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Les kudurru sont des stèles de pierre – du calcaire noir la plupart du temps – en forme de gros galets au sommet légèrement arrondi. Ils comportent deux parties distinctes : une inscription gravée en akkadien1 et des motifs sculptés en bas relief2. Connus en Babylonie3 entre les xive et viie siècles4, ils officialisent des donations de terre faites par le roi à des personnages de marque5 ou à des temples. S’ils ne constituent pas à proprement parler le document juridique lui-même6, inscrit sur une tablette d’argile scellée, ils en reproduisent une partie. Ils renforcent donc l’acte légal, en le mettant sous la protection des dieux figurés en bas relief7. Les kudurru furent longtemps considérés comme des bornes de terrain, et cette fonction semblait même incluse dans leur nom8. Mais, comme ils ne présentent que très peu de signes d’altération et ont toujours été retrouvés, lors des fouilles, dans des temples9, il est peu vraisemblable qu’ils aient été dressés à l’extérieur10. Sur les cent dix exemplaires recensés par U. Seidl11, plus de quarante proviennent de Suse, où ils ont été apportés en butin de Babylonie par le conquérant médio-élamite Shutruk-Nahhunté12, au xiie siècle. C’est le cas de celui du musée du Louvre.

Les inscriptions se subdivisent elles-mêmes en deux parties : l’énoncé de l’acte de cession et la longue liste des malédictions proférées par chaque dieu à l’encontre de qui transgressera le contrat établi.

Dans l’inscription de ce kudurru, les acteurs sont identifiés. Le roi kassite MelishiHU13 est le donateur de la terre, et le bénéficiaire est son fils, le prince Marduk-apla-iddina, que le souverain appelle son « serviteur ». Le texte se déploie verticalement sur sept colonnes en 494 lignes couvrant les côtés et l’arrière de la stèle14. Il débute par la description des différentes emblavures, leur superficie, leur emplacement, les dédommagements à adresser aux propriétaires et la mention des officiers chargés de prendre toutes les mesures15. Puis il précise la situation géographique du champ ainsi que toutes les exemptions16 dont il bénéficie. Après quoi le roi mentionne les dieux devant qui ces volontés ont été écrites, rappelle le respect qu’il a des donations de terre faites avant lui. La seconde partie énumère les malédictions à l’encontre de qui reviendrait, dans le futur, sur la décision prise17, et invoque tous les dieux qui les rendraient effectives. L’inscription est signée du nom du roi.

Si les dieux étaient cités en lin de texte comme garants de l’acte juridique, ils étaient aussi figurés en grand nombre sur la face des kudurru. Ils sont particulièrement abondants sur celui du musée du Louvre. Durant le règne de MelishiHU II s’établissent les canons de leur représentation : les dieux cessent d’être anthropomorphes, ils se réduisent à un répertoire d’images18 qui puise dans le vieux fonds de symboles mésopotamiens19, et ils sont classés selon un ordre hiérarchique relativement précis. Les grands dieux sont évoqués par leur animal attribut, qui, pour la première fois, porte sur le dos une sorte de petit autel20, qui porte lui-même les emblèmes de leur fonction.

Le kudurru de MelishiHU constitue une référence essentielle dans l’établissement de ces canons. La lecture des symboles des dieux se fait de gauche à droite. L’ordre dans lequel ils sont distribués reflète la hiérarchie du panthéon babylonien, organisé en triades, mais aussi leur place dans le cosmos. C’est pour cette raison que la triade des dieux astraux, qui n’est que deuxième par rang d’importance, est placée au-dessus de tous dans le ciel. La première triade réunit Anu, Enlil et Ea21. Les deux premiers dieux sont figurés par leurs tiares à cornes posées sur un socle. Ea revêt l’aspect d’une crosse à tête de bélier, posée sur un animal composite identifié couramment comme un poisson-chèvre22. À droite de cette première triade très puissante, Ninhursag, épouse d’Enlil, apparaît sous la forme d’un couteau et d’un oméga inversé23.

Juste sous le cintrage de la stèle sont sculptés les emblèmes de la deuxième triade : le croissant lunaire de Sîn24, l’étoile à huit branches d’Ishtar25, le disque solaire orné de rayons et l’étoile à quatre rais de Shamash26.

Au deuxième registre, Ninurta27 est représenté par une arme soutenue par un lion ailé, à côté de divinités mineures28 : la hampe à tête de rapace huppé évoque Zababa29 et celle à tête de lion Nergal30. Le gros oiseau est le symbole de la divinité kassite Harba. Le dragon ailé n’est pas identifié.

Au-dessous, un dragon-serpent cornu porte une bêche pointue (marrû), emblème du dieu de Babylone, Marduk31. Le même dragon est aussi l’animal attribut du dieu de l’Écriture et patron des scribes, Nabu32, dont les instruments de travail sont la tablette et le stylet. À droite, le buste de la déesse de la Médecine33, Gula34, est associé à son animal attribut, le chien35.

Au quatrième registre, le taureau d’Adad36 soutient le foudre ; le bélier de Shala37, un épi de blé ; une lampe évoque Nusku38, au-dessus de la charrue de Ningirsu, anciennement dieu patron de Lagash et devenu dieu de l’Agriculture39. Le gros oiseau qui marche symbolise la déesse mineure Papsukkal ; l’oiseau sur un perchoir, les oiseaux du couple divin kassite, Shuqamuna et Shumalia.

Tout en bas, un serpent cornu et un scorpion incarnent les divinités du monde infernal. Le signe situé à gauche n’est pas identifié.

Le rejet de l’anthropomorphisation des dieux qui ressort de toutes ces représentations est caractéristique de l’art kassite.

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1 Le plus célèbre et un des plus anciens exemples connus est le caillou Michaux, rapporté en 1786 [fig. 260].

2 À partir du début du xiie siècle, certains kudurru n’ont plus de relief.

3 Surtout dans le nord et dans l’est de la Babylonie.

4 Les plus anciens datent du roi Kurigalzu II (1345-1324). Le xiie siècle et la première moitié du xie siècle ont fourni la majorité des kudurru datables.

5 Leurs propres enfants, des dignitaires importants ou des militaires de haut rang.

6 Lequel requiert la date précise de l’acte, la présence de témoins, et leur mention, ainsi que l’empreinte du sceau, qui constitue la preuve légale de l’enregistrement de la transaction.

7 Les dieux figurés ne sont pas toujours les dieux mentionnés dans le contrat, comme si le kudurru avait été sculpté indépendamment du texte qu’il allait recevoir (remarque de Françoise Demange, conservateur en chef au département des Antiquités orientales). Avec le temps, le texte du kudurru se rapproche de plus en plus du document légal auquel il se rattache. C’est le cas ici.

8 Le mot kudurru signifie en akkadien « marque de frontière ».

9 Dans la chapelle consacrée à Gula, dans le temple de l’Ebbabar, à Larsa, deux ou trois kudurru ont été retrouvés (J.-C. Margeron, « Larsa Rapport préliminaire sur la cinquième campagne », Syria, 48, pp. 280-281 et pl. XVIII, 1 et 2).

10 Les traductions de textes donnant à entendre que le kudurru était physiquement présent dans un champ sont remises en question. C’est le cas de celle qui était anciennement proposée pour le kudurru de MelishiHU II, évoquant un malveillant qui contesterait la décision du roi : « S’il rend au district le champ que j’ai donné, si la pierre que j’ai gravée devant Shamash, Marduk, Anunit et les grands dieux du ciel et de la terre, et que sur ce champ pour jamais j’ai placée, si celui-là enlève cette pierre ailleurs, en mauvais lieu la place… » (V. Scheil, « Kudurru de Melishihu », MDP, II, 1900, col. 5 ; c’est nous qui soulignons).

11 U. Seidl, OBO, 87 : Die babylonischen Kudurru-Reliefs : Symbole mesopotamischer Gottheiten, 1989.

12 Qui épousa justement la fille du roi MelishiHU II.

13 Le nom de ce roi est également lu Melishipak.

14 Il débute sur le côté droit en deux colonnes, se poursuit à l’arrière en trois colonnes et se termine sur le côté gauche en deux colonnes.

15 Ce qui apparaît, dans la partie juridique des textes de kudurru,
c’est l’importance accordée à la terre, avec la description minutieuse de la taille du champ, donnée en mesures de grains, de sa valeur, la mention des noms des voisins, etc., avec la liste des franchises.

16 Ces exemptions étaient fort appréciées, car elles libéraient la terre d’un grand nombre de servitudes.

17 Par exemple : « Que Sin, le puissant seigneur, qui parmi les grands dieux, est brillant, une hydropisie dont le lien ne puisse être conjuré, lui impose ! de lèpre, comme d’un vêtement, que son corps il revête ! tant qu’il vivra, qu’il lui interdise sa maison ! » Ou : « Que Gula, la dame, la sublime, la princesse de toutes les dames, ses enfants, un empoisonnement ( ?) incurable, sans issue, dans son corps, qu’elle mette ! » (trad. V. Scheil, op. cit. n. 10, pp. 109 et 110).

18 L’identification n’est pas toujours facile pour les Babyloniens eux-mêmes, au point que le nom de certains dieux est mentionné à côté de leur image.

19 Avec toutefois des nouveautés, telles que les représentations d’Anu et d’Enlil sous forme de tiares à cornes. Quelquefois, néanmoins, une divinité anthropomorphe trône à côté des symboles.

20 Qui évoque, par son jeu de niches et de redans, la façade d’un temple. Il est parfois appelé un trône.

21 Respectivement dieu du Ciel, dieu de l’Atmosphère, dieu de l’Eau (mais aussi dieu de la Magie, patron des artistes et des artisans).

22 Il s’agit plutôt d’un poisson-oryx. Le poisson est une carpe, symbole de la sagesse.

23 Interprété souvent comme un utérus ou la coiffure de la déesse égyptienne Hathor.

24 Dieu de la Lune, qui réglait le cours du temps. En effet, le calendrier babylonien était lunaire.

25 Ishtar a une très riche personnalité, car elle a absorbé les fonctions de plusieurs divinités féminines. Elle est déesse de la Guerre mais aussi de l’Amour, et représente la planète Vénus.

26 Shamash est le dieu du Soleil, mais également, comme il voit tout lorsqu’il traverse le ciel sur un char attelé de chevaux blancs, le dieu de la Justice et le dieu de la Divination (il discerne aussi le futur).

27 Le dieu de la Guerre.

28 Elles sont mineures, car elles ne sont pas surélevées sur un socle ou un petit autel.

29 Dieu local de la ville de Kish.

30 Dieu du Soleil dévorant de l’été, qui règne aux Enfers.

31 La fonction originelle de Marduk est agraire.

32 Nabu est aussi fils de Marduk.

33 C’est la seule représentation humaine dans cette multitude de symboles.

34 Déesse très en faveur à l’époque kassite, car elle a le pouvoir d’envoyer des maladies incurables.

35 Qui sera aussi associé à Esculape chez les Grecs.

36 Dieu mésopotamien de l’Orage, dont Baal est l’équivalent syrien et Teshub l’équivalent hourrite.

37 Déesse qui intégra tardivement le panthéon mésopotamien. Femme d’Adad ou de Dagan, selon les traditions, elle semble être une divinité agraire.

38 Dieu de la Lumière et du Feu.

39 Sur un fragment de kudurru, son nom est mentionné au-dessus de la charrue.

Bibliographie

J. de Morgan, « Koudourrous », MDP, I, 1900, pp. 172-174 et pl. XVI.

V. Scheil, « Kudurru de Melishihu », MDP, II, 1900, pp. 99-111 et pl. 21-24 (pour la traduction du texte).

B. André, dans cat. exp. Naissance de l’écriture, Paris, 1982, no 144.

U. Seidl, OBO, 87 : Die babylonischen Kudurru-Reliefs : Symbole mesopotamischer Gottheiten, 1989, p. 29, no 32, pl. 15a et pp. 80-81.

P. O. Harper, dans cat. exp. The Royal City of Susa, New York, 1992, no 115.

 

J. A. Brinkman et U. Seidl, article « Kudurru », RIA, 1980-1983, pp. 267-277.