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Idrimi régnait sur la ville d’Alalakh, vers 14751. Représenté de façon frontale, il porte les attributs caractéristiques d’un roi syrien depuis le xviiie siècle : haute tiare ovoïde cernée d’un bandeau2 et long manteau à bordure saillante3. Sa barbe plate et l’absence de moustache correspondent à la mode locale [60]. L’expression de son visage est assez maussade, avec d’immenses yeux fixes et une bouche incurvée vers le bas. Les traits individuels paraissent comme gommés. Cette œuvre schématique illustrerait un style provincial maladroit. Le traitement de la jupe en cube se retrouve notamment dans la statuaire d’Ebla4. L’effigie était initialement encastrée dans un trône en basalte5, dont les côtés en forme de lions ou de sphinx aux ailes déployées, encore identifiables par leurs pattes, auraient masqué cette jupe grossière.

Mais cette statue tient surtout sa notoriété de son inscription cunéiforme de 104 lignes. Rédigé en babylonien, langue internationale de l’époque, le texte, qui part du côté de la figure du personnage et se termine au bas de son manteau, raconte les mésaventures du souverain6. Initialement roi d’Alep, il fut chassé de sa ville natale, à la suite de troubles7, et trouva refuge, pour lui et sa famille, chez des parents de sa mère à Emar, actuelle Meskéné. Afin de rétablir sa position, il partit ensuite pour le « pays de Canaan », où il fut en contact des exilés de plusieurs villes, qui le reconnurent. Puis il vécut sept ans parmi les guerriers habiru (ou hapiru). Enfin il monta une expédition maritime pour rentrer chez lui et recouvrer ses biens. Mais Alep lui fut interdite, et il dut se contenter du trône d’Alalakh, grâce à l’appui du roi mitannien Barattarna8, dont il devint le vassal. Ses raids victorieux contre les Hittites lui permirent d’amasser un butin qui servit à la construction d’un palais. Il régna ainsi trente ans.

Le nom d’Hapiru a fait couler beaucoup d’encre9. Quoi qu’il en soit de son interprétation, la présence de ces bandes de hors-la-loi et de déracinés reflète la grande instabilité de la Syrie du Nord au moment de la montée de la puissance mitannienne.

La découverte de la statue dans un temple de niveau I B, postérieur de deux siècles à la mort du roi, oblige à s’interroger sur le caractère réellement autobiographique de ce texte. Dès la mise au jour de l’œuvre, il parut postérieur à la mort de son supposé auteur. J. M. Sasson suggère même que le scribe Sharruwa, qui a copié l’inscription, en serait aussi le rédacteur et aurait même fait exécuter la statue, plus de deux siècles après le règne d’Idrimi, à une époque de décadence10 de la ville. La nature du trône appuierait aussi cette hypothèse11. Mais un scribe Sharruwa a vécu à l’époque du fils et successeur d’Idrimi, le roi Niqmepa12. Il faudrait donc admettre l’existence de deux scribes du même nom à plus de deux cents ans d’écart.

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1 La situation de la ville, dans le nord-ouest de la Syrie, entre l’Empire hittite et le Mitanni n’est guère confortable. Idrimi est aussi connu par des archives datant de son règne et par son sceau, qui fut également utilisé par son fils Niqmepa, comme sceau dynastique.

2 À l’arrière, la forme en arrondi est interprétée soit comme la ligne des cheveux (L. Woolley), soit comme un couvre-nuque (D. Collon).

3 Ce type de manteau est porté par le dieu de Qatna [60] et par le roi de la stèle du Baal au foudre [59]. Il figure aussi dans les représentations de monarques dans la glyptique « classique » syrienne, au moment de la suprématie du royaume d’Alep, le « Grand Royaume », et de sa filiale d’Alalakh, entre 1725 et 1650 (D. Collon, First Impressions. Cylinder Seals in the Ancient Near East, Londres, 1987, nos 214-218 ; P. Amiet, RSO, IX : Sceaux-cylindres en hématite et pierres diverses, Paris, 1992, nos 40-43).

4 Cat. exp. Syrie. Mémoire et civilisation, Paris, p. 163 et no 146 ; statues non publiées du musée d’Idlib.

5 Le contraste de couleur entre un matériau clair et un matériau sombre sera repris par le roi araméen Kapara, au ixe siècle, pour la décoration murale de son palais de Guzana (Tell Halaf), où les orthostates en calcaire jaune alternent avec ceux de basalte.

6 Il appartient à la catégorie des textes autobiographiques (E. L. Greenstein, « Autobiographies in Ancient Near East », dans J. M. Sasson [éd.], Civilizations of the Ancient Near East, IV, New York, 1995), ou des « autobiographies simulées » ou des « pseudo-autobiographies », selon l’expression de J. M. Sasson, op. cit.

7 Le roi n’en mentionne pas l’origine.

8 Aussi Parattarna.

9 On s’est demandé si ce terme ne désignait pas déjà les Hébreux. On pense désormais que ces groupes d’Habiru étaient comparables aux grandes compagnies du Moyen Âge qui vendaient leurs services au plus offrant.

10 J. M. Sasson, op. cit. n. 6. Sharruwa aurait eu l’initiative de la statue et du texte pour ranimer l’orgueil national « anti-hittite » après deux siècles de domination, en faisant revivre le passé glorieux de la ville et la victoire d’Idrimi contre les Hittites.

11 Ce type de trône flanqué sur les côtés de sphinx est typique de la fin du bronze récent, cf. un des ivoires de Megiddo VII b et le sarcophage d’Ahirom [72].

12 Cf. E. L. Greenstein, op. cit. n. 6, p. 2424.

Bibliographie

S. Smith, The Statue of Idrimi, Londres, 1949 (statue et inscription).

G. H. Oller, The Autobiography of Idrimi. A New Text Edition, with Philological and Historical Commentary, Philadelphie, 1977 (pour une nouvelle traduction de l’inscription).

J. M. Sasson, « On Idrimi and Sharruwa, the Scribe », Studies on the Civilization and Culture of Nuzi and Hurrians. In Honor of Ernest R. Lacheman, Winona Lake (Indiana), 1981, pp. 309-324.

D. Collon, Ancient Near Eastern Art, Londres, 1995, pp. 109-111.

E. L. Greenstein, « Autobiographies in Ancient Near East », dans J. Sasson (éd.), Civilizations of the Ancient Near East, IV, New York, 1995, pp. 2421-2428 et p. 2432.