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Découvert dans la nécropole royale de Goubal1, le sarcophage du roi de Byblos Ahirom est le seul à porter un décor. Deux paires de lions couchés, aux protomes projetés en haut relief2, semblent, à l’avant et à l’arrière, soutenir la cuve. Animal noble par excellence, le lion joue ici, comme dans l’architecture3, le rôle de gardien de porte contre les forces maléfiques. Sur les quatre côtés est évoqué, en bas relief, le thème du banquet funéraire. Des traces de peinture subsistent encore. Le long des deux grands côtés, une procession funéraire se dirige vers le souverain défunt, assis sur un trône orné de sphinx ailés, devant une table chargée des mets nécessaires au voyage dans l’au-delà4. Conduit sans doute par le prince héritier, le cortège manifeste sa douleur, tout en apportant des offrandes. Il se compose de deux porteurs de coupes, d’affligés qui lèvent les bras en signe de déploration, de femmes chargées de paniers, d’hommes chargés de vases, d’une chèvre à sacrifier et encore de suppliants. Sur les petits côtés, des pleureuses, dévêtues, s’arrachent les cheveux ou se déchirent la poitrine. Une frise de fleurs et de boutons de lotus décore le pourtour supérieur du sarcophage.

Au centre du couvercle bombé, deux lions sont couchés en direction opposée. Leur tête en haut relief fait office de tenons. De part et d’autre de leur corps, deux personnages se font face, sans doute le roi défunt et son fils5 :  celui qui lève la main en un geste de bénédiction tient une fleur tombante, tout comme l’homme assis qui reçoit l’hommage du cortège6. Les fleurs de la frise sont elles aussi tournées vers le bas. Autant de signes de deuil. L’omniprésence de la fleur de lotus témoigne des liens très forts qui ont toujours uni Byblos à l’Égypte. Le trône sur lequel est assis le roi s’apparente à celui de certaines divinités7 et met le souverain sur un pied d’égalité avec elles.

Les objets retrouvés dans la chambre funéraire, gravés du cartouche de Ramsès II, datent le sarcophage du xiiie siècle. D’ailleurs, la scène est à rapprocher d’un décor de même époque figurant sur un manche de couteau en ivoire, en provenance de Megiddo8.

L’inscription en phénicien linéaire suscita un grand intérêt, car dix-neuf des vingt-deux lettres de l’alphabet phénicien9 y apparaissent. Lisible de droite à gauche, elle commence sur le bord d’un petit côté de la cuve et continue sur un des grands côtés du couvercle, indiquant qu’« Ittobaal, fils d’Ahirom, roi de Byblos, pour Ahirom, son père », a fait ce sarcophage, et qu’il maudit les profanateurs éventuels. Mais, bien qu’étant la plus ancienne des grandes inscriptions phéniciennes connues, elle ne saurait remonter à la fin du bronze récent. Datée de 1000 av. J.-C., elle ne paraît donc pas contemporaine de la fabrication et de l’enfouissement du sarcophage, qui fut sans doute vidé de son premier occupant10, au profit du roi Ahirom, au tournant du xe siècle.

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1 Ou Byblos, dans la tombe V de la nécropole, qui en contenait neuf. Cf, pour cette nécropole, aussi notice 57.

2 Comme c’était déjà le cas sur les grands bassins d’Ebla au début du iie millénaire.

3 La porte des Lions, dans la capitale hittite de Hattusha, est contemporaine du sarcophage.

4 E. Porada, « Notes on the Sarcophagus of Ahiram », Journal of Ancient Near Eastern Society of Columbia University, 5, 1973, identifie du pain et une tête de veau.

5 Selon E. Porada, op. cit., p. 359, il s’agit de la représentation la plus ancienne d’un roi et de son fils.

6 Le fils, qui lui est vivant, tient une fleur dressée, qu’il hume.

7 Le trône d’Astarté retrouvé à Tyr, orné de sphinx (Guide du visiteur. Les antiquités orientales, Paris, 1997, p. 257), le trône d’Eshmun retrouvé près de Sidon.

8 Sur cette plaque de revêtement est représenté un roi assis sur un trône flanqué de sphinx ailés, qui célèbre sa victoire après la bataille (G. Loud, Megiddo Ivories, Chicago, 1939, pl. 4, no 2).

9 Cet alphabet est à l’origine de tous les alphabets du monde.

10 Des traces d’une inscription pseudo-hiéroglyphique plus ancienne subsistent. Le sarcophage aurait même été retaillé, selon l’opinion avancée par son restaurateur (cat. exp. Liban, l’autre rive, Paris, 1998, p. 75). E. Porada, op. cit. n. 4, p. 359, suggère de son côté que le couvercle, qui semble moins bien fini que la cuve, a été commandé au moment de la mort du roi Ahirom par son fils, qui, en se faisant représenter, voulait marquer sa légitimité.

Bibliographie

P. Montet, « Les fouilles de Byblos en 1923 (lettres de M. Pierre Montet à M. le Secrétaire perpétuel de l’Académie des inscriptions) », Syria, IV, 1923, lettre du 15 décembre 1923, pp. 342-343. 

R. Dussaud, « Les inscriptions phéniciennes du tombeau d’Ahiram, roi de Byblos », Syria, V, 1924, pp. 135-157. 

—, « Dédicace d’une statue d’Osorkon Ier  », Syria, VI, 1925, pp. 105-109. 

—, « Les quatre campagnes de fouilles à Byblos », Syria, XI, 1930, pp. 179-187 (pour une étude d’ensemble). 

E. Porada, « Notes on the Sarcophagus of Ahiram », Journal of Ancient Near Eastern Society of Columbia University, 5, 1973, pp. 355-372.

J. Teixidor, « L’inscription d’Ahiram à nouveau », Syria, 64, 1987, pp. 137-140.

P. Bordreuil et F. Briquel-Chatonnet, « Le sarcophage d’Ahirom, aux origines de l’alphabet », Archéologia, hors série. 10 : Liban. Trésors du pays des cèdres à l’Institut du monde arabe, 1998, pp. 24-31.

H. Seeden, dans cat. exp. Liban, l’autre rive, Paris, 1998, p. 126, ill. pp. 73-75, 125-127.