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Trois socles en albâtre furent découverts dans la salle 6 du temple d’Ishtar à Assur1. Selon le fouilleur, Walter Andrae [p. 544], ils se trouvaient initialement dans la salle principale du culte, où ils servaient de piédestaux à des symboles divins2.  Une fois hors d’usage, ils avaient été rangés dans une pièce annexe. Seul le socle présenté ici était historié3. Il comprend une base inscrite à deux degrés et un panneau rectangulaire décoré d’une scène de culte en bas relief et de « cornes »4, dans les angles supérieurs, enfermant une rosace à treize pétales. Les dimensions extérieures de l’ensemble forment un carré. L’inscription, assez bien conservée, indique que ce piédestal appartient au dieu de la Lumière, Nusku, qui intercède en faveur de Tukulti-Ninurta Ier auprès d’Assur et d’Enlil5, et prie pour lui journellement6.

Le bas-relief montre deux personnages, vêtus à l’identique d’une robe à manches courtes enveloppée d’un châle à franges7, ceinturé à la taille. Ils tiennent chacun une masse d’armes très haut sur le manche, insigne de leur rôle de vicaire d’Assur8, et pointent l’index droit vers l’objet situé devant eux, en un geste symbolique de vénération chez les Assyriens9. Il est admis que ces deux personnages royaux n’en font qu’un, figuré à deux moments successifs de la prière, d’abord debout, puis agenouillé devant un socle semblable à celui qui le représente, mais non décoré et servant de support à un objet rectangulaire traversé par une tige verticale pointue. Pour que le souverain se prosterne devant lui, cet objet ne peut être qu’un symbole divin, couramment interprété comme les instruments de travail du dieu de l’Écriture Nabu : la tablette recouverte de cire et le stylet. Mais, dans ce cas, pourquoi l’inscription ne fait-elle pas référence à ce dieu ? Selon U. Seidl, la fonction de ministre occupée par Nusku justifie l’utilisation des outils du scribe10. À moins que Nusku n’ait emprunté, en tant que messager de Nabu, les attributs de ce dernier11. Cette substitution du symbole à la divinité et sa disposition sur un socle en forme de siège semblent traduire une influence kassite [73]. Le support de ce décor a pu porter les mêmes attributs divins12, désormais manquants.

Cette iconographie offre deux grandes nouveautés : le roi n’est plus en prière devant une divinité dans une attitude figée, mais il se dirige vers elle en une succession temporelle qui équivaut à une narration. Ensuite, pour la première fois, un roi est agenouillé devant un dieu ou son expression13.

Le socle cultuel de Tukulti-Ninurta Ier annonce l’art néo-assyrien. Le matériau est identique ; le costume du souverain, l’insigne de son pouvoir royal, sa barbe rectangulaire frisée et sa chevelure, rejetée à l’oblique vers l’arrière, sont très proches de ceux de ses successeurs du ixe siècle [84].

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1 Des inscriptions permettent de savoir que ce temple fut construit par le roi médio-assyrien Tukulti-Ninurta Ier.

2 L’arrière de ces supports est grossièrement travaillé. Ils étaient donc placés contre un mur, mais ce n’est pas dans cette position qu’ils ont été retrouvés dans la salle 6.

3 Un socle de forme semblable, consacré à Shamash, a été découvert devant la porte du même temple (W. Andrae, Das Wiedererstandene Assur, Leipzig, 1938, pl. 51a).

4 Ces « cornes » correspondent aux bourrelets latéraux d’un siège, dont ce socle imite la forme.

5 Assur est le dieu de l’Empire assyrien, Enlil le dieu de l’Atmosphère, hérité du panthéon sumérien. Ce sont des divinités de premier rang.

6 « (Symbol-) Sockel des Gottes Nusku, des Großwesiers von E-Kur, des Zepterträgers der Heiligtümer, des Adjutanten von Assur und Enlil, welcher tagtäglich das Gebet Tukulti-Ninurta’s, des von ihm geliebten Königs, vor Assur und Enlil wiederholt, auch die Geschicke des Alls in E-Kur […]… [… A] ssur, der Herr […] » (W. Andrae, « Die jüngeren Ischtar-Tempel in Assur », WVDOG, 58, 1935, p. 69).

7 Comme le seront les rois néo-assyriens.

8 Pour certains, symbole du pouvoir royal.

9 Cf. O. W. Muscarella, Discoveries at Ashur on the Tigris, Assyrians Origins. Antiquities in the Vorderasiatisches Museum, Berlin, New York, 1995, p. 113.

10 U. Seidl, dans W. Orthmann (éd.), Propyläen Kunstgeschichte, 14 : Der Alte Orient, Berlin, 1975, p. 309.

11 Nusku est habituellement symbolisé par une lampe (J. Black et A. Green, Gods, Demons and Symbols of Ancient Mesopotamia, Londres, 1992, p. 145).

12 L. Jacob-Rost, dans cat. Das Vorderasiatische Museum. Staatliche Museen zu Berlin, Mayence, 1992, p. 160, les suppose en métal.

13 La représentation anthropomorphique du dieu est ici rejetée.

Bibliographie

W. Andrae, « Die jüngeren Ischtar-Tempel in Assur », WVDOG, 58, 1935, pp. 57-76 et pl. 12 et 30-31a.

—, Das Wiedererstandene Assur, Leipzig, 1938, pp. 112-113 et pl. 51b et, pour comparaison, 51a.

U. Seidl, dans W. Orthmann (éd.), Propyläen Kunstgeschichte, 14 : Der Alte Orient, Berlin, 1975, no 195 et pp. 308-309.

L. Jacob-Rost, dans cat. Das Vorderasiatische Museum. Staatliche Museen zu Berlin, Mayence, 1992, no 103, p. 160.

O. W. Muscarella, dans cat. exp. Discoveries at Ashur on the Tigris, Assyrians Origins. Antiquities in the Vorderasiatisches Museum, Berlin, New York, 1995, no 75, pp. 112-113 et pl. 14.