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Le terme de « roche bitumineuse1 » s’applique à un hydrocarbure solide de couleur noire, dans lequel apparaissent de minuscules inclusions de calcite blanche. Matériau très particulier, il fut travaillé presque exclusivement à Suse, qui en a livré plus de 550 objets2. Les deux principales périodes de production correspondent à l’époque de Suse IV A d’abord3, à celle de Suse V ensuite, entre la fin du iiie et les débuts du iie millénaire4.

Au début du iie millénaire, les artisans s’orientent vers la fabrication de coupes. Celles-ci, à paroi plus ou moins haute, à profil vertical, convexe ou concave, s’ornent parfois d’une poignée zoomorphe en haut relief, représentant de préférence un capridé ou un bovidé5.

Le récipient considéré ici appartient à la série rare des coupes basses tripodes. Le plateau circulaire, à bord légèrement évasé, est décoré sur sa lèvre de six plaquettes de coquille, fixées par des clous de bronze à tête dorée. La base du plateau, soulignée d’une fine moulure, porte trois départs de pied taillés dans la masse et creusés pour accueillir les tenons de leurs prolongements en forme d’ibex, sculptés à part ; une broche latérale en bronze assurait la fixation. Le « pontage6 » des cornes de chaque animal avec le pied, en créant un jour, donne à la fois volume et légèreté à la pièce. Le double traitement des corps, en haut relief pour le protome, en bas relief pour la partie arrière, rappelle la sculpture des vases en calcaire de l’époque de Djemdet Nasr. Les pieds de ces coupes tripodes pouvaient aussi être des sabots de taureaux7. Un unique témoignage de pied en sabot de caprin devait appartenir à une coupe proche de celle du Louvre, quoique plus grossière8.

Le contraste de couleur entre le fond noir du vase et la coquille et le lapis-lazuli employés pour les plaquettes et les yeux des animaux est recherché. Le choix des éléments rapportés, le polissage soigné de la surface, l’incision minutieuse du pelage des caprins et l’élégance générale de sa ligne font de la coupe tripode aux Ibex un des exemplaires les plus raffinés de la production en bitume.

Elle a été trouvée, comme presque toutes les autres coupes, en contexte funéraire, sur le tell de l’Apadana [p. 580], dans une tombe à sarcophage en forme de baignoire renversée et cannelée.

Jusqu’en 1997, le matériau utilisé apparaissait comme un composé artificiel constitué d’un élément visqueux, le bitume, et d’éléments minéraux agissant comme des dégraissants, où aurait dominé la calcite broyée. Pour acquérir l’homogénéité et l’induration nécessaires, ce mélange aurait subi un traitement thermique à un peu moins de 250 degrés, avant d’être soumis au ciseau du sculpteur. Mais la découverte de bitume solide à l’état natif, dans une faille du Luristan9, permet désormais de le considérer comme une roche naturelle, à travailler comme une pierre10.

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1 Le terme de « mastic de bitume » a été employé, tant qu’on a pensé qu’il s’agissait d’un matériau artificiel.

2 Tels que supports d’offrandes, sculptures en ronde bosse ou en bas relief, vaisselle, sceaux, objets de la vie quotidienne (manches d’outil, fusaïoles, gâches de porte, parures, etc.).

3 Correspondant aux dynasties archaïques II et III de Mésopotamie.

4 Suse V inclut l’époque néo-sumérienne et les dynasties de Simashki et des sukkalmah.

5 J. Connan et O. Deschesne, Le bitume à Suse. Collection du musée du Louvre, Paris, 1996, nos 197, 199, 201-202, 213 et fig. 38 et 43.

6 Un arc de liaison formé par les cornes d’un caprin se retrouve, quoique brisé, sur la coupe no 213 et sur la coupe à décor de chèvre sauvage no 201, dans op. cit., et sur le gobelet de Tchoga Mish reproduit dans H. J. Kantor, « The Elamite Cup of Chogha Mish », Iran, 15, 1977, pl. I.

7 J. Connan et O. Deschesne, op. cit. n. 5, nos 222-223 (exemples complets).

8 J. Connan et O. Deschesne, op. cit. n. 5, fig. 54. Il est conservé au musée Iran Bastan de Téhéran.

9 À Ghali Kuh, à 150 km au nord de Suse. Cf. J. Connan et O. Deschesne, « Un matériau énigmatique : le mastic de bitume de Suse », Techné, 7, 1998, pp. 13-16, et « Matériau artificiel ou roche naturelle ? », La recherche, 347, novembre 2001, pp. 46-47. Un filon naturel de roche bitumineuse, long d’environ 100 km sur une épaisseur maximum d’un mètre, se trouve à 150 km au nord-ouest de Suse. Selon O. Deschesne, à l’occasion d’un mouvement tectonique, bitume et roches cristallines sont remontés des profondeurs ; les roches, broyées au cours de la secousse, se sont mêlées intimement au bitume visqueux, et le mélange a été piégé dans une faille où il a été comprimé. La nature a donc opéré elle-même le travail qui a longtemps été attribué à une main humaine.

10 S’expliquent ainsi l’absence de moules et d’exemplaires identiques, l’iconographie toujours différente entre les objets, les traces d’outils de sculpteur.

Bibliographie

R. de Mecquenem, « Fouilles de Suse. Campagnes des années 1914, 1921, 1922 », RA, 19, 1922, p. 136, fig. 13. 

P. Amiet, Élam, Auvers-sur-Oise, 1966, no 210.

O. Deschesne, dans cat. exp. The Royal City of Susa, New York, 1992, no 63.

J. Connan et 0. Deschesne, Le bitume à Suse. Collection du musée du Louvre, Paris, 1996, no 221.

 

J. Connan et 0. Deschesne, « Un matériau énigmatique : le mastic de bitume de Suse », Techné, 7, 1998, pp. 13-16.

—, « Matériau artificiel ou roche naturelle ? », La recherche, 347, novembre 2001, pp. 46-47.

O. Deschesne, « Le mastic de bitume : un matériau remis en question », IA, XXXVIII, 2003, pp. 25-40.