RETOUR AU SOMMAIRE

La civilisation de l’Oxus1 est connue par une architecture très élaborée de résidences fortifiées et par un art mobilier largement inspiré des épisodes marquants de la vie de l’aristocratie locale – banquets, scènes de chasse, labours, courses en char -, où transparaît un ordre hiérarchique bien établi en trois classes d’âge.

Cette hiérarchie tripartite observée dans la société est reprise dans les représentations mythologiques. Au sommet de la pyramide règne une grande déesse de premier rang, anthropomorphe2, liée à la végétation, à l’eau et au cycle de la nature. Elle apparaît sur des sceaux compartimentés3, les seins parfois nus, les cheveux tirés vers l’arrière, souvent ailée, portant une longue jupe de fourrure. Assise sur un trône ou sur un dragon4, ou entre deux animaux (chèvres, lions5, aigles), elle joint ses mains au niveau de la taille6 dans une attitude pacifique. Son action est de réguler les forces de la nature. Au second rang, un dieu-héros masculin ailé et souvent doté d’une tête de rapace7 adopte une attitude plus dynamique, plus combattante. Situées au troisième rang, les forces à maîtriser ont conservé leur apparence zoomorphe. Il s’agit d’animaux puissants – serpents, oiseaux de proie, lions – et de dragons qui se présentent sous forme de dragons-serpents, de dragons-lions ou de dragons anthropomorphes. Cet ordre est connu grâce aux représentations fournies par la glyptique, par certaines haches à décor complexe8 et par la statuaire.

Cette dernière, de petite taille, s’intéresse particulièrement à deux types de personnages. La Bactriane et la Margiane ont livré, en assez grand nombre, des statuettes féminines désignées sous le terme de « Princesses ». De la région du Fars, en Iran, semblent provenir, en nombre plus limité, des « Balafrés », dont seulement quatre exemplaires complets sont connus9. Toutes ces statues composites sont fabriquées à partir de deux matériaux, chlorite ou stéatite10 et calcaire, avec de petits éléments emboîtés ou collés les uns aux autres.

Les Princesses et les Balafrés entretiennent-ils des liens ou sont-ils deux entités indépendantes ? La question n’est pas résolue. Selon P. Amiet, il faut les dissocier. Ils ne furent, en effet, jamais retrouvés ensemble, ni dans la même région, ni dans des contextes semblables11. H.-P. Francfort, spécialiste de l’Asie centrale, a choisi de les lier, en suivant une argumentation séduisante. Selon lui, les Princesses, n’ayant pas de correspondants masculins sous forme de princes, ne peuvent être associées qu’aux seules statuettes mâles qui s’apparentent à elles par les matériaux et la technique de sculpture12 : les Balafrés, traductions anthropomorphes du dragon13.

Les Princesses seraient donc des divinités, indissociables des monstres à cicatrice qu’elles dominent, et dont elles constituent l’opposé, comme le suggère l’inversion de couleur des matières dans chacun des deux groupes14. Elles seraient la transposition en pierre de la déesse de premier rang de la glyptique. Elles sont presque toujours en position assise, vêtues d’une robe longue à mèches laineuses qui s’apparente au kaunakès mésopotamien15. La tête et les bras, quand ils subsistent, sont en calcaire, le vêtement et la coiffure – qu’il s’agisse de cheveux, de chapeau ou de turban – sont en stéatite. Aucun élément n’est rapporté dans le visage. L’originalité de la statuette présentée ici réside dans sa position debout. Elle porte un kaunakès amplifié en crinoline, comme sur les sceaux élamites royaux du début du iie millénaire16. Ce vêtement, en partie doublé à l’arrière, donne une grande majesté au personnage. Une place a visiblement été ménagée au niveau de la taille pour fixer des mains et des bras, désormais manquants. Le plastron était peut-être initialement doré à la feuille17.

Le corps du Balafré est recouvert d’écailles de serpent, qui indiquent le caractère ophidien du dragon qu’il incarne. Sur la statuette du Louvre, il est en chlorite et le pagne est en calcite18. L’œil et la minuscule incrustation de la lèvre inférieure sont en carbonate de calcium, signalant peut-être un fragment de coquille19. La tête est ceinte d’un serre-tête en fer météoritique20, et à l’emplacement du front se trouve un petit trou, destiné à accueillir des cornes, et, toujours selon le même auteur21, dans le dos une petite mortaise correspondait à la fixation d’ailes, conformes à la nature temporairement avienne du dragon. Malheureusement, ici, cette dernière hypothèse ne résiste pas à l’analyse22. Les quatre Balafrés complets tiennent un vase sous le bras qui symboliserait la rétention de l’eau dont ils sont les acteurs23.

La scarification qu’ils portent en travers du visage24, et qui leur a valu le nom de « Balafrés », est la marque de la domination exercée sur eux : elle sert certainement à conjurer leur pouvoir maléfique. Les deux minuscules trous25 percés de part et d’autre de leurs lèvres, scellant peut-être leur bouche pour les priver de parole26, pourraient avoir une fonction semblable. Mais, s’il est combattu ou dominé, le dragon n’est jamais définitivement tué27.

Selon H.-P. Francfort, la grande déesse, divinité la plus importante de Bactriane, régulerait les cycles du dragon28 qui garde les eaux souterraines en hiver et les libère au printemps. Soumis à une métamorphose saisonnière, le monstre, à la fois ophidien et avien, chtonien et céleste, démon et dieu, tantôt bénéfique, tantôt maléfique, libérerait l’eau, grâce à l’intervention de la déesse, et donnerait la vie, alors qu’il retenait les eaux et apportait la mort.

Mais, pour confirmer cette hypothèse mythologique et pour unir en un lien indissociable la Princesse et le Balafré, il faudra attendre des témoignages archéologiques décisifs. Et on ne saurait écarter définitivement l’idée que les Princesses de Bactriane ont pu parfois représenter des personnes de haut rang, comme en Élam29.

—————————

1 La civilisation de l’Oxus est la grande civilisation de l’Asie centrale à l’âge du bronze. Elle s’est épanouie en Bactriane et en Margiane.

Qui ressemble fortement aux divinités élamites ou néo-sumériennes.

3 En or, en argent ou en cuivre arsénié.

4 P. Amiet, L’âge des échanges inter-iraniens, Paris, 1986, fig. 183-184.

5 G. Ligabue et S. Salvatori (éd.), Bactria. An Ancient Oasis Civilization from the Sands of Afghanistan, Venise, 1988, fig. 58.

6 Elle tient parfois, mais rarement, un gobelet comme celui de la couverture de P. Amiet, op. cit. n. 4.

7 Comme sur la hache de Bactriane du Metropolitan Museum (P. Amiet, op. cit. n. 4, fig. 173).

8 La plus connue est la hache citée n. 7.

9 Celui du Metropolitan Museum, celui du Louvre, celui de la collection Foroughi et celui de l’ancienne collection Azizbeghlou. Trois autres, mais fragmentaires, ont été identifiés, cf. W. Nagel, « Westmakkanische Rundplastik », BJV, 8, 1968, pp. 104-119.

10 Matériaux apparentés.

11 Les quelques Princesses qui ont pu fournir un contexte de trouvaille proviennent de tombes, et l’une d’elles vient d’un palais (celui de Gonur, en Margiane). Les Balafrés ont été presque tous retrouvés ensemble par un paysan iranien qui labourait son jardin, ce qui reste très imprécis, mais n’indique pas un contexte funéraire. Cependant, il faut rester très prudent devant cette mention géographique, qui n’est qu’un on-dit rapporté à R. Ghirshman. P. Amiet, lui-même (communication personnelle), reste dubitatif devant la provenance du Fars et remarque que les Princesses et les Balafrés sont arrivés au même moment sur le marché des antiquités, dans les années 1960, et appartiennent tous vraisemblablement au monde transélamite.

12 Chaque personnage est travaillé en plusieurs morceaux, assemblés ensuite. L’analyse du Balafré du musée du Louvre a révélé que le tenon inférieur qui s’emboîte dans le pagne est en résine et présente une broche métallique, ce qui indique une intervention récente sur l’objet.

13 Il est aussi représenté sur les sceaux en stéatite de type Murghab. Ces sceaux bifaces sont gravés sur de petites plaques carrées en stéatite. Sur une face, le dragon anthropomorphe se réduit presque à sa tête humaine ; de l’autre côté, il est associé à un dragon-lion ou à une divinité à tête d’aigle agenouillée et tenant des serpents.

14 Chez le dragon, « à l’inverse de la déesse, seul le pagne est en albâtre, ainsi que les incrustations des yeux et des oreilles : il s’agit en quelque sorte de l’opposé mythologique de la déesse, peut-être d’une hypostase du dragon, dont la puissance maléfique aurait été conjurée par une incision volontairement exécutée dans la pierre et qui lui balafre le visage » (H.-P. Francfort, « La civilisation de l’Oxus : une zone marginale des civilisations du Proche-Orient ? », Grand Atlas de l’art, Paris, 1993, p. 112). Toutefois, ces statues ne sont pas toutes bicolores. L’une d’elles est incrustée de pierre rouge ou noire (R. Ghirshman, « Notes iraniennes XII. Statuettes archaïques du Fars (Iran) », Artibus Asiae, 26, 1963, no 1).

15 Les emprunts au monde du Levant, à l’Élam et à la Mésopotamie transparaissent nettement dans l’art de l’Oxus.

16 Quelques exemples dans P. Amiet, op. cit. n. 4, fig. 113-114.

17 Cette dorure apparaît sur certaines statuettes, mais, sur l’exemplaire présenté ici, le plastron a été très frotté et les analyses n’en relèvent aucune trace. Toutes les analyses de matériau ont fait appel à des procédés non destructifs : la diffraction X, qui permet une analyse minéralogique, et le protocole PIXE (Particules Induced X-ray Emission) sur l’accélérateur de particules AGLAE, qui permet une analyse chimique fine. Elles ont été réalisées par Anne Bouquillon, du C2RMF (anciennement Laboratoire des Musées de France), Rapport d’analyse no 2831, 4 avril 2000, inédit, pp. 1-3.

18 Il ne s’agit pas d’aragonite, ni de marbre, mais plus probablement d’un calcaire fin. Les pagnes de certains Balafrés présentent, par ailleurs, des traces de feuille d’or.

19 A. Bouquillon, Rapport d’analyse cité n. 17, p. 2.

20 « L’association fer/nickel détectée par la méthode PIXE est courante dans certains météorites » (A. Bouquillon, Rapport d’analyse cité n. 17, p. 3).

21 H.-P. Francfort, « The Central Asian Dimension of the Symbolic System in Bactria and Margiana », Antiquity, 68, 1994, p. 410.

22 Cette mortaise ne contient pas, contrairement à l’opinion exprimée par l’auteur, de traces de métal, mais « un mélange probable de produits organiques et de calcite (peut-être un mortier de chaux très fin qui s’est recarbonaté) ou un simple fragment de calcaire teint mis pour cacher le trou » (A. Bouquillon, Rapport d’analyse cité n. 17, p. 3). Toutefois la présence d’ailes, dans la statuaire de Bactriane, n’est pas inconnue. Elle est attestée sur une statuette de la collection Shumei (The 1st Anniversary Exhibition, Miho, 1998, no 3, p. 13).

23 H.-P. Francfort, op. cit. n. 21, p. 414. Mais, sur le vase en stéatite d’Adab, conservé au musée de l’OIC, à Chicago, un des personnages appartenant au groupe de musiciens tient sous le bras une coupelle assez semblable, qu’on interprète comme un tambourin (A. Spycket, « La musique instrumentale mésopotamienne », Journal des savants, juillet-septembre 1972, p. 160, fig. 5).

24 Une des statues incomplètes porte même deux balafres (R. Ghirshman, op. cit. n. 14, fig. 9 et 10).

25 Au-dessus de la lèvre supérieure et au-dessous de la lèvre inférieure.

26 Selon l’hypothèse exprimée par R. Ghirshman, op. cit. n. 14, p. 154.

27 Dumuzi, dans le panthéon mésopotamien, est la meilleure incarnation de cette transformation saisonnière.

28 Le dragon appartient au vieux fonds mythologique oriental, depuis la Mésopotamie jusqu’à l’Extrême-Orient.

29 Sur les sceaux royaux anshanites du début du iie millénaire figurent des personnages de haut rang portant le kaunakès amplifié en crinoline, par exemple sur le sceau de l’épouse du roi divinisé Ebarat (P. Amiet, op. cit. n. 4, fig. 114, 1), et la femme accroupie représentée sur le vase en argent de Marv Dasht (P. Amiet, op. cit. n. 4, fig. 110) est certainement une princesse.

Bibliographie

R. Ghirshman, « Notes iraniennes XVI. Deux statues élamites du plateau iranien », Artibus Asiae, 30, 1968, p. 237-248 et fig. 1-4 (pour la Princesse). 

P. Amiet, « Notes d’archéologie iranienne. À propos de quelques acquisitions récentes du musée du Louvre », La revue du Louvre et des Musées de France, 6, 1969, pp. 325-327 et fig. 1, 2 (id.).

A. Spycket, La statuaire du Proche-Orient ancien, Leyde et Cologne, 1981, pp. 213.215 et pl. 145 (id.).

M.-H. Pottier, Matériel funéraire de la Bactriane méridionale de l’âge du bronze, Paris, 1984, no 302, p. 45 et pl. XL (id.). 

 

A. Parrot, « Nouvelles acquisitions. Département des Antiquités orientales », La revue du Louvre et des Musées de France, 1962, 2, pp. 93-94 (pour le Balafré).

—, « Acquisitions et inédits du musée du Louvre », Syria, 40, 1963, pp. 231-236 et pl. XIV (id.).

W. Nagel, « Westmakkanische Rundplastik », BJV, 8, 1968, pp. 110-111 et, plus général, 104-119 (id.).

A. Spycket, La statuaire du Proche-Orient ancien, Leyde et Cologne, 1981, pp. 115-117 (id.).

 

P. Amiet, L’âge des échanges inter-iraniens, Paris, 1986, pp. 200-201 et fig. 203 et 206 (pour les deux).

—, « Antiquities of Bactria and Outer Iran in the Louvre Collection », dans G. Ligabue et S. Salvatori (éd.), Bactria. An Ancient Oasis Civilization from the Sands of Afghanistan, Venise, 1988, p. 174 et fig. 20a et c (id.). 

H.-P. Francfort, « The Central Asian Dimension of the Symbolic System in Bactria and Margiana », Antiquity, 68, 1994, pp. 406. 418 et fig. 5 (id.).

 

R. Ghirshman, « Notes iraniennes XII. Statuettes archaïques du Fars (Iran) », Artibus Asiae, 26, 1963, pp. 151-160 (pour comparaison avec des statues proches).