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En ne dépassant guère la trentaine de signes, l’alphabet est le plus économique de tous les systèmes d’écriture. Il ne note, en effet, que les plus petites unités de son d’une langue, les phonèmes, au nombre limité, alors que les idéogrammes, qui traduisent les mots d’une langue, se comptent par milliers1. L’écriture cunéiforme, de type logo-syllabique, en transcrivant à la fois des idéogrammes et des syllabes, comprend à certains moments de son histoire jusqu’à plusieurs centaines de signes2.

Les premiers témoignages de l’écriture alphabétique proviennent du Sinaï3 et de Palestine. Les inscriptions protosinaïtiques, retrouvées à Serabit el-Khadim4, dans la péninsule du Sinaï, où les Égyptiens venaient exploiter les mines de turquoise, sont peut-être les plus anciennes5. Datables vers 1600 av. J.-C., elles font apparaître un alphabet consonantique6 dont la vingtaine de signes, de type pictographique, obéit à un principe acrophonique, c’est-à-dire que le tracé des lettres7 « affecte la forme d’un objet dont le nom commence par le phonème représenté8 ». On s’aperçoit ainsi que les sons notés correspondent à une langue sémitique9. Ces signes vont jouer un rôle dans le développement du futur alphabet linéaire phénicien. Bien que de nombreuses questions subsistent sur ces graffiti, l’ensemble est cohérent et cantonné à un seul lieu. En Palestine, la situation est différente, car les inscriptions protocananéennes sont beaucoup plus dispersées, elles sont brèves et ont des supports variés. Il s’agit de signes de type linéaire. Sur l’ostracon10 d’Izbet Sartah11 se trouve, sur la dernière ligne, une séquence alphabétique entière qui prouve que « dès le xiie siècle l’ordre alphabétique, dont dérive le nôtre, est connu12 ». Mais ces différents documents, qui témoignent de l’élaboration d’un système alphabétique vers le milieu du IIe millénaire, ne comportent que des bribes de texte.

C’est à Ugarit qu’apparaissent les premiers écrits alphabétiques complets. Ils sont rédigés dans la langue sémitique locale, l’ugaritique. Exhumés dès le début des fouilles de Ras Shamra, à partir de 1929 [p. 571], ils s’élèvent désormais au nombre de deux mille, qu’il s’agisse de mythes, de légendes, de rituels, de contrats ou de lettres, et datent du xiiie siècle et du début du xiie siècle, juste avant la destruction de la ville par les Peuples de la mer. La maison et bibliothèque du Grand Prêtre en a livré d’importants témoignages. Parmi les soixante-quatorze outils découverts en ce lieu, une houe et quatre herminettes portaient une dédicace composée13 dans un alphabet identique à celui des tablettes de même provenance. L’herminette présentée ici porte l’inscription « Herminette du grand prêtre ».

Cet alphabet ugaritique, documenté deux siècles avant l’alphabet phénicien, a pour principale originalité d’utiliser une graphie cunéiforme14. Il comprend trente lettres dans sa version longue15, il est consonantique, comme les premiers essais du Sinaï, et il semble s’être inspiré des premiers alphabets. En effet, il reprend l’ordre des lettres du système protosinaïtique16 et va jusqu’à reproduire certains signes des inscriptions protocananéennes17.

L’alphabet ugaritique fut utilisé aussi à Beth Shemesh, à Ta’anach et à Nahal Tavor, en Palestine, à Sarepta, au Liban, et à Tell Nebi Mend, en Syrie, mais il s’agit souvent d’une version raccourcie en vingt-deux signes, sans doute par suite de la simplification phonétique des langues notées18. Cette version courte a existé aussi à Ugarit. Elle semble plus tardive que la version longue19. L’une et l’autre seront sans postérité. En effet, quand Ugarit tombera vers 1180, sous les coups des Peuples de la mer, l’alphabet cunéiforme disparaîtra également, avec la « dynastie locale qui véhiculait la littérature locale et ses alphabets20 ».

Ensuite, c’est sur la côte phénicienne, et particulièrement à Byblos, que se développe le système alphabétique. Celui-ci se stabilise alors en limitant à vingt-deux le nombre de lettres et en établissant le sens de la graphie de droite à gauche21. La première inscription phénicienne d’une certaine ampleur est celle qui fut gravée par Ittobaal sur le sarcophage d’Ahirom [72]. Il s’agit d’une écriture déjà standardisée dont les origines peuvent remonter aux xivexiie siècles.

Contrairement à l’alphabet ugaritique, le linéaire phénicien connaîtra une longue filiation, puisqu’il servira de point de départ à la notation de nombreuses langues apparentées : l’araméen ancien, l’hébreu ancien22, le moabite23, le punique. Il inspirera d’autres peuples dans la création de leur alphabet, tels que les Grecs au début du Ier millénaire24. Mais ces derniers apporteront deux nouveautés dont hériteront les écritures romaine et cyrillique : l’inversion du sens de la graphie, qui se fera de gauche à droite, et surtout l’adjonction de voyelles. L’alphabet grec sera donc le premier à indiquer exhaustivement les sons d’une langue.

Le dernier avatar de l’alphabet cunéiforme – conçu à partir d’une tout autre origine que l’alphabet ugaritique – notera, à l’époque perse, une langue non sémitique, le vieux perse. Cet alphabet, qui présente quelques « impuretés » sous la forme des allographes25, n’aura pas non plus de postérité.

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1 Comme dans l’écriture chinoise.

2 Ce système ne correspond plus à la réalité économique du milieu du IIe millénaire, marquée par une ouverture et un accroissement des échanges, dont le style « international » apporte le témoignage.

3 L’égyptien avait déjà, dès le Moyen Empire, isolé des phonèmes consonantiques, mais occasionnellement et sans en faire un usage systématique et exclusif.

4 Par W. M. Flinders Petrie en 1905, dans le temple de la déesse égyptienne Hathor et dans les mines proches [p. 540].

5 Certains auteurs, tels que J. Naveh, Early History of the Alphabet, Jérusalem, 1997, p. 26, considèrent que les inscriptions protocananéennes sont plus anciennes que les inscriptions protosinaïtiques et en découlent.

6 Qui ne note que les consonnes et pas les voyelles.

7 Pour celles qui ont été identifiées.

8 F. Briquel-Chatonnet, « L’apparition de l’alphabet », L’archéologue, 33, décembre 1997-janvier 1998, p. 46. Par exemple, le son b est représenté par une maison, qui se dit bêt/bayt en sémitique, un mot dont la première lettre est un b.

9 « On doit donc supposer, aux origines de l’alphabet, un milieu de Sémites bilingues, pratiquant de façon familière l’écriture égyptienne et créant un bi-graphisme » (E Briquel-Chatonnet, « Origine et développement de l’écriture alphabétique », La tribune internationale des langues vivantes, 21, mai 1997, p. 20). Le lieu d’élaboration de ce premier alphabet est peut-être Byblos, souvent en contact avec l’Égypte. En effet, on imagine difficilement que les mineurs eux-mêmes aient inventé ce nouveau système d’écriture.

10 Fragment de poterie réemployé en support d’écriture.

11 À 16 km à l’est de Tel-Aviv.

12 F. Briquel-Chatonnet, op. cit. n. 9, p. 20.

13 Sur quatre des objets se trouvait le même texte. L’herminette retenue porte une inscription plus longue.

14 Ce choix de signes cunéiformes s’explique par le fait qu’Ugarit est dans l’orbite culturelle de la Mésopotamie.

15 Il comprend en fait vingt-sept consonnes, car trois signes pourvus d’une voyelle sont plutôt des signes syllabiques.

16 Un abécédaire retrouvé en 1948, bien que cassé, donne l’ordre des lettres, et la découverte en 1949 de tablettes scolaires ne portant que des signes rangés dans l’ordre alphabétique a fait connaître l’alphabet enseigné à Ugarit. Toutefois, depuis 1988, on a la preuve qu’il y existait deux ordres de succession des lettres différents. Celui de type abécédaire (’, b, g…) aura une postérité avec l’alphabet grec et ses descendants, celui du type halaham (ḥ, l) se retrouvera au sud de la péninsule Arabique. Sur le dernier, cf. P. Bordreuil et D. Pardee, « Un abécédaire du type sud-sémitique découvert en 1988 dans les fouilles archéologiques françaises de Ras Shamra-Ougarit », CRAI, 1995, pp. 855-860.

17 Les scribes d’Ugarit « ont créé pour chaque lettre un signe cunéiforme, dont la forme semble parfois grossièrement inspirée du signe linéaire correspondant. C’est le cas notamment de la gutturale ayin : en alphabet linéaire, elle a la forme d’un ovale ou d’un rond, souvent pourvu d’un point au milieu. Le signe cunéiforme alphabétique correspondant est un simple large coin. De même le beth, de forme à peu près carrée pour figurer le plan d’une maison, est représenté par quatre clous formant un carré » (F. Briquel-Chatonnet, op. cit. n. 9, p.21).

18 L’hébreu, par exemple.

19 Cette thèse de l’abréviation tardive de l’alphabet ugaritique est défendue par W. F. Albright et ses élèves, mais, selon M. Dietrich, les deux alphabets ugaritiques, long et court, sont simultanés.

20 M. Dietrich, « Ugarit, patrie des plus anciens alphabets », cat. exp. En Syrie. Aux origines de l’écriture, Bruxelles, 1997, p. 82.

21 L’écriture protosinaïtique/protocananéenne allait dans les deux directions et même à la verticale.

22 Ces deux langues adoptent un alphabet local dérivé du phénicien à partir du viiie siècle. L’araméen connaîtra une très grande faveur à l’époque perse. L’écriture araméenne inspirera l’écriture hébraïque actuelle.

23 Très proche du modèle phénicien, notamment sur la stèle de Mésha, roi de Moab [83].

24 À l’époque mycénienne, le grec est écrit dans un système syllabique, qui disparaîtra au xiie siècle.

25 Ce terme désigne les différentes notations d’une même consonne en fonction de la voyelle qui suit, Cf. P. Lecoq, Les inscriptions de la Perse achéménide, Paris, 1997, p. 66.

Bibliographie

C. Schaeffer, « Les fouilles de Minet-el-Beida et de Ras Shamra », Syria, X, 1929, pp. 295-296, pl. LX, 2. 

C. Virroleaud, « Les inscriptions cunéiformes de Ras Shamra », Syria, X, 1929, pp. 306-307. 

B. André, dans cat. exp. Naissance de l’écriture, Paris, 1982, no 117.

D. Arnaud, dans cat. exp. Au pays de Baal et d’Astarté, Paris, 1983, no 208.

 

M. Yon, La cité d’Ougarit, Paris, 1997, p. 121 et no 63 (pour un objet équivalent).

 

M. Sznycer, « L’origine de l’alphabet sémitique », Cahier Jussieu, 13 : L’espace et la lettre, Paris, 1977, pp. 79-123.

J. F. Healey, The Early Alphabet, Londres, 1990, pp. 16-26.

F. Briquel-Chatonnet, « L’invention de l’alphabet », cat. exp. Syrie. Mémoire et civilisation, Paris, 1993, pp. 188-191.

J. Naveh, Early History of the Alphabet, Jérusalem, 1997, pp. 23-42.

F. Briquel-Chatonnet, « Origine et développement de l’écriture alphabétique », La tribune internationale des langues vivantes, 21, mai 1997, pp. 18-24 (avec bibliographie commentée).

—, « L’apparition de l’alphabet », L’archéologue, 33, décembre 1997-janvier 1998, pp. 46-50.

M. Dietrich, « Ugarit, patrie des plus anciens alphabets », cat. exp. En Syrie. Aux origines de l’écriture, Bruxelles, 1997, pp. 77-82 (pour un point de vue différent).