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D’après la Bible, le roi David s’empara de Jérusalem, vers 1003 avant l’ère chrétienne1, et il choisit d’en faire la capitale de son royaume parce qu’elle n’était située sur aucun des territoires des douze tribus d’Israël. Il lui donna le nom de « Cité de David ». Elle constitua le point de départ d’une ville appelée à s’étendre.

Le roi construisit alors son palais, dit aussi la « Maison de cèdre », grâce aux artisans et aux matériaux fournis par Hiram, roi de Tyr2. Il fit venir l’Arche d’alliance3, avec l’intention de lui construire un temple. Jérusalem devint de ce fait une cité sainte en devenant la résidence de Yahvé. Mais il ne put construire ce temple. Dieu l’aurait arrêté dans son geste : « C’est ton fils Salomon qui bâtira ma maison et mes parvis, car c’est lui que j’ai choisi pour fils4… »

Si David n’est pas l’auteur de la maison de Dieu, il a largement contribué à son édification5. Salomon se présente d’ailleurs comme l’exécuteur du projet de son père, qu’il mène à bien entre la quatrième6 et la onzième année de son règne.

Malheureusement, nous ne possédons aucun témoignage archéologique de ce Temple de Salomon, ou premier Temple, sans doute parce que les travaux entrepris par Hérode ont détruit toutes les structures antérieures. Il faut donc s’en tenir aux minutieuses, parfois contradictoires et certainement emphatiques descriptions de la Bible7. L’emplacement du sanctuaire au nord de la ville, sur le mont du Temple, en bordure de la vallée et à côté du palais royal, n’est pas sujet à contestation8, même si sa localisation exacte l’est. Son organisation hérite d’une longue tradition de temples à plan axial de forme simple, qui apparaît à Ebla au bronze moyen dans le temple D, se poursuit à Meskéné-Emar et à Hazor9 au bronze récent, se perpétue à l’âge du fer à Tell Taynat en Syrie, à Megiddo, à Hazor et à Gezer en Palestine, avec des édifices sensiblement contemporains du Temple de Salomon. Cette tradition sera reprise plus tard à Arad et à Lakish. Mais, d’après la Bible, le Temple de Salomon est de loin le plus grand de tous ces bâtiments10.

De nouveau sollicité, Hiram envoie à Salomon des bois du Liban – du cèdre – et un homme habile en tout, Hiram-Abi11. Les pierres viennent de carrière proches de Jérusalem12. Les Israélites constituent la main-d’œuvre non spécialisée13, les Tyriens la main-d’œuvre qualifiée.

Le Temple était un édifice rectangulaire tripartite, qui s’ouvrait à l’est. Ses trois espaces en enfilade correspondaient à une approche progressive de la Divinité : le premier était le vestibule, ou Ulam14 ; une porte à deux vantaux en bois de genévrier15 ouvrait sur le Hekal16, ou Lieu saint, où s’accomplissaient les rites quotidiens17 ; richement décoré d’un placage en bois de cèdre sculpté d’une frise de chérubins, qui empruntaient leur iconographie aux sphinx et sphinges égyptiens, il abritait un autel de cèdre revêtu d’or, la table des pains d’oblation et deux groupes de cinq lampadaires répartis de part et d’autre de la porte à deux vantaux en bois d’olivier sauvage, ornée, elle aussi, de chérubins, qui menait au Debir18, le Saint des Saints. Ce dernier formait un cube de 20 coudées de côté et était surélevé par rapport au Hekal19. D’un accès très confidentiel, il abritait l’Arche d’alliance et constituait le lieu de résidence de Yahvé. Les deux chérubins qui encadraient l’Arche étaient les gardiens de la présence divine20. Tout l’intérieur, y compris le sol, était revêtu de bois.

Le Hekal et le Debir étaient entourés par un mur extérieur qui ménageait des aires de stockage sur trois étages21, ce qui suppose que les fenêtres de l’espace central se trouvaient très en hauteur. Devant le Temple se dressaient deux colonnes de bronze, isolées, hautes de 18 coudées et surmontées par des chapiteaux de bronze de 5 coudées en forme de grenades et de fleurs de lotus. Elles s’appelaient Yakîn et Boaz22. Dans la cour intérieure23 s’élevaient, à droite de l’escalier menant au Ulam, un autel cubique à cornes et, à gauche, un grand bassin en bronze soutenu par douze bœufs24 – la « Mer d’airain »-, qui servait aux ablutions. Dans la même cour, dix bases roulantes portaient des bassins de bronze25.

À la suite du schisme [p. 131], le caractère sacré de Jérusalem n’est pas, grâce au Temple, remis en question, bien qu’elle cesse d’être la capitale religieuse. Elle ne recouvrera sa primauté religieuse et politique qu’après la chute du royaume d’Israël sous les coups de Téglath-Phalazar III en 732 et, plus encore, après la conquête de la Samarie par Sargon II en 722, car on assiste alors à un afflux de réfugiés venus du royaume d’Israël. La population de la ville s’accroît très fortement, et cet afflux de bras permet d’effectuer de grands travaux26.

Le Temple de Salomon exista pendant quatre siècles, sans modifications profondes. Il était riche et suscitait la convoitise. C’est là qu’étaient oints tous les rois de Juda après Salomon. Sa destruction par Nabuchodonosor en 58727, en même temps que celle de la ville28, entraîna un véritable traumatisme. Les populations furent déportées. En 538, Cyrus autorisa le retour des exilés à Jérusalem. Il favorisa la reconstruction du Temple et nomma même quelqu’un qui commença les travaux. Mais le second Temple ne sera terminé et inauguré qu’en 51529.

Certains archéologues actuels remettent en question l’attribution à Salomon du premier Temple30. La Bible aurait eu une vision rétrospectivement magnifiée de l’époque de la monarchie unifiée31. Au xe siècle, Israël aurait été encore peu urbanisé et peu unifié. Le sanctuaire serait en fait postérieur d’un ou deux siècles au règne de Salomon.

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1 La conquête de Jérusalem par David est évoquée deux fois : IIe Livre de Samuel, 5, 6-9 ; Ier Livre des Chroniques, 11, 4-7 (récit difficile à comprendre).

2 « Hiram, roi de Tyr, envoya une ambassade à David, avec du bois de cèdre, des charpentiers et des tailleurs de pierre, qui construisirent une maison pour David » (IIe Livre de Samuel, 5, 11).

3 IIe Livre de Samuel, 6 : 1-11. L’Arche d’alliance était un coffre contenant, selon la Bible, les deux tables de la Loi en pierre reçues par Moïse au Sinaï, qui marquent l’alliance conclue par Yahvé avec les Israélites à leur sortie d’Égypte (Ier Livre des Rois, 8, 9).

4 Ier Livre des Chroniques, 28, 6.

5 « Mon fils Salomon est jeune et faible ; et cette maison qu’il doit bâtir pour Yahvé doit être magnifique, elle doit avoir renom et gloire dans tous les pays. J’en ferai pour lui les préparatifs » (Ier Livre des Chroniques, 22, 5). C’est David qui, ayant acheté un terrain à cette fin (IIe Livre de Samuel, 24, 18-25), décide de l’emplacement du sanctuaire sur le mont Moriah, appelé aussi le mont du Temple (IIe Livre des Chroniques, 3, 1), mont dont la sainteté remonte à l’époque cananéenne (Genèse, 22, 2), puisque c’est là qu’Abraham choisit de sacrifier son fils Isaac et d’établir l’autel. C’est encore David qui fournit plan et matériaux du Temple (Ier Livre des Chroniques, 28, 11-19 ; 29, 1-5 ; 22, 2-4) ; qui choisit et forme les ouvriers.

6 Mais la première comme seul roi, car avant il avait corégné avec son père (vers 967 av. J.-C.).

7 Tous les textes ne datent pas de la même époque et ils sont largement postérieurs à la construction du premier Temple. Par
ailleurs, ils ne sont pas rédigés par des architectes et magnifient certainement la réalité, notamment dans l’emploi des matériaux précieux.

8 Au nord de la colline de l’Ophel et à proximité du dôme du Rocher, construit à l’époque omeyyade, qui surplombe actuellement le mur des Lamentations.

9 Cf. J. Tubb, Canaanites, Londres, 1998, p. 77.

10 Même si les mesures, données en coudées, sont divergentes selon les Livres, la Bible insiste sur la grandeur de ce Temple. Voici ce que dit Salomon : « La maison que je bâtis sera grande, car notre dieu est plus grand que tous les dieux » (IIe Livre des Chroniques, 2, 4). Et encore : « La maison que je veux bâtir sera d’une grandeur étonnante » (op. cit., 2, 8). W. Zwickel, Der salomonische Tempel, Mayence, 1999, p. 58, compare les dimensions de certains de ces temples : Megiddo, 11,5 x 9,6 m ; Lakish, temple de l’Acropole, 16,5 x 13,2 m ; Tel Qasile, niveau X, 7,2 x 5,8 m ; Ekron, temple 650, 14,3 x 7, 8 m.

11 « Il sait travailler l’or, l’argent, le bronze, le fer, la pierre, le bois, l’écarlate, la poudre violette, le byssus, le cramoisi, graver n’importe quoi et concevoir des projets. C’est lui qu’on fera travailler avec tes artisans et ceux de Monseigneur David, ton père » (IIe Livre des Chroniques, 2, 12-13).

12 Les murs étaient, d’après les textes, construits en pierre de taille et en madriers de cèdre. En fait, l’assise devait être en pierre, puis, au-dessus d’un chaînage en bois, être en brique et en bois. « D’après de nombreux parallèles orientaux et palestiniens, il est très vraisemblable que ces madriers étaient le premier élément d’un chaînage de bois qui, au-dessus du socle de pierres, enserrait une superstructure de briques ; les boiseries de cèdre qui couvraient les murs auraient servi à cacher les briques » (R. de Vaux, Bible et Orient, Paris, 1967, pp. 305-306).

13 Ils sont astreints à la corvée.

14 Un mot dérivé d’une racine qui signifie « être devant ». Il est de plan barlong : 20 coudées en largeur, 10 en longueur.

15 Le bois était sculpté de chérubins, de palmiers et de rosaces, et revêtu ensuite d’or.

16 Le Hekal mesurait 40 x 20 coudées.

17 Les lévites « font le service du Temple de Dieu. Ils sont aussi chargés du pain à disposer en rangées, de la fleur de farine destinée à l’oblation, des galettes sans levain, de celles qui étaient préparées à la plaque ou sous forme de mélange […]. Ils ont à s’y tenir chaque matin pour célébrer et pour louer Yahvé, et de même le soir ainsi que pour toute offrande d’holocaustes à Yahvé lors des sabbats, des néoménies et des solennités » Ier Livre des Chroniques, 23, 28-31).

18 Ce qui signifie l’« arrière-chambre ».

19 Sans doute parce qu’il reposait sur un rocher de fondation. Il fallait donc monter un escalier pour y accéder.

20 En bois plaqué d’or, ils se tenaient debout et semblaient soutenir le trône de Yahvé, auquel l’Arche servait de marchepied.

21 « Chaque étage avait 5 coudées de hauteur. L’étage inférieur était lié au mur du Temple, les poutres de couverture des deux étages supérieurs reposaient sur des retraits successifs du mur et, conséquemment, leur largeur augmentait chaque fois d’une coudée ; on pénétrait d’un étage dans l’autre par des trappes. Ce bâtiment latéral servait de magasin et de dépôt pour les offrandes et le trésor du Temple » (R. de Vaux, op. cit. n. 12, p. 305, qui ajoute que les étages supérieurs ont peut-être été des additions ultérieures).

22 Des colonnes de ce type apparaissent sur des maquettes architecturales de Chypre. Selon J. M. Lunquist, « Biblical Temple », dans E. M. Meyers (éd.), The Oxford Encyclopedia of Archaeology in the Near East, I, New York et Oxford, 1997, p. 327, qui renvoie lui-même à un article de C. Meyers, Yakîn signifie que Yahvé a fondé la dynastie et le Temple, et Boaz que le pouvoir de Yahvé émane du Temple.

23 « Suivant un principe des sanctuaires sémitiques, le Temple s’élevait au milieu d’une cour, appelée la “cour intérieure”, 1, Rois, 6 : 36, par opposition à la “grande cour”, 1, Rois, 7 : 12, qui contenait à la fois le Temple et le Palais. » (R. de Vaux, op. cit. n. 12, p. 306).

24 Par groupe de trois, ils regardaient en direction des quatre points cardinaux.

25 « Il fit dix bassins et en plaça cinq à droite et cinq à gauche pour y laver la victime de l’holocauste que l’on y purifiait, mais c’est dans la Mer que les prêtres se lavaient » (IIe Livre des Chroniques, 4, 6).

26 « Ce fut à un point tel que Jérusalem apparaît, aux yeux de l’archéologue, davantage comme la “ville d’Ézéchias” que comme la “ville de David”. Outre la réfection de l’ancienne muraille et l’édification d’une enceinte englobant les nouvelles constructions de la colline occidentale, Ézéchias fit creuser dans le rocher un tunnel-canal de plus de cinq cents mètres de long pour conduire l’eau de la source de Gihôn vers la “piscine de Siloé”, au sud de la ville » (A. Lemaire, Le monde de la Bible, Paris, 1999, p. 132).

27 Tout le mobilier précieux du Temple fut pillé, les deux grandes colonnes et la Mer d’airain furent brisées et le métal fut envoyé à Babylone.

28 La description qui est faite de cette destruction dans la Bible (IIe Livre des Rois, 25, 8-10 Jérémie, 52, 12-14) a été confirmée par l’archéologie (dans la zone W des fouilles de N. Avigad, dans le quartier juif, grande couche d’incendie, et également dans les fouilles de la Cité de David).

29 Il n’a laissé aucune trace. L’édifice qui est connu le plus souvent sous le nom de second Temple est celui d’Hérode.

30 Israel Finkelstein est le principal champion de cette idée, cf. « The Archaeology of the United Monarchy : an Alternative View », Levant, XXVIII, 1996, pp. 177-187 (réponse d’Amihai Mazar, « Iron Age Chronology : A Reply to I. Falkenstein », Levant, XXIX, 1997, pp. 157-167). Et plus récemment I. Finkelstein-Silberman, The Bible Unearthed, New York, 2001, trad. française, La Bible dévoilée, Paris, 2002.

31 Peut-être à des fins éducatives vis-à-vis de la population.

Bibliographie

La Bible : Ier Livre des Rois, 5, 15-32 (préparatifs de la construction), 6 (construction et aménagement intérieur), 7 (proximité du palais royal et du Temple, mobilier et colonnes de bronze), 8 (transfert de l’Arche d’alliance et dédicace du Temple) ; Ier Livre des Chroniques, 22 (préparatifs de la construction), 28-29 (instructions de David) ; IIe Livre des Chroniques, 2-5 (préparatifs, construction, aménagement intérieur et mobilier, transfert de l’Arche) ; Livre d’Ézéchiel, 40-43 (plus confus).

R. de Vaux, Bible et Orient, Paris, 1967, pp. 303-310.

J. M. Lunquist, « Biblical Temple », dans E. M. Meyers (éd.), The Oxford Encyclopedia of Archaeology in the Near East, I, New York et Oxford, 1997, pp. 324-330.

P. R. S. Moorey, The Making of the Past. Biblical Lands, Oxford, 1975, pp. 83-90.

W. Zwickel, Der salomonische Tempel, Mayence, 1999 (très complet, avec de nombreuses illustrations).

D. Bahat, « Jerusalem-Capital of Israel and Judah », cat. exp. Royal Cities of the Biblical World, Jérusalem, 1996, pp. 307-326 ; trad. française dans Les dossiers d’archéologie, 210 : Les cités royales des pays de la Bible reconstituées, pp. 106-114.