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La cohérence de l’Empire hittite était assurée par une réglementation écrite très détaillée, constituée de traités, de contrats, d’obligations de loyauté, de « décisions » ou d’« instructions » émanant du « Grand Roi ». La tablette présentée ici, rédigée en akkadien – langue diplomatique internationale de l’époque – démontre ce centralisme et l’implication personnelle du souverain hittite jusque dans les affaires les plus courantes. Le texte mentionne une « décision » de « Tudhaliya, roi du [pays de] Hatti, héros », qui interdit aux messagers hittites se rendant en Égypte d’y prendre des chevaux, et aux messagers égyptiens venant d’Égypte de se ravitailler en chevaux hittites. Il précise qu’il revient à Ammistamru II, roi d’Ugarit, de faire appliquer cette mesure. Le royaume d’Ugarit, qui avait été vassalisé par l’Empire hittite dès la première campagne syrienne de Suppiluliuma Ier, occupait une position stratégique : il était considéré comme la « porte » des pays sur lesquels pouvait s’exercer le pouvoir hittite.

La tablette porte l’empreinte du sceau royal de Tudhaliya IV. Il s’agit d’un sceau-cachet à surface imprimante ronde et bombée, qui appartient à la série de type aedicula1. Ces sceaux, à la composition très équilibrée, sont apparus vers 1400 av. J.-C., et ont pour objectif de mettre en valeur le nom du roi. La partie centrale est occupée par une inscription en hiéroglyphes hittites ; elle ressemble à un petit bâtiment, ce qui a donné le nom d’aedicula à la série. Les deux signes en forme de piliers coniques surmontés de volutes écrivent le titre « Grand Roi ». Les deux signes symétriques encadrés par ces piliers sont une innovation de Tudhaliya IV et seront repris ensuite ; ils donnent eux aussi des titres2. Au centre figure le nom personnel du roi. L’ensemble est surmonté par un disque royal ailé d’origine égyptienne, illustrant le titre « Mon Soleil », que les rois hittites ont emprunté à l’Égypte3. Dans les deux cercles concentriques situés en bordure du sceau, la titulature du souverain est gravée en caractères cunéiformes, cette fois-ci. En répétant en cunéiforme le patronyme du roi, assorti d’une généalogie, les sceaux aedicula ont permis l’identification de monarques dont le nom n’apparaissait sur les reliefs qu’en hiéroglyphes hittites.

Cette mise en valeur du nom royal correspond, selon K. Bittel, à « l’instauration d’un régime absolutiste4 ». Le roi Tudhaliya IV possédait plusieurs sceaux, connus à travers 700 empreintes, dont 368 ont été retrouvées en 1990-19915. Toutes les empreintes qui représentent ce roi ont pour particularité de le faire figurer toujours seul sans son épouse6, contrairement à l’usage voulu par ses prédécesseurs7.

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1 Les sceaux hittites ont presque toujours la forme de cachets circulaires (les sceaux-cylindres sont rares). Le décor interne s’est modifié au cours des siècles. Les sceaux anciens comprennent une rosette centrale entourée par deux cercles concentriques inscrits en caractères cunéiformes donnant le nom du roi et une formule de malédiction. À partir de 1400 av. J.-C., la rosette centrale est remplacée par une inscription hiéroglyphique. Puis sous Muwatalli II, le souverain lui-même apparaît en costume sacerdotal, enveloppé dans la protection de son dieu tutélaire. Cette représentation a des équivalents dans l’art rupestre [66, chambre B]. Les campagnes de 1990 et 1991 à Bogazköy ont mis au jour plus de trois mille bulles d’argile, portant en majorité des empreintes de sceaux de « Grands Rois » du xiiie siècle.

2 Tudhaliya IV sera le premier des rois hittites à prendre le titre de « roi de la totalité », en même temps que le roi assyrien Tukulti-Ninurta Ier.

3 Mais, contrairement à ce qu’on observe en Égypte, il n’y a pas de divinisation du roi hittite de son vivant.

4 K. Bittel, Les Hittites, coll. « L’univers des formes », Paris, 1976, p. 171.

5 P. Neve, Hattusa : Stadt der Götter und Tempel, Mayence, 1996, tableau p. 87.

6 Op. cit., p. 55 et, pour autre empreinte de sceau représentant le roi Tudhaliya IV, K. Bittel, op. cit. n. 4, fig. 192, p. 171.

7 Par exemple, sur le sceau du Grand Roi Hattusili III, où figure la reine Putuhepa (K. Bittel, op. cit. n. 4, no 190, p. 170).

Bibliographie

J. Nougayrol, « Textes en cunéiformes babyloniens des archives du grand palais et du palais sud d’Ugarit », Palais royal d’Ugarit, VI, 1970, pp. 129-130, no 179, pl. LVI.

B. André, dans cat. exp. Naissance de l’écriture, Paris, 1982, p. 106, no 65.