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À la fin de l’époque des sukkalmah, vers 1500 av. J.-C., les sépultures revêtaient, à Suse, des formes assez diversifiées : inhumations dans des fosses, des jarres ou dans des caveaux voûtés en briques cuites. Dans ces derniers étaient parfois déposées des têtes funéraires en terre crue, souvent peintes, masculines ou féminines1. Le désordre occasionné à l’arrivée de chaque nouvel occupant ne permet guère de connaître l’emplacement initial de ces « portraits ». Néanmoins, certaines têtes n’avaient pas été dérangées : trois d’entre elles apparurent chacune placée sur le crâne d’un défunt2, et deux autres couchées sur le côté dans la position du sommeil3, et même surélevée, dans un cas, sur un chevet d’argile4.

La tête masculine présentée ici est la plus belle et la mieux conservée de l’ensemble. L’homme, dont le tour des yeux et le système pileux sont soulignés de peinture noire, porte une coiffure à l’élamite dite « en visière », du fait de la masse de cheveux qui revient en surplomb au-dessus du front5. La tête est creuse et une légère dépression transversale6 suggère qu’elle a été réalisée en deux coques séparées, puis assemblées. Un orifice assez large, à l’emplacement du cou, permettait peut-être de la disposer sur un support pour séchage. La découverte d’yeux isolés dans les tombes7 a évoqué une fabrication en série, indépendamment des têtes. Ils auraient été ensuite intégrés dans les orbites des effigies d’argile. Mais ce procédé n’était sans doute pas systématique, car ici les yeux ne semblent pas rapportés ; en effet, « aucune rupture de l’argile n’est visible au microscope8 ». L’analyse par thermoluminescence révèle, par ailleurs, que l’argile des yeux n’était pas cuite9, contrairement à une hypothèse ancienne.

La fonction probable de ces têtes était de conserver au défunt une apparence encore très chamelle par-delà la mort. Il s’agirait donc de portraits funéraires – bien que leur échelle soit légèrement inférieure à l’échelle humaine -, où les traits sont plus individualisés, plus réalistes, pour les femmes que pour les hommes.

Cette coutume d’emporter avec soi son portrait dans sa sépulture n’était cependant pas très répandue10, puisque Roman Ghirshman n’a retrouvé qu’une dizaine de têtes pour dix-sept caveaux voûtés contenant jusqu’à vingt corps chacun11.

Les premières effigies de terre crue à destination funéraire apparaissent en Iran dans la nécropole de Shahdad, dans le courant du iiie millénaire. Mais ce sont de véritables statues, adoptant la position de l’orant12, les mains jointes. Des têtes contemporaines de celles de Suse et plus proches d’elles, quoique plus ornementées et plus colorées, ont été découvertes à Haft Tépé13, en plaine de Susiane. Mais le contexte de trouvaille est différent, puisqu’elles proviennent d’un atelier d’une des ziggurats.

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1 Les femmes portent souvent une coiffure assez floue, une sorte de chignon retenu par un bandeau ondulé ou une natte qui enserre la tête (P. Amiet, Élam, Auvers-sur-Oise, 1966, pl. 352-353 ; A. Spycket, « Funerary Heads », cat. exp. The Royal City of Susa, New York, 1992, no 84).

2 R. Ghirshman et M. J. Steve, « Suse. Campagne de fouilles 1962-1963. Rapport préliminaire », Arts asiatiques, X, 1964, p. 10. Il s’agit de la tombe T. C. 17.

3 P. Amiet, op. cit. n. 1, pl. 348.

4 P. Amiet, op. cit. n. 1, pl. 349 B.

5 Cette coiffure masculine est constante, dans le monde élamite, durant tout le iie millénaire ainsi qu’à l’époque néo-élamite.

6 On observe une ligne nette entre les deux oreilles en passant par le sommet de la tête.

7 A. Spycket, op. cit. n. 1, no 85. Certains de ces yeux faisaient partie d’un masque en tissu ou en cuir (R. Ghirshman, « Suse. Campagne de l’hiver 1964-1965. Rapport préliminaire », Arts asiatiques, XIII, 1966, p. 9.

8 P. Klein, Rapport de restauration, janvier 1995, département des Antiquités orientales, musée du Louvre.

9 G. Querré, Laboratoire de recherche des musées de France, rapport no 2211, 20 mai 1996.

10 Ces têtes, réalisées dans un matériau fragile, n’ont d’ailleurs pas toujours été conservées.

11 Et Roland de Mecquenem, le fouilleur précédent de Suse, en avait exhumé une vingtaine entre 1912 et 1939.

12 A. Hakemi, Shahdad. Archaeological Excavations of a Bronze Age Center in Iran, Rome, 1997, quelques exemples, pp. 300 (la plus belle), 345, 347, 353, 371, 379, 392, 444, 446, 451, 457, 469, 541.

13 Deux têtes de femme et un masque masculin (E. O. Negahban, Excavations at Haft Tepe, Iran, Philadelphie, 1991, pp. 37-39, pl. couleur 3 et pl. 24).

Bibliographie

R. de Mecquenem, « Une effigie susienne », RA, XXVIII, 1926, pp. 1-3 et pl. I-II. 

P. Amiet, Élam, Auvers-sur-Oise, 1966, fig. 350.

E. Porada, dans W. Orthmann (éd.), Propyläen Kunstgeschichte, 14 : Der Alte Orient, Berlin, 1975, fig. 294 b, et p. 385.

P. Amiet, Suse, 6000 ans d’histoire, 1988, fig. 47.

 

P. Amiet, Élam, fig. 348-349, 351-353 (pour comparaison).

—, Suse, 6000 ans d’histoire, 1988, pp. 86-88.

A. Spycket, « Funerary Heads », cat. exp. The Royal City of Susa, New York, 1992, pp. 135-136.