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La patère de la Chasse fut retrouvée, avec une autre coupe en or1 [fig. 301], dans une cache située à proximité du temple de Baal2 sur l’Acropole d’Ugarit. Si les deux coupes, très différentes, traitent du même thème, celle du musée du Louvre illustre une chasse réelle, tandis que l’autre évoque une chasse mythologique, avec des héros et des animaux fabuleux3.

La patère s’apparente, par sa forme circulaire à bords droits, à la coupe offerte par le pharaon Thoutmosis III (1479-1425) au général Djéhouty en récompense de services rendus. Elle est historiée en deux cercles concentriques. Au centre, quatre bouquetins4 marchent en ronde continue autour d’un ombilic. La scène principale figure une chasse en char.

Ce type de chasse était réservé aux personnages de haut rang. Le chasseur, bien que dépourvu des attributs royaux, est vraisemblablement le souverain d’Ugarit, debout sur un char léger très mobile à deux roues5, tiré par deux chevaux lancés au galop. Vêtu d’une tunique collante et d’un pagne, portant une barbe pointue à la mode syrienne6, l’homme a noué les rênes de l’attelage à sa ceinture pour avoir les mains libres ; les rênes tendues lui servent d’appui lorsqu’il bande son arc7. Les courroies qui croisent sur sa poitrine retiennent vraisemblablement le carquois qu’il porte dans le dos. Un autre carquois apparaît à l’oblique sur la caisse du char. Tirant à l’arc en pleine course, le roi d’Ugarit fait valoir son habileté. Le gibier qui s’enfuit, affolé, devant lui, est composé de deux taureaux sauvages, accompagnés d’une femelle et de son petit, et d’une gazelle, à laquelle est destinée la première flèche. Un des taureaux poursuivis semble charger le chasseur, du fait de la forme circulaire du registre. Un chien court derrière le char de son maître ; il porte un collier auquel une courte laisse reste encore attachée. Pour mieux rendre la rapidité de la course, les pattes de certains animaux sont étirées à l’horizontale dans la convention du « galop volant », héritée de la tradition égéenne8. La patère de la Chasse rappelle ainsi qu’existait, à la fin du bronze récent, une communauté artistique regroupant le Levant, l’Égypte et le monde égéen.

Cette chasse au taureau9 et à la gazelle se déroulait dans la steppe et le désert, ce qui explique l’absence de végétation10. Elle était sans doute réservée au roi11. L’artiste a su s’en tenir à la tension dramatique12 de la scène et vaincre l’horreur du vide13, en maintenant un champ nu en arrière-plan. Le décor a été exécuté au repoussé et les détails ont été repris au burin et au ciseau14.

La vaisselle en métal précieux appartenait aussi bien aux dieux qu’aux hommes. Les deux coupes d’Ugarit ont pu être déposées dans le temple de Baal ou faire partie de la table royale. Elles sont les prototypes d’une série fabriquée aux ixe et viiie siècles sur la côte syro-phénicienne et plus tard à Chypre, exaltant le rôle pacificateur du héros, ordonnateur du monde.

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1 Conservée au Musée national d’Alep. Sa forme hémisphérique annonce les coupes du ier millénaire de Chypre.

2 Baal est la divinité la plus populaire de Ras Shamra-Ugarit.

3 Contrairement à la première coupe, elle présente un décor très riche, très foisonnant, très égyptisant et proche de l’art mitannien.

4 Cet animal tenait une place importante dans la mythologie ugaritienne [69]. Il est fréquemment cité dans les textes parmi les animaux sacrifiés ou voués aux divinités (C. Schaeffer, « La patère et la coupe en or de Ras Shamra », Ugaritica, II, Paris, 1949, p. 8).

5 Les roues ont des rayons depuis le début du iie millénaire. Auparavant elles étaient pleines, comme on peut le voir sur les chars de l’étendard d’Ur [28].

6 La tête du personnage est ici très schématique. Il est possible de se faire une meilleure idée d’une tête de Syrien contemporain sur un carreau de faïence d’époque ramesside du département des Antiquités égyptiennes (L’Égypte ancienne au Louvre, Paris, 1997, no 77, p. 162-163).

7 Par convention et pour ne pas gêner la lecture de la scène, la corde de l’arc passe par derrière. La chasse se faisait soit à l’arc soit à la pique, comme on peut l’observer sur l’autre coupe.

8 Tous les animaux ne sont pas traités de la même façon : les taureaux et les étalons gardent le sol sous leurs sabots malgré le rendu de la vitesse.

9 Animal attribut de Baal, principal dieu d’Ugarit.

10 Abondante en revanche sur l’autre coupe.

11 Comme le sera plus tard la chasse au taureau sauvage et au lion chez les Assyriens [94].

12 « Dans un espace minimum, l’artiste a su rendre avec une intensité étonnante le mouvement effréné de cette sorte de chasse, la mêlée des puissants taureaux et la grâce de la gazelle en fuite » (C. Schaeffer, op. cit. n. 4, p. 19).

13 Ce qui n’est pas le cas pour la seconde coupe, surchargée de détails.

14 Comme les incisions des cornes ou les trois lignes des flancs.

Bibliographie

C. Schaeffer, « Les fouilles de Ras Shamra, cinquième campagne (printemps 1933) », Syria, XV, 1934, pp. 124, 127-131. 

—, « La patère et la coupe en or de Ras Shamra », Ugaritica, II, Paris, 1949, pp. 1-23 et 45-48, fig. 3-4, pl. I, VII.

A. Caubet et R. Stucky, dans cat. exp. Au pays de Baal et d’Astarté, Paris, 1983, no 177.

M. Yon, La cité d’Ugarit, Paris, 1997, no 57, p. 175.