Il mentionne ensuite les cités qu’il a bâties ou rebâties – la place forte de Qarhôh semble être la capitale – et les travaux édilitaires accomplis par ses soins : réfection des routes, creusement de citernes. Il incite les particuliers à avoir leurs propres réservoirs d’eau. Enfin il dresse la liste des temples dont il est l’auteur.

Le texte est conforme aux inscriptions royales de l’époque, qui glorifient le monarque en célébrant ses victoires et ses grands travaux. Mais il fait aussi apparaître qu’Israël et ses voisins sont marqués par la même culture, notamment dans l’interprétation religieuse d’événements politiques tels que la guerre : si Omri d’Israël a pu opprimer Moab, c’est que le dieu de Moab, Kamosh, était irrité ; comme Yahvé, il est le dieu des batailles, puisque la victoire lui est attribuée, et les peuples sont passés au fil de l’épée pour réjouir Kamosh, comme ils le seraient pour réjouir Yahvé.

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1 Ernest Renan considérait la stèle de Mésha comme « la découverte la plus importante qui ait jamais été faite dans le champ de l’épigraphie orientale » (cité par R. Dussaud, Les monuments palestiniens et judaïques, Paris, 1912, p. 9).

2 Il avait été déchiré en sept morceaux et froissé.

3 Sur toutes les mésaventures arrivées à la stèle, cf. R. Dussaud, op. cit., pp. 16-17.

4 À l’est de la mer Morte, entre les royaumes d’Amon, au nord, et d’Édom, au sud.

5 « Je suis Mésha fils de Kamosh, roi de Moab le Dibônite. Mon père a régné sur Moab pendant trente ans et moi je suis devenu roi après mon père. »

6 Donc à la fin du règne de Mésha.

7 Israël, en fait, se trouvait affaibli à la suite des coups portés par les rois de Damas Hazaël et Bar-Hadad.

8 D’Atarot il dit : « J’en ai massacré tous les gens », et de Nebôh : « J’en ai tué tous les habitants, 7000 : hommes et [garçons], femmes et [filles], et [même] les femmes enceintes, car je les avais voués à Ashtar-Kamosh. »

Bibliographie

C. Clermont-Ganneau, La stèle de Dhiban ou stèle de Mésa, roi de Moab, Paris, 1870.

R. Dussaud, Les monuments palestiniens et judaïques, Paris, 1912, pp. 4-22.

W. F. Albright, dans J. B. Pritchard (éd.), Ancient Near Eastern Texts, Princeton, 1969, pp. 320-321.

J. Briend et M.-J. Seux, Textes du Proche-Orient ancien et Histoire d’Israël, Paris, 1977, pp. 90-92.

A. Lemaire, dans cat. exp. La Voie royale, 9000 ans d’art au royaume de Jordanie, Paris, 1986.

—, « Notes d’épigraphie nord-ouest sémitique », Syria, 64,1987, no 19, pp. 205-214 (complément pour les épigraphistes). 

J. Blenkinsopp, dans Jack M. Sasson (éd.), Civilizations of the Ancient Near East, II, New York, 1995, p. 1316.

J. Naveh, Early History of the Alphabet, Jérusalem, 1997, pp. 64-67 (pour les caractères utilisés).