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Le sanctuaire hittite de Yazilikaya se trouve à 2 km au nord-est de la capitale Hattusha, dans un site qui manifeste la présence du divin, par la coexistence d’une source et d’une formation géologique rocheuse1. Il comprend deux grandes galeries naturelles, à ciel ouvert, la « chambre A » et la « chambre B »2, dont les parois recouvertes d’effigies de dieux et de rois en bas relief, accompagnés de leurs noms en hiéroglyphes hittites, justifient l’appellation turque de « Rocher inscrit » donnée à l’endroit. Devant ce massif rupestre ont été érigés des bâtiments qui en régulaient l’accès. Les processions entraient, au sud-ouest, par une porte monumentale, gravissaient les escaliers menant à un temple à grande cour centrale, d’où elles accédaient à la chambre A ; à l’arrière, une construction très simple menait à la chambre B.

La galerie la plus importante, ou chambre A, d’une trentaine de mètres de long pour une dizaine de mètres de large, constitue l’adyton, ou « saint des saints ». Sculptée sur ses trois côtés, elle est consacrée à la représentation de la « grande assemblée des dieux » qui, en deux cortèges, se dirigent vers le grand rocher central, où a heu la rencontre du couple divin suprême. Soixante et onze divinités sont ainsi réparties par genre, les dieux sur la face ouest du rocher, les déesses sur la face est, à deux exceptions près3. Les divinités se suivent selon un ordre hiérarchique, repris par la « liste des dieux » hourrite de la province de Kizzuwatna4.

Les quarante-deux dieux masculins – visage et jambes de profil, buste de face -, coiffés d’une tiare pointue, sont bien individualisés par le cartouche hiéroglyphique de leur nom qu’ils portent au-dessus du poing ; le groupe terminal des Douze Dieux aux bras et jambes entrecroisés forme une seule entité divine. Les déesses, estimées à vingt-neuf5, sont coiffées d’un polos cylindrique et vêtues de jupes plissées6. Contrairement aux dieux, elles sont présentées entièrement de profil. A l’arrière de leur cortège, la roche s’incurve, ménageant un panneau face à la scène centrale, sur lequel figure, debout sur des montagnes, le roi Tudhaliya IV7, en tenue sacerdotale. Ce roi est généralement considéré comme le commanditaire des bas-reliefs et du temple adjacent. Il s’agit donc vraisemblablement d’un portrait de donateur. Il ne fut sans doute pas le seul ; les noms de Hattusili III, son père, et de la femme de celui-ci, la reine Puduhepa, ont été récemment avancés8. Tous ces souverains privilégièrent le panthéon hourrite.

La scène centrale relate la rencontre entre Teshub, le dieu de l’Orage hourrite, et sa parèdre, Hépat, suivie de leur fils Sharruma ; plus grands que les autres dieux, ils sont encore surélevés par les figures qui les soutiennent. Les conventions de représentation, face et profil, reprennent celles qui sont adoptées pour chacun des cortèges. Teshub, barbu et coiffé d’une tiare conique à cornes multiples, tient dans sa main droite une masse d’armes, emblème de son pouvoir. Il est porté par deux montagnesanthropomorphes. Si les montagnes sont les attributs courants d’un dieu de l’Orage, l’humanisation de leur apparence est propre à l’iconographie hittite, qui les a multipliées sur les reliefs10 ou sous la forme de petites statuettes11. Ces montagnes anthropomorphes sont mentionnées aussi dans des sortes d’inventaires des objets de culte, appelés « descriptions d’images »12.

Face à Teshub se trouve la déesse du Soleil Hépat, qui règne sur le ciel et l’univers. Coiffée d’un polos et vêtue d’une jupe plissée, elle est debout sur une panthère qui enjambe des montagnes. Son fils Sharruma, légèrement en retrait derrière elle, est lui aussi porté par une panthère ; le jeune dieu tient une hache pour emblème ; à sa ceinture pend une épée à pommeau crescentiforme [65] identique à celle que porte son père. Derrière lui figurent ses deux plus jeunes sœurs jumelles, debout sur un aigle à deux têtes13. Les personnages sont tous identifiables par les hiéroglyphes inscrits au-dessus de leur poing. La graphie hiéroglyphique servait chez les Hittites à noter titulature et noms propres en langue louvite. Exceptionnellement, les hiéroglyphes de Yazilikaya écrivent du hourrite.

La chambre B est beaucoup plus étroite. Les trois niches qui y furent retrouvées contenaient peut-être les cendres des derniers rois, et notamment celles de Tudhaliya IV, représenté à nouveau, mais sous la protection de son dieu personnel, Sharruma. La sculpture sur la même paroi, le mur est, d’un dieu-épée, associé au monde souterrain, et sur le mur ouest d’un second défilé des Douze Dieux, parfois liés aux Enfers ou à l’immortalité14, plaide en faveur d’un culte funéraire rendu au roi.

Mais quel était le culte célébré dans la chambre A ? Bien que de nombreuses fêtes liées aux saisons, printemps et automne surtout, soient mentionnées dans la littérature hittite, rien n’est dit sur la destination du site. À Babylone, à l’occasion du Nouvel An15, une procession se rendait dans un sanctuaire en dehors de la ville, l’Akitu [100]. Un chemin processionnel partant de la Ville basse de Hattusha et menant à Yazilikaya a été repéré. Il indique peut-être que le roi et la reine hittites conduisaient un cortège de la capitale à Yazilikaya, pour à la fois célébrer le renouveau de la nature et rendre hommage aux rois défunts, vie et mort étant étroitement associées, comme il ressort des textes. Les bassin et banquettes disposés sous les reliefs attestent que les dieux de Yazilikaya fonctionnaient comme des images de culte, équivalentes aux statues des temples.

La représentation de l’« assemblée des dieux » revêtirait ainsi la forme de la pratique cultuelle dont elle fait l’objet : la procession. Par ailleurs, la scène centrale, en se référant implicitement à la cérémonie du mariage sacré, apporterait vie et prospérité.

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1 La mentalité hittite accorde à la montagne et aux sources une valeur sacrée.

2 Prolongées par deux pièces subsidiaires C et D.

3 Saushga, la déesse de la Guerre apparaît, avec ses deux servantes, dans les deux cortèges, et le fils du couple divin Teshub et Hépat, qui se nomme Sharruma, rompt la procession féminine.

4 Comme l’a fait remarquer E. Laroche, « Les dieux de Yazilikaya », Revue hittite et asianique, 27, 1969, p. 108.

5 Le chiffre varie, car certaines déesses ont été sculptées sur des blocs isolés, ensuite déplacés.

6 C’est une des premières attestations de ce vêtement.

7 C’est le relief le plus grand de la chambre A : 2, 95 m de haut.

8 R. L. Alexander, The Sculpture and Sculptors of Yazilikaya, Londres et Toronto, 1986.

9 Ces montagnes sont-elles celles de l’est et de l’ouest, qui indiquent la course du soleil et les limites du monde ?

10 À Imamkulu, à Hanyeri (K. Bittel, Les Hittites, coll. « L’univers des formes, Paris 1976, nos 201 et 203).

11 Op. cit., p. 213, fig. 248.

12 Op. cit., p. 210 et 212.

13 Cette représentation de l’aigle à deux têtes fait son apparition à l’époque de Gudéa et se retrouve dans la glyptique du xviiie siècle (op. cit., fig. 76 et 78). Sa signification reste cachée. Elle se développera à l’époque hittite, exemple à Alaça Hüyük (op. cit., p. 190, fig. 215).

14 Cf. H. G. Güterbock, « Yazilikaya : Apropos a New Interpretation », JNES, 34, 1975, pp. 273.277.

15 Célébré à l’équinoxe de printemps, le 21 mars.

Bibliographie

C. Texier, Description de l’Asie Mineure faite par ordre du gouvernement français de 1833 à 1837 et publiée par le ministère de l’Instruction publique, I, Paris, 1839.

G. Perrot, E. Guillaume et J. Delbet, Exploration archéologique de la Galatie et de la Bithynie, d’une partie de la Mysie et de la Phrygie, de la Cappadoce et du Pont, Paris, 1872, pp. 324-325 et 330-338, et pl. 36-48 et 50-52.

H. Otten, « Zur Datierung und Bedeutung des Felsheilgtums von Yazilikaya », ZA, 24, 1967, pp. 222-240.

K. Bittel, Das hethitische Felsheiligtum Yazilikaya, Berlin, 1975.

R. L. Alexander, The Sculpture and Sculptors of Yazilikaya, Londres et Toronto, 1986.

 

E. Laroche, « Les dieux de Yazilikaya », Revue hittite et asianique, 27, 1969, pp. 61-109 (pour les inscriptions).