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Les « faïences » appartiennent à la catégorie des matières vitreuses. Leur pâte siliceuse est revêtue d’une glaçure alcaline1, généralement opaque, dont les différentes couleurs sont obtenues par adjonction d’oxydes métalliques, tels que l’oxyde de cuivre pour le bleu ou le vert, et l’oxyde de manganèse pour le noir. Si la fabrication de perles en faïence est connue dès la fin du néolithique, et celle de petits récipients dès la fin du ive millénaire2, cette technique s’est surtout développée en Égypte et au Proche-Orient durant le iie millénaire, particulièrement aux xive et xiiie siècles, à la faveur d’une demande croissante de riches amateurs. Le répertoire est très varié : pyxides ornées de godrons, coupes à décor de corolle florale, rhytons, gourdes lenticulaires3, coupes4, vases à étrier5, perles, masques-pendentifs, gobelets à visage, etc. Il s’agit d’un artisanat de luxe, au même titre que les artisanats contemporains de l’ivoire [69], de l’or [70] ou de la vaisselle d’albâtre.

Le plus ancien gobelet en faïence à porter une tête féminine provient d’Ebla6 et date du xviie siècle. « L’origine des vases plastiques à visage féminin peut donc être attribuée au Bronze Moyen II7. » La ville d’Ugarit et son port Minet el-Beida font partie des sites levantins les plus riches en faïences. Ils ont livré plusieurs vases précieux décorés en relief d’un ou même de deux visages de femme8. Le gobelet, à base en piédestal, présenté ici, retrouvé dans une tombe au très riche mobilier, est orné d’une seule tête. Le visage, très fardé, est pris dans une coiffe qui, en épousant les parois du vase, adopte la forme haute d’un polos. Les yeux, les sourcils et les boucles de cheveux sont lourdement soulignés avec de la peinture noire, comme dans les représentations féminines égéennes, en faïence ou sur fresque. Les parties claires du vase correspondent à la couleur de la pâte, presque blanche, rendue brillante par une glaçure transparente9. Ce visage serait celui d’une déesse de la Fertilité10. Les différentes parties du récipient (base, panse, masque humain) ont sans doute été façonnées dans des moules séparés et assemblées ensuite11.

L’aire de diffusion de ce type de production est très vaste. Les gobelets à visage féminin sont répandus de Chypre à l’Élam – on en trouve notamment à Tchoga Zanbil, où ils étaient pourvus d’un couvercle12, et il en existe aussi à Assur, à Tell el-Rimah, à Uruk, à Ur, etc. Mais les exemplaires d’Enkomi13, à Chypre, et de Tell Abu Hawam14, en Palestine, sont les plus proches de ceux d’Ugarit. Ces gobelets à visage étaient des accessoires de toilette et avaient pour fonction, selon l’opinion la plus couramment admise, de renfermer des onguents, des huiles parfumées…  Malheureusement aucun de ces vases n’a conservé la moindre trace de son contenu15.

L’épave d’Ulu Burun [p. 620] révèle que ces articles étaient l’objet d’échanges à longue distance en Méditerranée orientale16.

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1 Qui contient de la soude ou de la potasse.

2 Pour le iiie millénaire, un petit fragment de vase dans ce matériau a été retrouvé dans le vase à la Cachette [36].

3 Cat. exp. Au pays de Baal et d’Astarté, Paris, 1983, no 195.

4 Cat. exp. cité, no 198.

5 Cat. exp. cité, no 197.

6 Cat. exp. cité, no 160.

7 S. Mazzoni, « Essai d’interprétation des vases plastiques dans la Syrie du bronze moyen et récent », AAAS, 29-30, 1979-1980, p. 238.

8 Quatorze gobelets, dont deux bifrons, complets ou fragmentaires, ont été retrouvés à Ugarit et à Minet el-Beida (V. Matoïan, Ras Shamra-Ougarit et la production des matières vitreuses au Proche-Orient ancien au iie millénaire avant notre ère, Paris, Panthéon-Sorbonne, 2000). Exemple de gobelet à double visage féminin, dans cat. exp. cité n. 3, no 196.

9 En effet, la glaçure n’est pas elle-même blanche mais transparente. C’est le corps sur lequel elle est apposée qui est blanc, car le sable employé est d’une grande pureté.

10 Selon S. Mazzoni, op. cit. n. 7, p. 244, sur les vases plastiques à masque féminin, il s’agirait d’une manifestation d’Ishtar, alors que sur les anses des boîtes à fard la déesse figurée s’identifierait avec Anat. Il y aurait donc, au bronze récent, une spécialisation des représentations à valeur apotropaïque, selon les récipients.

11 Information aimablement fournie par Valérie Matoïan.

12 Ont été retrouvés dans le temple de Pinikir, grande déesse de la Fécondité, un vase à visage unique (R. Ghirshman, MDAI, XL : Tchoga Zanbil (Dur-Untash), II : Téménos, temples, palais et tombes, 1968, pl. VIII, nos 1-3 et pl. LXX) et un vase à double visage (op. cit., no 7 et pl. LXX ; P. Amiet, Élam, Auvers-sur-Oise, 1966, no 269).

13 J.-C. Courtois et J. et É. Lagarce, Enkomi et le bronze récent à Chypre, Nicosie, 1986, pl. XXVII, nos 7-8.

14 The New Encyclopedia of Archaeological Excavations in the Holy Land, I, Jérusalem, 1993, fig. p. 11.

15 Information aimablement fournie par Valérie Matoïan.

16 Cf. C. Pulak, « The Bronze Age Shipwreck at Ulu Burun, Turkey : 1985 Campaign », AJA, 92, 1, 1988, fig. 40, p. 32.

Bibliographie

C. F. A. Schaeffer, « Les fouilles de Minet el-Beidha et de Ras Shamra. Quatrième campagne (printemps 1932) », Syria, XIV, 1932, pp. 102-106.

—, « Aperçu de l’histoire d’Ugarit », Ugaritica, I, 1939, p. 38 et pl. X.

S. Mazzoni, « Essai d’interprétation des vases plastiques dans la Syrie du bronze moyen et récent », AAAS, 29-30, 1979-1980, pp. 237-252.

 

A. Caubet, « Art and Architecture in Canaan and Ancient Israël », dans J. M. Sasson (éd.), Civilizations of the Ancient Near East, IV, New York, 1995, pp. 2685-2686.

V. Matoïan, Ras Shamra-Ougarit et la production des matières vitreuses au Proche-Orient ancien au iie millénaire avant notre ère, Paris, Panthéon-Sorbonne, 2000.