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La civilisation de Marlik, implantée dans la riche province de Gilan1, au sud de la Caspienne, est connue uniquement par sa nécropole. Les artisans de cette culture nomade apparaissent comme d’excellents coroplastes et d’excellents orfèvres. En céramique, ils réalisèrent de grands vases anthropomorphes2 et zoomorphes3, aux formes très épurées. En orfèvrerie, ils s’illustrèrent surtout par des gobelets hauts à parois concaves et à base légèrement débordante, toujours décorés d’une torsade en bordure. Les vases en or étaient travaillés au repoussé et regravés à la pointe, et présentaient parfois des parties projetées en haut relief, comme le gobelet considéré ici, le plus beau de la série. Retrouvé dans une tombe de chef au mobilier prestigieux4 (la tombe 26), il est orné de deux paires de taureaux ailés, dressés sur leurs pattes arrière de part et d’autre d’un arbre stylisé. La représentation du corps de l’animal, en bas relief et de profil, et celle de la tête, de face et en haut relief, reprennent une tradition inaugurée à l’époque de Djemdet Nasr5 et perpétuée sous la dynastie de Simashki [61]. La tête, étirée à partir de la matière même du récipient, constitue une prouesse technique ; seules les cornes et les oreilles, exécutées séparément, sont rapportées et fixées par de petites bagues circulaires. Le pelage des taureaux est traité par de petites incisions rapprochées.

Les gobelets de Marlik ont été imités, mais avec des techniques différentes. Les têtes animales, travaillées à part en haut relief, ont été diversement rapportées sur la panse : sur le vase aux Lionnes de Kalar Dasht6 du musée Iran Bastan, elles sont fixées par des rivets ; sur le vase aux Gazelles du Metropolitan Museum7, elles sont comme « soudées » par une brasure colloïdale avec sel de cuivre et colle8. C’est ce procédé qui a servi ici à appliquer la fine bordure en relief, au sommet du gobelet9. La même forme allait être reprise pour le grand vase en or d’Hasanlu10, quelques siècles plus tard.

Si les artisans de Marlik faisaient preuve d’un savoir-faire local très original, ils n’étaient pas coupés pour autant des grandes civilisations de l’Ouest, tout en ignorant leur écriture. Commerçant avec elles, ils connaissaient leurs thèmes iconographiques, particulièrement dans le domaine des sceaux11. Ainsi les taureaux ailés, en position héraldique de part et d’autre d’un arbre de vie, appartiennent-ils à la glyptique médio-assyrienne12. Cette disposition symétrique d’animaux ou de personnages de chaque côté d’un arbre stylisé est d’ailleurs une constante de la série des vases en or. Le traitement de l’arbre, avec des enroulements13, et le travail minutieux des ailes relèvent de la même inspiration.

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1 Dans la vallée du Gohar Rud (la « Rivière de cristal », en persan), très propice à l’agriculture et à l’élevage.

2 P. Amiet, L’art antique du Proche-Orient ancien, Paris, 1977, nos 93, 547-549 ; Archéologie vivante, 1 : Téhéran . Le musée Iran Bastan, Paris, 1968, couverture ; E. O. Negahban, Marlik. The Complete Excavation Report, Philadelphie, 1996, II, nos 70-77 (pour l’ensemble).

3 P. Amiet, op. cit., nos 91-92 ; les exemples les plus nombreux sont des bœufs à bosse (P. Amiet, op. cit., no 543 ; revue citée, nos 84-89 ; E. O. Negahban, op. cit., nos 84-99). Mais il existe également des cervidés (E. O. Negahban, op. cit., nos 100-103), des béliers (nos 106-107), deux ours (nos 111-112), une panthère (no 113), un chien (no 114).

4 Pour le contenu de cette tombe, cf. U. Löw, « Der Friedhof von Marlik – Ein Datierungsvorschlag (I) », AMI, 28, 1995-1996, pp. 138-143. On y remarquera des pendentifs ornés de granulations et de motifs astraux proches de ceux d’Ugarit à la même époque (nos 11, 13-14), des masses d’armes proches de celles de Tchoga Zanbil, (nos 40, 42-43, 45) et des épées à pommeau crescentiforme caractéristiques du Fer I [65].

5 P. Amiet, op. cit. n. 2, no 29.

6 E. Porada, The Art of Ancient Iran, New York, 1965, p. 94, fig. 61.

7 The Metropolitan Museum of Art. Egypt and the Ancient Near East, New York, 1987, no 99, p. 136.

8 C. Wilkinson, « Art of Marlik Culture », Metropolitan Museum Art Bulletin, 24, novembre 1965, pp. 101-109, pour le mode de collage, pp. 104-105.

9 Information aimablement fournie par Pieter Meyers. Cette partie, qui apparaît comme « roulée » vers l’extérieur du vase, est, en fait, rapportée et « collée » selon le très subtil procédé évoqué.

10 I. Winter, « The Hasanlu Gold Bowl », Expedition, 31, Philadelphie, 1989, pp. 87-106, et fig. 4-6.

11 Comme l’atteste la variété des styles de sceaux retrouvés à Marlik -styles mitannien, médio-assyrien, pseudo-kassite, élamite – (E. O. Negahban, « The Seals of Marlik Tepe », JNES, 36, 1977, pp. 81-102).

12 D. Collon, First Impressions. Cylinder Seals in the Ancient Near East, Londres, 1987, no 248.

13 E. Porada, The Collection of the Pierpont Morgan Library, Washington, 1948, no 594e.

Bibliographie

Suppl. ILN 28 avril 1962, III, fig. H.

E. O. Negahban, A Preliminary Report on Marlik Excavation. Gohar Rud Expedition. Rudbar (1961-1962), Téhéran, 1964, fig. 114-115, 142-143.

E. Porada, The Art of Ancient Iran, New York, 1965, p. 91 et pl. 22a.

E. O. Negahban, Metal Vessels from Marlik, Munich, 1983, no 8, p. 11-15 et pl. 34-36.

—, Marlik. The Complete Excavation Report, Philadelphie, 1996, I, no 8, pp. 57-63 ; II, fig. 2 no 8, pl. XIII no 8, pl. 19 no 8.

U. Löw, AVO, 6 : Figürlich verzierte Metallgefässe ans Nord-und Nordwestiran, Münster, 1998, no 13.e, pp. 177-179, 185, pl. 15-16.a, fig. 54 (avec bibliographie complète).