RETOUR AU SOMMAIRE

La ville de Tchoga Zanbil1 est l’entière création du roi Untash-Napirisha, grand souverain de la dynastie des Igihalkides, qui régna dans la seconde moitié du xive siècle av. J.-C. Le site se trouve à une quarantaine de kilomètres au sud-est de Suse, sur le plateau qui surplombe la rivière de l’Ab-e Diz2 et permet d’apercevoir par temps clair la capitale de la Susiane. Comme il n’avait jamais été occupé auparavant, il servait le projet du roi, qui voulait fonder sur une terre vierge un grand centre de pèlerinage susceptible de rassembler les nombreuses divinités du royaume d’Anzan et de Suse, et de fédérer ainsi les peuples des hautes et basses terres de l’Élam. La ville, subdivisée par trois enceintes concentriques, dont la plus grande mesurait 4 km, s’étendait sur une superficie de 100 ha et comprenait une zone civile et une zone religieuse.

La zone civile, ou « Quartier royal », établie sur 85 ha entre l’enceinte extérieure et la deuxième enceinte, était destinée à la résidence des pèlerins et des souverains ; trois palais étaient regroupés dans l’angle nord-est, le plus exceptionnel d’entre eux étant le palais-hypogée qui abritait cinq caveaux voûtés aménagés pour le culte funéraire royal3.

La deuxième enceinte délimitait, dans un quadrilatère de 16 ha, l’espace sacré, ou téménos, le Siyan-kuk élamite. Trois fois supérieur à celui de Suse, il réunissait la majorité des temples, que dominait au centre la ziggurat, elle-même entourée de la première enceinte.

Mais l’ambition du constructeur n’était pas à la mesure d’un seul règne, et la ville ne fut jamais terminée, comme l’attestent des briques déjà inscrites au nom de divinités qui n’eurent jamais leur temple, et les clous et plaques émaillés rassemblés au nord-est de la ziggurat, en attente d’être posés4.

Le centre du téménos n’avait toutefois pas été initialement dominé par la ziggurat. Le fouilleur Roman Ghirshman a cru reconnaître deux étapes de construction assorties de deux dédicaces successives5. Au départ le sanctuaire central, construit en briques crues avec un coffrage de briques cuites, formait un quadrilatère de 200 coudées par côté, soit 105, 2 m6, entourant une cour intérieure soigneusement dallée, légèrement en contrebas. Il était orienté par les angles en direction des points cardinaux, et comprenait une façade privilégiée, la façade sud-est, tournée vers le soleil levant. Alors que le reste du bâtiment était aménagé en magasins et entrepôts, cette façade abritait deux temples dédiés au dieu de la plaine de Susiane, Inshushinak, alors « seigneur du Siyan-kuk » : le temple A, ouvert sur la cour intérieure ; le temple B, ouvert sur l’extérieur7. La circulation dans cette première construction était assurée par des portes percées au milieu de chaque côté, que gardaient des taureaux et des griffons en faïence8.

Puis le roi décida de transformer ce bâtiment inhabituel en ziggurat. Trois massifs de taille décroissante, s’emboîtant les uns dans les autres pour mieux assurer la cohésion de l’ensemble, furent érigés dans l’espace de la cour et métamorphosèrent le bâtiment initial en une tour à quatre étages. De ce fait, le temple A fut condamné. Mais le temple B fut conservé. Toujours dédié à Inshushinak, il devint le « Sanctuaire inférieur ». Ses portes étaient décorées de tiges de verre torsadé blanc et noir9, enchâssées dans des panneaux de bois. Un temple du sommet, désormais disparu, mais dont subsistent des inscriptions, couronnait l’ensemble, donnant un cinquième étage à la ziggurat. Il culminait à 100 coudées, selon une proportion voulue de 1 à 2 par rapport à la longueur des côtés. Il fut appelé le Kukunum. Il brillait de tous les feux de ses briques émaillées « bleues, vertes, aux reflets argentés et dorés, ornées de cercles ou de losanges, unies ou portant des inscriptions10 », ainsi que de ceux de ses clous et plaques émaillés à pommeau qui revêtaient la façade. Ce décor architectural à glaçure était une innovation élamite et sera appelé à une grande postérité [100, 107]. Les textes mentionnent ce « Temple supérieur » comme la demeure des divinités auxquelles il était dédié, Napirisha, le dieu d’Anzan, et Inshushinak, déjà mentionné. Le Siyan-kuk avait cette fois deux « seigneurs ». Cette nouvelle dédicace, qui ajoute au nom d’Inshushinak celui de Napirisha, traduisait un changement par rapport au programme religieux initial, qui privilégiait le dieu de la plaine de Susiane.

Les quatre portes médianes furent converties en départ d’escaliers. Ces derniers étaient voûtés et intérieurs à la ziggurat. L’accès au Temple supérieur ne se faisait pas directement, mais en suivant un « axe coudé », et il était très certainement réservé à une petite élite. L’effet produit par ce type de ziggurat était très différent de celui des ziggurats mésopotamiennes, car la monumentalité de l’ensemble n’était pas perturbée par la présence d’escaliers extérieurs.

La ziggurat était entourée de tout côté par de vastes parvis aux aménagements divers. Ces parvis, enclos par la première enceinte, percée de sept portes, étaient desservis par une voie processionnelle dallée de briques. Au nord étaient regroupés les temples dédiés à Nabu et aux déesses Ishnikarab et Kiririsha. Dans l’axe de trois des escaliers se trouvait un édicule circulaire11, dont l’affectation reste inconnue. Le quatrième parvis, devant la façade sud-est, façade privilégiée tournée vers le soleil levant, était occupé par de nombreuses installations cultuelles. Le roi et la reine y accédaient de l’extérieur par la Porte royale décorée de bronze. La porte franchie, ils se livraient à des ablutions dans une grande jarre et faisaient des offrandes, en passant devant les trois tables destinées à cet effet, avant de rejoindre leurs trônes sur les deux estrades. Des sacrifices avaient vraisemblablement lieu sur les quatorze tables de sacrifice12, avant que le culte ne se transfère vers le temple B.

—————————

1 Dont le nom signifie, en persan actuel, la « Colline du panier ». Son nom antique était Al-Untash, en élamite la « Ville d’Untash », ou Dûr-Untash, en akkadien la « Forteresse d’Untash » ; on emploie le premier terme pour l’époque d’Untash-Napirisha et le second pour l’époque assyrienne.

2 Affluent du seul grand fleuve navigable de l’Iran, le Karun.

3 Les corps furent retrouvés brûlés, révélant une pratique de la crémation, inconnue ailleurs en Élam.

4 R. Ghirshman, MDAI, XXXIX : Tchoga Zanbil (Dûr Untash), I : La ziggurat, 1966, pl. XVII-XVIII.

5 Les étapes de construction semblent plus complexes et les dédicaces plus nombreuses qu’elles n’étaient apparues lors de la fouille, cf. C. Roche, « Les ziggurats de Tchogha Zanbil », Fragmenta Historiae Aelamicae, Paris, 1986, pp. 191-197.

6 La coudée étant de 52,6 cm, cf. R. Ghirshman, op. cit. n. 4, p. 59.

7 Depuis que C. Roche a proposé plusieurs étapes à la construction de la ziggurat, diverses hypothèses sont énoncées sur l’existence d’un bâtiment initial au centre de la cour, de forme carrée, qui aurait pu être posé à même le sol ou surélevé par une terrasse comportant sur chacun des côtés un escalier. Cf. W. Kleiss, « Bemerkungen zur Zikkurat von Coqa Zanbil », AMI, 31, 1999, fig.  2, nos 2 et 3.

8 P. Amiet, Élam, Auvers-sur-Oise, 1966, no 259 ; R. Ghirshman, op. cit. n. 4, pl. XXXIV-XXXV, no 1.

9 P. Amiet, op. cit., fig, 262.

10 R. Ghirshman, op. cit. n. 4, p. 37.

11 Que R. Ghirshman appelle un postament.

12 Pour des comparaisons avec ce dispositif cultuel, cf. notice 80.

Bibliographie

R. Ghirshman, MDAI, XXXIX : Tchoga Zanbil (Dur Untash), I : La ziggurat, 1966.

M. J. Steve, MDAI, XLI : Tchoga Zanbil (Dur Untash), III : Textes élamites et accadiens de Tchoga Zanbil, 1967.

C. Roche, « Les ziggurats de Tchogha Zanbil », Fragmenta Historiae Aelamicae, Paris, 1986, pp. 191-197.

P. de Miroschedji, « Chogha Zanbil », dans E. M. Meyers (éd.), The Oxford Encyclopedia of Archaeology in the Near East, I, New York et Oxford, 1997, pp. 487-490.

D. Potts, The Archaeology of Elam, Cambridge, 1999, pp. 223-226.