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La reine Napir-Asu, qui fut l’épouse du grand représentant de la dynastie des Igihalkides, Untash-Napirisha [77], est immortalisée par une statue exceptionnelle qui, même amputée de sa tête et du bras gauche, révèle une surprenante technique. Le noyau est, en effet, en métal1 et l’ensemble pèse encore 1 750 kilos2. Ce poids inhabituel a sans doute contribué à assurer la survie de la statue.

La souveraine porte une robe à manches courtes brodée de cercles pointés, évasée dans le bas en longues franges ondulées3, qui se relevaient peut-être à l’emplacement des pieds, comme sur plusieurs statuettes de la même époque ou plus anciennes4. Les éléments superposés sont moins aisés à identifier : par-dessus le corsage, un châle enveloppe le dos et les épaules, et s’attache à la robe par une fibule simple et une agrafe en forme de palmette5 ; un volant frangé enserre la partie supérieure de la jupe et s’ouvre en arrondi à droite ; une grande bande verticale à décor géométrique orne le devant de la robe et, en se repliant à l’horizontale, recouvre légèrement le volant. Sous cette bande, qui se termine en pointe, se trouve l’inscription élamite.

La reine est parée de quatre bracelets simples au poignet droit et d’une bague à l’annulaire gauche. Bien que la statue fût déposée dans le temple de Ninhursag à Suse6, la position des mains, croisées l’une sur l’autre, n’est pas celle d’une orante. Enfin, par comparaison avec une statuette en fritte déposée dans le temple de la déesse Pinikir à Tchoga Zanbil7, aux bijoux et à la robe analogues, il est possible de lui restituer un collier autour du cou.

Mais quel visage et quelle coiffure avait-elle ? Ressemblaient-ils à ceux des portraits funéraires féminins légèrement antérieurs, où le volume des cheveux était retenu par un bandeau ondulé8, à la tête de Haft Tépé9 ou bien à la petite tête en fritte du temple de Pinikir10, portant frange et cheveux lisses ? Ce qui est sûr, c’est que la tête de Napir-Asu fut fabriquée à part11.

La taille grandeur nature de la pièce et sa technique de fabrication révèlent la très grande habileté des métallurgistes médio-élamites, qui ont pratiqué deux coulées successives. Le noyau12, qui occupe la place de l’habituelle terre réfractaire, a été réalisé en fonte pleine13, dans un bronze à 11 % d’étain14 ; la coque, elle, est dans un cuivre très faiblement allié à 1 % d’étain, dont la coulée, très complexe, permettait de rendre en surface des détails très précis15. Selon F. Tallon, la fabrication du noyau a précédé celle de la coque. Selon P. Meyers, le noyau n’a pu être coulé que dans la coque, renversée pour l’occasion16. La cohésion des deux parties a été assurée par des barres et des broches [fig. 302]. La fente sur les côtés a dû servir à la fixation d’un placage d’or ou d’argent, maintenant disparu17.

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1 Ce noyau entièrement métallique est un trait d’originalité des bronziers élamites.

2 C’est un des bronzes les plus lourds de l’Antiquité.

3 Ce type de robe est porté aussi bien par les hommes que par les femmes. Des exemples, dans P. Amiet, Élam, Auvers-sur-Oise, 1966, nos 315-316, 318-319 (pour les hommes), no 268 (pour les femmes).

4 P. Amiet, op. cit., nos 268, 315-316, 318-319, mais la base de la statue est désormais manquante à la fin.

5 Qui devaient avoir leurs parallèles de l’autre côté.

6 Mais elle avait peut-être été rapportée de Tchoga Zanbil par le roi Shutruk-Nahhunté, cf. notice 77, n. 12.

7 P. Amiet, op. cit. n. 3, no 268.

8 Cat. exp. The Royal City of Susa, New York, 1992, no 84.

9 E. O. Negahban, Excavations at Haft Tepe, Philadelphie, 1991, pl. 24, no 169.

10 P. Amiet, op. cit. n. 3, fig.  267.

11 Cf. P. Meyers, « The Casting Process of the Statue of Queen Napir-Asu in the Louvre », Journal of Roman Archaeology, Supplementary Series, 39, 2000, pp. 16-17.

12 Qui apparaît nettement sous la coque lorsque celle-ci est lacunaire.

13 Comme le montre la gammagraphie.

14 Les analyses ont été réalisées au Laboratoire de recherche des musées de France, par Loïc Hurtel, rapport 1918, no Labo 20343.

15 Certains détails furent toutefois ciselés après coulée. Le cuivre non allié est, par ailleurs, moins cassant que le bronze.

16 Pour cet auteur, la coulée sur le noyau de la coque en cuivre, métal qui fond à 1083 degrés, aurait chauffé à l’excès le bronze du noyau, qui se serait mis à fondre lui aussi et aurait endommagé la surface. P. Meyers propose de décomposer les étapes de fabrication de la statue de la manière suivante. Tout d’abord, les métallurgistes élamites auraient fabriqué un noyau en briques d’argile, traversé en deux endroits par des barres de métal, qui avaient pour but de faciliter la manutention. Ces barres, sciées une fois la pièce terminée, apparaissent encore, en certains endroits de la surface, sous forme de carrés de 3 x 3 cm. Le noyau en briques a été recouvert d’une couche de cire, sur laquelle a été gravée la majorité des détails de la statue. Une centaine de broches, d’une section de 0,6 x 0,6 cm, ont été enfoncées dans la cire et l’argile pour maintenir la cohésion de l’assemblage au moment de la fonte. L’ensemble a reçu un revêtement d’argile, avant d’être chauffé dans un four. La cire a été évacuée et, dans l’espace laissé vide, le cuivre a été versé, sinon en une seule coulée du moins en coulées successives très rapprochées. Ensuite ont eu lieu les différentes opérations d’après fonte : la coque en argile et les trous d’évent et de coulée ont été ôtés ; la surface a été nettoyée, polie, réparée au niveau des accidents ; les broches ont été coupées, les détails ont été repris, ciselés, etc. ; et l’inscription a été gravée. C’est alors que le noyau de briques a été enlevé, que la pièce a été mise « la tête en bas » pour être remplie de bronze, versé en coulées successives depuis d’énormes creusets. En cours de refroidissement, le métal s’est contracté, laissant apparaître, à l’endroit des lacunes, un « jour » entre les deux parties. La statue, devenue extrêmement lourde, a été manipulée grâce aux barres déjà mentionnées, qui ont été, une fois la pièce installée définitivement, coupées au ras de la surface. La tête a enfin été mise en place. Sa disposition sur le noyau de briques et de cire avait fait l’objet d’essais, dont un grand trou encore visible, quoique comblé par une broche de métal, apporte le témoignage. Il avait servi à accueillir la tête, peut-être emmanchée sur un bâton.

17 P. Meyers, op. cit. n. 11, p. 18, fait remarquer que cette pratique est courante dans le monde classique. L’idée, un temps émise, que cette « couture » aurait correspondu à une exécution en deux valves de la coque est désormais abandonnée.

Bibliographie

G. Lampre, « Statue de la reine Napir-Asu », MDP, VIII, 1905, pp. 245-250.

J. de Morgan, Histoire et travaux de la délégation en Perse, 1897-1905, Paris, 1905, p. 121.

A. Spycket, La statuaire du Proche-Orient ancien, Leyde et Cologne, 1981, pp. 313-314 et pl. 204.

F. Tallon, dans cat. exp. The Royal City of Susa, New York, 1992, no 83.

P. Meyers, « The Casting Process of the Statue of Queen Napir-Asu in the Louvre », Journal of Roman Archaeology Supplementary Series, 39, 2000, pp. 11-18.