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La capitale hittite de Hattusha comprenait à l’époque impériale trois grands secteurs : au nord, une Ville basse abritant le grand temple consacré au dieu de l’Orage et à son épouse ; au sud, une Ville haute ; et, entre les deux, l’Acropole fortifiée de Büyükkale, où résidaient les rois. Le double rempart en arc de cercle qui ceinturait la Ville haute était percé de trois portes de forme ogivale décorées de sculptures : à l’ouest, la porte des Lions ; au sud, la porte des Sphinx, dite Yerkapi ; à l’est, la porte du Roi, protégée à l’entrée par la représentation en haut relief d’un dieu, qui fut pris à tort pour un roi. Cette façon d’intégrer la sculpture à l’architecture, également visible à Alaça Hüyük1, est une des grandes caractéristiques de l’art hittite. Le relief de la porte du Roi en est certainement l’exemple le plus réussi.

Le personnage qui se trouvait sur la face interne de la porte est d’allure combattante2. Il est coiffé d’un casque à crête pointue3, orné d’une paire de cornes qui lui confère une identité divine. Il est imberbe, mais porte de longs cheveux. Il est vêtu d’un pagne court à ceinture haute, tissé en bandes parallèles horizontales de motifs en arêtes de poisson et de rinceaux. Dans sa main droite, il tient fermement une hache-hallebarde fenestrée à quatre digitations4, et il projette son poing gauche en un geste de salut. Une épée à lame recourbée5 et à pommeau en croissant est suspendue à sa taille. Les haches à digitations et les pommeaux d’épée crescentiformes sont bien connus au début de l’âge du fer en Iran6.

Le relief obéit aux canons de représentation de la sculpture hittite7 : visage carré, yeux en amande, pommettes hautes, poings serrés, accentuation des genoux et exagération de la longueur des jambes par rapport au buste8. Mais le modelé des formes et le soin apporté aux détails sont ici particulièrement remarquables : l’artiste a recouru à l’incision pour noter le tour des ongles, les dessins du pagne, les mamelons, la toison qui couvre le torse. L’énergie qui se dégage du dieu est également magnifiquement rendue, dans le dynamisme de la marche et dans la tension des muscles.

La datation de ce relief est restée longtemps incertaine. Mais, en 1985, le fouilleur du site, Peter Neve, découvrit, dans le temple V de la Ville haute, un relief en calcaire de 90 cm qui figurait un personnage à l’allure combattante9, marchant vers la gauche, vêtu d’un pagne court, coiffé d’une tiare pointue à quatre paires de cornes, dont le nom, porté dans un cartouche sur le poing gauche, permettait d’identifier le grand roi Tudhaliya IV (1240-1215). Ce relief, sans être de même qualité que celui de la porte du Roi, offrait avec lui bien des points communs. Il suggéra une identité d’époque.

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1 Autre grand site hittite de même période, légèrement au nord de Hattusha, où l’entrée sud est contrôlée par la porte des Sphinx.

2 Il appartient au groupe des divinités jeunes, dynamiques et combattantes, abondamment illustré par les petits bronzes syriens du iie millénaire (par exemple, cat. exp. Au pays de Baal et d’Astarté, Paris, 1983, no 172 ; cat. exp. Syrie. Mémoire et civilisation, Paris, 1993, no 78) et par la stèle du Baal au foudre [59].

3 Couvrant à la fois ses joues et sa nuque, particularité rare dans l’art hittite.

4 Cette arme est assez singulière. Des haches-hallebardes fenestrées, dites aussi anchor axes, sont connues à des époques relativement hautes (dernier quart du iiie millénaire). Cf., pour une vision de synthèse, O. White Muscarella, Bronze and Iron, New York, 1988, nos 508-509, p. 385. Mais une des haches qui se rapprocherait de l’exemplaire qui figure ici est beaucoup plus récente. Elle présente une douille cylindrique qui n’est plus prolongée par des appendices en gouttière. Elle a été attribuée à la culture de Gandsha-Karabagh, caractéristique de l’Azerbaïdjan, qui semble débuter vers le xive siècle (P. R. S. Moorey, Catalogue of the Ancient Persian Bronzes in the Ashmolean Museum, Oxford, 1971, no 28, p. 59 et fig. 8). Néanmoins, les digitations sur le talon pourraient donner sinon une provenance, du moins une inspiration « Luristan » à cet objet. Selon J. Deshayes, Les outils de bronze de l’Indus au Danube (ive au iie millénaire), Paris, 1960, pp. 216-217, ces armes, qu’il appelle des « haches d’Amazone », seraient des « descendantes » des haches trouvées à Ur pour l’époque d’Akkad. Elles sont de type « Luristan » par les digitations, mais caucasiennes par l’élargissement et l’arrondi du tranchant. La hache qui présente l’analogie la plus grande avec celle de la porte du Roi a été retrouvée dans le kourgane no 2 d’Helenendorf (J. Deshayes, op. cit., no 1740, pl. XXVII, 12), mais « sans doute la similitude n’est-elle pas totale : à Bogazköy, la lame, plus allongée, s’incline légèrement par rapport au manche et, d’autre part, les extrémités du tranchant semblent s’enrouler en spirale » (op. cit., pp. 216-217).

5 On observe que le poignard porté par le dieu Baal sur la stèle du Baal au foudre [59] présente aussi une extrémité recourbée.

6 Quelques exemples de haches à quatre digitations dans P. Amiet, Les antiquités du Luristan, Paris, 1976, nos 48-51, 54 ; à longues digitations réparties à l’oblique comme ici, dans E. de Waele, Bronzes du Luristan et d’Amlash, Louvain, 1982, no 19, fig. 13. Quelques exemples d’épée à pommeau crescentiforme dans P. Amiet, op. cit., nos 40, 42. Le pommeau qui apparaît ici peut aussi être du type « en éventail », lorsqu’il comprend deux croissants disposés à l’oblique de part et d’autre de l’axe de la lame. La vue de profil ne permet pas d’en juger. Pour des exemples de ce type : P. Amiet, op. cit., nos 35, 37-38 ; O. White Mscarella, op. cit. n. 4, nos 385-390 ; P. R. S. Moorey, op. cit. n. 4, nos 54-56 (épées à pommeau crescentiforme), nos 61-62 (épées à pommeau en éventail).

7 Aux critères énumérés s’ajoutent des conventions communes au monde syro-hittite : la représentation du visage et des jambes de profil et du buste de face.

8 Pour des exemples de comparaison, cf. K. Bittel, Les Hittites, coll. « L’univers des formes », Paris, 1976, p. 227, fig. 262-263.

9 P. Neve, Hattusha : Stadt der Götter und Tempel. Neue Ausgrabungen in der Hauptstadt der Hethiter, Mayence, 1993, p. 40, fig. 100.

Bibliographie

H. Kohl, dans O. Puchstein, WVDOG, 19 : Boghasköi, die Bautverke, 1912, pp. 64-72, fig. 48 et pl. 15-19.

W. Orthmann (éd.), Propyläen Kunstgeschichte, 14 : Der Alte Orient, Berlin, 1975, no 348, p. 428.

K. Bittel, Les Hittites, coll. « L’univers des formes », Paris, 1976, p. 233 et fig. 261, 339.

K. Kohlmeyer, « Anatolian Architectural Decorations, Statuary, and Stelae », dans J. M. Sasson (éd.), Civilizations of the Ancient Near East, IV, New York, 1995, p. 2648.