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La stèle d’Untash-Napirisha est un bas-relief de forme étroite et allongée, à sommet cintré, qui comprend, encadrés par des serpents au corps ondulant, quatre registres séparés par des torsades. L’ensemble est très fragmentaire, mais devient compréhensible grâce au dessin de reconstitution proposé par P. de Miroschedji1. Les deux premiers registres évoquent le souverain et un grand dieu élamite, puis sa famille ; les deux derniers, des génies mythologiques, ou divinités mineures, acolytes de ce grand dieu.

La scène principale, qui confronte un roi à une divinité, obéit à une convention établie en Mésopotamie au début du iie millénaire [51]. Cette scène couronnait parfois un ensemble de représentations de moindre valeur2, comme ici. Le souverain, dont ne subsiste que le bras inscrit qui le nomme, rend hommage au dieu connu sous l’appellation de « dieu élamite au serpent et aux eaux jaillissantes ». Ce dieu, pourvu d’oreilles à la fois humaines et animales, et de longs cheveux qui tombent en nattes dans le dos, tient dans la main droite les insignes habituels du pouvoir divin, le bâton et l’anneau, mais recouverts ici d’écailles de serpent, et dans la main gauche il serre un sceptre ; il est assis sur un trône-serpent. Sceptre et serpent étaient vraisemblablement terminés par une tête de dragon unicorne crachant une flamme3. La tiare à plusieurs paires de cornes portée par le dieu signale son importance ; elle est traitée à l’élamite, avec des cornes très ouvertes. Entre les deux personnages apparaît une inscription incomplète de quatre lignes rédigée en élamite. Elle comprend la fin d’une dédicace : « Pour ND du téménos4, que soit déposé en don ! », puis une demande de protection divine de la part du roi en remerciement du don de la stèle : « Comme à celui qui [a] des années durables [et] des jours nombreux, / chaque nuit, chaque jour qu’Inshushinak [m’accorde]/ une royauté [et] une dynastie de bonheur5 ! »

Au-dessous, le roi est entouré de deux femmes, identifiées grâce aux noms inscrits sur leur bras : à gauche, son épouse, la reine Napir-Asu ; à droite, une prêtresse ( ?), U-tik, sa mère ou sa seconde épouse. Les femmes posent leurs mains l’une sur l’autre, comme le fait la reine Napir-Asu sur sa statue [78].

Les deux registres suivants représentent, en position symétrique, des êtres mythologiques liés à l’eau et à la fertilité. Deux déesses-poissons, au corps partiellement couvert d’écailles et terminé par une nageoire caudale, sont prises dans un réseau de flots stylisés en cordons6, jaillis de vases disposés tête-bêche. Un cylindre de Tchoga Zanbil propose une image assez semblable7. Ces flots entrecroisés d’eau douce fertilisent certainement la terre, puisque, au-dessous, des génies-mouflons8 se tiennent de part et d’autre d’un palmier dattier stylisé, symbole courant de la végétation issue de l’eau bienfaisante [31, 41]. Le caractère ithyphallique des génies renforce cette notion de fécondité.

Sur chaque côté de la stèle, les serpents, au corps piqueté ou couvert d’écailles, rappellent ceux qui bordent la table aux Serpents en bronze de même époque. Leurs têtes de dragon unicorne crachant une flamme devaient converger au sommet du monument ; des morceaux appartenant à des stèles du même type sont connus9. Ces serpents sont eux aussi liés à l’eau10. Ils incarneraient les « flots entourant le monde et toujours prêts à jaillir du sol11 ».

La stèle provient de Tchoga Zanbil, puisqu’elle mentionne Inshushinak comme divinité du Siyan-kuk, terme désignant le téménos de cette ville [76] ; elle fut ensuite transférée à Suse, où les fouilleurs la retrouvèrent. De tels déplacements sont mentionnés par le roi du xiie siècle Shutruk-Nahhunté12, et d’autres œuvres datant du règne d’Untash-Napirisha ont dû subir le même sort13.

L’identité de la divinité figurée a suscité des controverses. Car, s’il s’agit du « dieu au serpent et aux eaux jaillissantes », dont les conventions de représentation sont constantes sur près d’un millénaire, son nom n’est pas pour autant assuré. L’inscription invoque Inshushinak, dieu de la plaine susienne. La réponse paraît donc évidente. Mais la personnalité du dieu, lié au dragon-serpent, semble plutôt originaire des hautes terres du Fars, fief du dieu Napirisha, et paraît s’enraciner dans des croyances archaïques, qui associent des serpents et des génies-mouflons. Les premiers témoignages d’une telle association remontent au ive millénaire [8].

La difficulté d’une identification simple provient de ce que les Élamites, contrairement aux Mésopotamiens, n’ont pas établi de répertoire iconographique précis pour chacun de leurs dieux. Les divinités sont seulement nommées, d’ailleurs en quantité innombrable, dans les textes et les inscriptions. Sur la stèle d’Untash-Napirisha, le « dieu au serpent et aux eaux jaillissantes » semble être le résultat d’un mélange entre une iconographie archaïque d’origine élamite, une iconographie mésopotamienne, proche de celle du dieu de l’Eau Ea, dont les acolytes (héros nus et déesses-poissons) portent des vases globulaires aux eaux jaillissantes [42], et le projet politico-religieux du roi Untash-Napirisha, qui voulut à Tchoga Zanbil promouvoir, du moins dans un premier temps, le dieu Inshushinak [76].

Le sens de la stèle paraît ainsi plus clair. Le roi Untash-Napirisha dédie des stèles à Inshushinak14, figuré sous les traits d’Ea, enrichi de l’identité d’un Napirisha élamite, lui-même rattaché à des divinités plus anciennes. En échange, il lui demande protection pour lui et sa famille.

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1 P. de Miroschedji, « Le dieu élamite au serpent et aux eaux jaillissantes », RIA, XVI, 1981, pl. VIII.

2 Comme c’est le cas également dans la peinture de l’Investiture du palais de Mari.

3 Par comparaison avec un buste de statue divine (P. Amiet, Élam, Auvers-sur-Oise, 1966, no 289) et avec un trône en pierre (op. cit., no 286).

4 ND signifie « nom divin » dans un texte lacunaire, et le téménos est nommé ici en élamite le Siyan-kuk.

5 F. Vallat, « L’inscription de la stèle d’Untash-Napirisha », RIA, XVI, 1981, p. 28.

6 Des flots en forme de cordons, associés à un palmier, se retrouvent sur le vase en chlorite de Khafadjé [31].

7 P. Amiet, op. cit. n. 3, no 276.

8 Les premières représentations de génies-mouflons remontent au ive millénaire (P. Amiet, L’art antique du Proche-Orient, Paris, 1977, no 26).

9 P. de Miroschedji, op. cit. n. 1, pl. IX 1-3.

10 Ainsi sur le vase de Khafadjé, les flots en cordons sont remplacés par des serpents dans les mains du second héros dompteur.

11 P. Amiet, La glyptique mésopotamienne archaïque, Paris, 1980, p. 151.

12 « Moi, Shutruk-Nahhunté, fils de Hallutush-Inshushinak, [le bien-aimé serviteur] du [dieu Inshushinak]. J’ai enlevé les stèles qu’Untash-Naparisha avait placées dans le Siyan-kuk, quand Inshushinak, mon dieu, me l’a demandé, et à Suse les ai dédiées à Inshushinak, mon dieu » (traduit depuis D. Potts, The Archaeology of Elam, Cambridge, 1999, p. 220, et F. W. König, AfO, 16 : Die elamischen Königsinschriften, 1965, pp. 75-76, no 21).

13 Telles que la statue de la reine Napir-Asu [78] et la table aux Serpents (P. Amiet, op. cit. n. 3, no 291).

14 Les fragments retrouvés indiquent qu’il existait plusieurs stèles.

Bibliographie

MDP, I, 1900, pl. III d ; XII, 1911, pl. VI (1 à 4).

M. Pézard, « Reconstitution d’une stèle d’Untash Gal », RA, XIII, 1916, pp. 119-124 (première reconstitution). 

IA, XVI, 1981 : P. de Miroschedji, « Le dieu élamite au serpent et aux eaux jaillissantes », pp. 10-14 et pl. VIII, et (pour replacer la stèle dans un ensemble iconographique) pp. 1-25 ; F. Vallat, « L’inscription de la stèle d’Untash-Napirisha », pp. 27-33.

J. Börker-Klähn, BaF, 4 : Altvorderasiatische Bildstelen und vergleicbbare Felsreliefs, 1982, pp. 174-175, no 124.