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La petite statuaire de divinités en bronze connut un grand essor sur la côte levantine au iie millénaire1. Deux centres furent particulièrement actifs : Byblos et Ugarit. Les divinités masculines apparaissaient sous deux formes : l’une jeune, dynamique et combattante [58] (qui représente les trois quarts des bronzes retrouvés) ; l’autre plus pacifique, plus âgée et barbue2, avec des figures debout ou assises avec majesté sur un trône, levant la plupart du temps la main droite dans une attitude de bénédiction3.

La statue du musée du Louvre, découverte dans la région de Qatna, appartient à cette seconde catégorie4, même si la main droite ne bénit pas. Le personnage porte un manteau bordé d’un bourrelet épais5, réservé aux princes et aux dignitaires, dont un pan se termine en franges. Il est coiffé de la haute tiare royale ovoïde syrienne, mais ornée de quatre paires de cornes qui lui confèrent un caractère divin. Il serrait dans sa main droite un objet maintenant disparu. Si les dieux guerriers brandissent des armes, les divinités assises n’en sont jamais pourvues ; elles ne portent que des sceptres, des insignes ou des coupes. Le dieu de Qatna est assis sur un siège à quatre pieds reliés par des traverses désormais cassées et tordues. Ses yeux étaient incrustés d’une matière blanche6 pour la sclérotique et d’une matière sombre pour la pupille, qui devaient lui donner un regard intense7. La plupart de ces bronzes étaient entièrement recouverts de feuilles d’or ou d’argent. Ils présentent une rainure à cet effet8. Ici, les larges entailles qui apparaissent des deux côtés du cou servaient peut-être de point de fixation à un placage.

Alors que les dieux anatoliens sont fréquemment chaussés de bottes9, les dieux syriens ont les pieds nus, souvent prolongés par des tenons – bien apparents ici – s’insérant dans un support, qui pouvait être un tabouret de pied ou un socle plus large.

La nature du personnage paraît incontestablement divine, mais, selon P. Matthiae, il pourrait également s’agir d’un roi divinisé10.

La datation de cette statuette a été sujette à controverse11, car, si la houppelande et la haute tiare ovoïde sont caractéristiques de l’iconographie syrienne du bronze moyen, une tradition archaïque des bronzes syriens s’est maintenue jusqu’au bronze récent. Néanmoins, des éléments de comparaison plaident en faveur d’une datation haute : dans la glyptique « classique », marquée par la primauté de l’atelier d’Alep, entre 1750 et 1650 av. J.-C12, les princes ont la même silhouette allongée et le même type de manteau et de tiare que le dieu de Qatna. Le portrait présumé de Yarim-Lim, roi d’Alalakh13, vers 1700, s’en rapproche également par le même air sévère et le même collier de barbe plat et uni, légèrement en saillie. Cette sévérité de l’expression et une coiffe assez semblable se retrouvent sur la tête divine en basalte de Djabbul14.

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1 Aux âges du bronze moyen et du bronze récent.

2 La barbe symbolise l’âge mûr et la sagesse censée lui être attachée.

3 À Ugarit, ces deux types correspondent aux dieux Baal et El.

4 Cette catégorie se subdivise en bronzes syro-palestiniens (Mishrifé, Ras Shamra, Minet el-Beida et Byblos), entièrement en ronde bosse, et bronzes palestiniens et chypriotes, à tête en ronde bosse et aux hanches et aux jambes réduites à des bandes plates.

5 Qui représente certainement de la fourrure.

6 Calcaire ou pâte blanche.

7 On peut se faire une idée de ce regard avec deux statues qui ont conservé une partie des incrustations : celle du musée de Cleveland (P. Amiet, L’art antique du Proche-Orient, Paris, 1977, fig. 74) et celle du musée du Louvre, provenant de Ras Shamra, inv. AO 19407 (A. Spycket, La statuaire du Proche-Orient ancien, Leyde et Cologne, 1981, pl. 186).

8 C’est le cas de la statue de Ras Shamra déjà mentionnée.

9 K. Bittel, Les Hittites, coll. « L’univers des formes », Paris, 1976, fig. 167-168, 262-263.

10 P. Matthiae, dans W. Orthmann (éd.), Propyläen Geschichte, 14 : Der Alte Orient, Berlin, 1975, no 399, p. 478.

11 Selon O. Negbi, Canaanite Gods in Metal, Tel Aviv, 1976, p. 53, elle a varié entre le xviiie et le xiie siècle.

12 Qui reflète la stabilité politique du puissant royaume d’Iamhad. Cf. D. Collon, First Impressions. Cylinder Seals in the Ancient Near East, Londres, 1987, pp. 52-53.

13 A. Spycket, La statuaire du Proche-Orient ancien, Leyde et Cologne, 1981, pl. 180.

14 Op. cit., pl. 181.

Bibliographie

R. Dussaud, « L’art syrien du iie millénaire av. J.-C. », Syria, VII, 1926, pp. 339-341. 

P. Matthiae, dans W. Orthmann (éd.), Propyläen Kunstgeschichte, 14 : Der Alte Orient, Berlin, 1975, no 399, p. 478.

O. Negbi, Canaanite Gods in Metal, Tel Aviv, 1976, no 1459.

A. Spycket, La statuaire du Proche-Orient ancien, Leyde et Cologne, 1981, pp. 285 et pl. 182.

A. Caubet, dans cat. exp. Au pays de Baal et d’Astarté, Paris, 1983, no 165, p. 131.

—, dans cat. exp. Pharaonen und fremde Dynastien im Dunkel, Vienne, 1994, no 60, p. 119.