RETOUR AU SOMMAIRE

Aux xive et xiiie siècles, l’artisanat des objets de luxe connaît, en Méditerranée orientale, un développement spectaculaire dans le domaine de l’orfèvrerie, de la « faïence » et des matières vitreuses, et surtout de l’ivoire. L’ivoire majoritairement employé à cette époque provient de l’hippopotame1. Ainsi les boîtes à fard en forme de canard épousent-elles la courbure de la canine de l’animal2.

L’utilisation de défenses d’éléphant3 favorisa l’apparition de modèles nouveaux, tels que les pyxides cylindriques, boîtes à fard ou à onguent, qui étaient taillées dans la chambre pulpaire, naturellement creuse, de la défense. Ces boîtes comportaient, en éléments rapportés, un fond et un couvercle, comme celui qui, présenté ici, provient de Minet el-Beida, port d’Ugarit.

Sur ce couvercle, dont subsiste par endroits le pourtour de rochers stylisés4, une déesse en fonction de Maîtresse des animaux nourrit avec des épis des chèvres sauvages dressées sur leurs pattes arrière. Un des sabots antérieurs de chaque animal repose sur une montagne conique. La divinité, buste de face et reste du corps de trois quarts, est assez maladroitement assise5 sur un autel à bords concaves. Ses pieds sont posés sur un rocher. Le haut du corps est nu, laissant apparaître des formes pleines. Les cheveux, en partie rassemblés6 – peut-être dans un bonnet -, s’échappent à l’arrière en une mèche ondulante. Le ruban qui enserre la coiffure se termine en boucle au-dessus du front, selon une mode qui paraît locale [71]. Dans le nez pointu, la narine est ouverte, un léger sourire affleure sur les lèvres et les yeux sont très étirés. La déesse est vêtue d’une jupe à volants plissés mycénienne7, et elle est parée d’un collier et d’un bracelet à chaque poignet.

Les traits du visage, la longue jupe à volants, l’autel à bords concaves, le caractère très charnel du personnage, sa position dominante sur des caprins et la bordure rocheuse appartiennent au répertoire mycénien de la potnia thérôn8. Un ivoire découvert à Mycènes9 et illustrant une scène presque identique a un temps accrédité l’idée d’une provenance mycénienne du couvercle de Minet el-Beida. Néanmoins, l’association de capridés à des montagnes, l’attitude de la divinité, qui ne se contente pas de régner sur des animaux, mais les nourrit10, certaines maladresses dans le rendu des volants11 et « surtout la position oblique et la place de l’autel sur lequel la déesse semble à demi-assise semblent montrer d’une manière assurée que l’auteur de l’œuvre n’était pas un artiste mycénien12 ». En effet, à Mycènes, les déesses sont assises sur des rochers et les autels à bords concaves servent de supports aux pattes antérieures d’animaux dressés. Le couvercle de Minet el-Beida ne serait donc pas mycénien mais mycénisant, indiquant une « production périphérique » orientale, peut-être chypriote13.

—————————

1 Il y a des hippopotames en Syrie au iie millénaire.

2 Cf. cat. exp. Au pays de Baal et d’Astarté, Paris, 1983, no 181, et cat. exp. Liban, l’autre rive, Paris, 1999, pp. 88-89.

3 La matière première, venue surtout d’Afrique sous forme de défense, transitait par l’Égypte. L’afflux d’ivoire d’éléphant se fait à partir du xve siècle.

4 Sur ce motif, cf. J.-C. Poursat, Les ivoires mycéniens, Paris, 1977, pp. 117-118.

5 La position adoptée n’est en fait ni debout ni franchement assise.

6 Des cheveux flottent dans le cou.

7 Qui, en partie supérieure, se transforme en une sorte de gaufrage. Ce trait apparaît sur d’autres ivoires. En fait, l’origine de cette robe est minoenne, tout comme la position du personnage, comme l’attestent les fresques et les sceaux d’Agia Triada et de Cnossos (H. Kantor, « The Aegean and the Orient in the Second millenium B.C. », AJA, 51, 1947, pl. XXII, A, I, H).

8 Ou « Maîtresse des animaux sauvages », dont l’origine est à chercher dans les fresques minoennes.

9 Paris, musée du Louvre, inv. MN 2473 (H. Kantor, op. cit., pl. XXII, F ; J.-C. Poursat, op. cit. n. 4, pp. 231-232).

10 Le thème d’un dieu-montagne qui nourrit symétriquement des capridés avec des rameaux feuillus apparaît sur le relief du Puits, trouvé dans le temple du dieu Assur à Assur. C’est un thème courant en Mésopotamie, même si le personnage central revêt des formes variées : Maître des animaux, Maîtresse des animaux. Il symbolise les forces de la fertilité. Un seul ivoire de Mycènes, celui que mentionne la n. 9, semble représenter une scène apparentée. Son inspiration est orientale.

11 Selon J.-C. Poursat, op. cit. n. 4, p. 145, « la maladresse du rendu de la jupe […] montre une incompréhension totale de la place et du mouvement des volants ».

12 J.-C. Poursat, op. cit. n. 4, p. 145.

13 Les ateliers chypriotes ont joué un grand rôle dans la transmission à l’Orient des motifs mycéniens. Cf. J.-C. Poursat, op. cit. n. 4, p. 151. Cf. aussi M. Yon, « La Dame au miroir », Studies Presented in Memory of Porphyrios Dikaios, Nicosie, Chypre, 1979, pp. 63-75, qui traite d’une plaquette en ivoire, retrouvée à Kition, représentant une dame tenant un miroir, dont les parentés stylistiques avec les ivoires mycéniens sont patentes. 

Bibliographie

C. Schaeffer, « Les fouilles de Minet-el-Beida et de Ras Shamra », Syria, X, 1929, p. 292 et pl. LVI. 

H. Kantor, « The Aegean and the Orient in the Second millenium B. C. », AJA, 51, 1947, pp. 86-89 et pl. XXII, J. 

J.-C. Poursat, Les ivoires mycéniens, Paris, 1977, pp. 144-145 et pl. XIX, no 1.