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L’art de l’empire du Mitanni est surtout connu par la céramique, par des objets de luxe en matières vitreuses1 et par la glyptique, où dominent des sceaux, en faïence vernissée, appartenant à une série dite « commune »2. Ces productions de masse étaient largement diffusées3, mais leur inspiration se limitait à des représentations d’animaux couchés côte à côte ou tête-bêche, de torsades, d’arbres stylisés, au rendu schématique4. En réaction contre cette inflation se développèrent des sceaux dynastiques. Ceux des rois Saushtatar du Mitanni et Ithi-Teshub d’Arrapha5 ont le même type de décor foisonnant. Saushtatar, plusieurs fois mentionné dans les archives d’Alalakh et de Bogazköy, régna vers 1440. Son sceau lui-même n’a jamais été retrouvé6 ; seules en subsistent des empreintes sur tablettes qui révèlent qu’il fut utilisé à plusieurs reprises par le souverain à Nuzi, puis réemployé par ses successeurs à Tell Brak. Cette pratique de réemploi des sceaux7, attestée antérieurement, augmente au xve siècle8. Saushtatar lui-même eut recours comme sceau dynastique à un sceau inscrit au nom de « Shutarna, fils de Kirta, roi du Mitanni »9. Le sien portait l’inscription « Saushtatar, fils de Parsatatar, roi du Mitanni ».

Le décor de ce sceau est de composition très libre, sans registres bien définis ; en cela, il illustre parfaitement le style de la série raffinée de la glyptique mitannienne. Les personnages et les motifs semblent flotter de manière inorganisée. Toutefois, au centre, un être ailé, peut-être féminin, humain de visage mais de corps animal, domine la multitude environnante de sa haute taille. Coiffé d’un casque à cornes, il empoigne des lions par les pattes arrière, dans l’attitude d’un Maître des animaux. De part et d’autre de cette figure centrale, des silhouettes casquées terrassent des félins. Au-dessus de la scène plane un disque ailé d’inspiration égyptienne, mais dont le pilier de soutien correspond à l’iconographie syrienne locale10. Autour de ce disque sont disposés des lions et des oiseaux, une tête chevelue et barbue11, un héros dompteur d’un taureau et une déesse Lama. Dispersés, deux têtes cornues, un lièvre et un serpent. Le cosmopolitisme de l’art mitannien est ici manifeste.

Le lien entre tous ces motifs reste énigmatique. N’ont-ils qu’une simple fonction décorative traduisant la manière d’un atelier ou reflètent-ils un événement mythologique ? Le thème général est, quoi qu’il en soit, celui d’une entité démoniaque, flanquée d’acolytes, qui dompte des forces mauvaises incarnées par des lions et domine l’ensemble du règne animal. Selon E. Porada, le rôle de la divinité centrale pouvait être « joué » par un humain12. Mais, dans ce cas, les extrémités griffues des membres sont troublantes.

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1 Pour des illustrations de céramique et de gobelets en fritte, cf. B. Hrouda (éd.), L’Orient ancien, Paris, 1991, pp. 212-213.

2 Wassukanni, la capitale du Mitanni, n’ayant pas été retrouvée, l’essentiel de la documentation vient d’Alalakh, à l’ouest, et de Nuzi, à l’est, petite ville du royaume d’Arrapha, au pied des monts Zagros.

3 De la Palestine à Suse et du Caucase jusqu’à l’île de Failaka, dans le Golfe.

4 D. Collon, First Impressions. Cylinder Seals in the Ancient Near East, Londres, 1987, nos 249-255.

5 Op. cit., no 269.

6 Il a pu être en hématite. Cette pierre, dans la tradition paléobabylonienne et syrienne, restait encore le matériau de prédilection au xve siècle.

7 Qu’ils soient dynastiques ou transmis par héritage entre particuliers.

8 Cf. D. Collon, op. cit. n. 4, p. 65.

9 D. Collon, op. cit. n. 4, no 549 ; la tablette ainsi scellée provient d’Alalakh.

10 Parfois le pilier est remplacé par un escabeau.

11 Qui prend, dans l’illustration de D. Collon, une allure hathorique.

12 Qui revêtait, alors, un costume portant ailes et queue (E. Porada, « Remarks on Mitannian (Hurrian) and Middle Assyrian Glyptic Art », Akkadica, 13, 1979, p. 5).

Bibliographie

H. Frankfort, Cylinder Seals, Londres, 1939, pp. 262-266, pl. XLIIA.

E. R. Lacheman, Harvard Semitic Series, XIII : Excavations at Nuzi, V, 1942 ; en face p. 1, SMN 1000.

R. D. Barnett, « Some Contacts between Greek and Oriental Religion », Éléments orientaux dans la religion grecque ancienne, Paris, 1960, pp. 145-148.

E. Porada, « Remarks on Mitannian (Hurrian) and Middle Assyrian Glyptic Art », Akkadica, 13, 1979, pp. 2-15.

D. Collon, First Impressions. Cylinder Seals in the Ancient Near East, Londres, 1987, pp. 65, 129 et fig. 548.

D. Stein, « A Reappraisal of the “Shaustatar Letter” from Nuzi », ZA, 79, 1989, pp. 36-60.

O. Matthews, OBO, Series Archaeologica, 8 : Principles of Composition in Near Eastern Glyptic of the Later Second Millenium B.C., Fribourg en Suisse, 1990, no 591 et pp. 4, 6, 11-12.