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Deux grands temples en forme de tour dominaient l’Acropole d’Ugarit. Le temple de l’Est était consacré à Dagan, dieu majeur du panthéon de la Syrie continentale ; le temple de l’Ouest, dont provient certainement la stèle du Baal au foudre, était consacré à Baal, le dieu de l’Orage, et peut-être à sa sœur-épouse, Anat. L’identification des divinités liées à ces monuments s’est faite grâce aux stèles qui leur avaient été dédiées1 selon la coutume levantine déjà observée au début du bronze moyen dans le temple aux Obélisques de Byblos [58].

La stèle du Baal au foudre est certainement le document le plus connu d’Ugarit et le plus controversé du point de vue de la datation2. Cernée d’un rebord étroit, elle possède un sommet arrondi et une base rétrécie permettant son insertion dans un support. Le jeune dieu Baal est figuré dans une attitude dynamique3 et combattante, brandissant une masse d’armes et pointant dans le sol la lance de la foudre4. La transformation de la hampe en rameau feuillu atteste de l’efficacité de son action, qui, en déclenchant la pluie, a fait renaître la végétation5. Le dieu est barbu et coiffé d’un casque6 orné de cornes débordantes7 et de longues mèches en volute. Il est vêtu d’un pagne court noué à la ceinture et décoré de bandes horizontales, fréquemment représenté dans l’art syrien8. Son attitude s’inspire largement de l’imagerie guerrière du roi égyptien, quand, jambes et tête de profil et buste de face, il brandit de la main droite une masse d’armes piriforme pour fracasser la tête d’un ennemi dont il empoigne fermement les cheveux de la main gauche9. Mais cette référence semble, au début du iie millénaire, complètement assimilée par les Syriens10.

Sous l’épée à extrémité recourbée de Baal se trouve la petite figure du roi d’Ugarit11. Le souverain, enveloppé dans le long manteau royal à bordure épaisse courant en Syrie au iie millénaire [60], se tient sur une estrade à prière qui le sépare du commun des mortels ; il est tourné dans la même direction que le dieu, car, bien que sous sa protection, il est en même temps son représentant12.

Les pieds de Baal reposent sur un double piédestal à corniche13, gravé de flots et petit-être d’une chaîne de montagnes à quatre sommets14. Mer et montagnes sont les deux résidences du dieu de l’Orage, et reflètent bien la situation géographique d’Ugarit. Le mont Sapon15, qui forme une barrière au nord de la métropole, a valu parfois au dieu local le nom de Baal Sapon.

Selon P. Bordreuil, la stèle du Baal au foudre fait référence aux deux grands récits ugaritains Baal et la Mer16 et Baal et la Mort, qui, en évoquant les combats du dieu, apportent un nouvel éclairage sur son rôle. La fonction du dieu est ainsi triple : il préserve les terres cultivables de leur submersion par Yam, favorise la renaissance végétale et protège la royauté.

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1 Le fouilleur du site fait remarquer que les stèles retrouvées ensemble dans la même région du tell ne sont pas toutes de facture semblable (C. Schaeffer, « La grande stèle du Baal au foudre de Ras Shamra », Ugaritica, II, 1949, p. 122). P. Amiet fait de cette différence de facture une différence de datation. À propos des cylindres d’époque amorrite de Ras Shamra, il s’exprime ainsi : « Sur les plus beaux, l’originalité syrienne est associée à des emprunts à Babylone et à la tradition agadéenne. Les figures majeures sont celles du “roi”, reconnaissable à sa tiare ovoïde et à son vêtement bordé d’un gros bourrelet, et celle du dieu de l’Orage, court-vêtu et coiffé de la tiare en forme de casque à pointe. Ce dieu est alors caractérisé par sa grande élégance, que l’on retrouve dans l’effigie dite de Baal au foudre, telle qu’elle est sculptée sur la grande stèle du Louvre. Par suite, je pense que cette stèle doit être datée d’une époque voisine et a dû être réutilisée dans le temple bien plus récent où elle a été trouvée à côté de sculptures dont la rudesse est précisément représentative de cette période de déclin artistique » (« Les sceaux-cylindres de Ras Shamra au iie millénaire », RSO, XI : Le pays d’Ougarit autour de 1200 av. J.-C., actes du colloque, Paris, 1995, p. 240).

2 Arguments en faveur d’une datation haute : les points de comparaison possibles avec la glyptique d’époque amorrite, pour la représentation de Baal, les attributs de Baal tels que la tiare « en entonnoir », l’extrémité de la lance, le type de costume égéen, le poignard à pointe recourbée, qui a des équivalents au niveau VII d’Alalakh (mais il est vrai aussi à des époques plus récentes [65]) ; par ailleurs, le style est un peu décadent dans la sculpture et dans la glyptique au bronze récent, ce qui n’est pas le cas ici. Arguments en faveur d’une datation basse : le contexte de trouvaille et « la parenté avec les costumes de certaines figurine de bronze » (M. Yon, « Stèles de pierre », RSO, VI : Arts et industries de la pierre, 1991, p. 299 ; mais l’auteur développe aussi, par ailleurs, quelques réserves sur cette datation au bronze récent).

3 Mais selon M. Yon, op. cit., p. 295, « les pieds sont alignés […] dans une attitude qui est […] celle de la stabilité plutôt que celle de la marche ».

4 Cette combinaison de la lance et de la foudre est explicitée par un passage des tablettes de Ras Shamra « où il est dit du dieu de la Foudre qu’il tonne dans les nuages, qu’il dispense la pluie bienfaisante et qu’il lance l’éclair. Interprète fidèle des récits mythologiques, le sculpteur a figuré la foudre sous la forme d’une lance que le dieu saisit au milieu du bois, comme l’ont fait non moins fidèlement les graveurs des cylindres d’Ugarit » (C. Schaeffer, op. cit. n. 1, p. 127).

5 Pour un exemple dans la glyptique d’époque amorrite, cf. P. Amiet, « Vivre et penser dans l’Antiquité orientale », Revue du Louvre, 5/6, 1994, fig. 9, p. 25.

6 Ce casque « en entonnoir » est typique du bronze moyen. « On n’observe jamais sur les cylindres du Bronze récent la tiare pointue en forme d’entonnoir, représentée sur la stèle de “Baal au foudre”, et bien attestée sur les sceaux-cylindres du Bronze moyen. Ce détail et quelques autres suggèrent que la stèle est antérieure au Bronze récent » (P. Bordreuil et É. Gubel, « Bulletin d’antiquités archéologiques du Levant inédites ou méconnues », Syria, 67, 1990, I. 5, pp. 485-486).

7 Selon C. Schaeffer, ces cornes ne seraient pas le symbole habituel de la divinité, mais seraient les cornes du taureau, animal attribut de Baal (op. cit. n. 1, p. 128).

8 Ce pagne est apparenté à celui des Crétois représentés en Égypte. « Un détail pourrait faire croire que l’étoffe et la coupe du pagne porté par le dieu sont d’origine égéenne : à savoir la double corde qui sort de derrière la ceinture et qui semble constituer les extrémités d’une cordelière par laquelle le pagne est serré autour de la taille. […] Une cordelière analogue se remarque au pagne de l’un des porteurs d’offrandes “keftiu”sur la fresque du tombeau de Rekhméré à Thèbes. Notons que dès le début du second millénaire, sinon auparavant, les étoffes crétoises semblent avoir joui d’une grande réputation en Syrie et jusqu’en Mésopotamie » (C. Schaeffer, op. cit. n. 1, p. 126). Le dieu de la porte du Roi de Hattusha présente des parentés avec cette image de Baal, dans le costume et dans l’épée à extrémité recourbée [65].

9 Depuis l’époque de Nagada II (cf. la palette de Narmer) jusqu’à l’époque romaine. C’est Marc Étienne, conservateur au département des Antiquités égyptiennes, qui m’a donné à voir cette ressemblance.

10 Puisqu’elle apparaît aussi dans la glyptique de même époque, cf. sceau de Samiya à Mari (P. Amiet, « La glyptique de Mari à l’époque du palais », Syria, XXXVIII, 1961, fig. 8, p. 6) et sceaux du « classicisme syrien » retrouvés à Ras Shamra (P. Amiet, RSO, IX : Sceaux-cylindres en hématite et pierres diverses, Paris, 1992, nos 39 et 42).

11 « La position qu’il occupe entre la lance-foudre et la jambe gauche avancée du Baal, sous l’extrémité du poignard, est identique à celle que les statuaires égyptiens donnaient volontiers aux fils ou aux protégés par rapport aux pères ou aux seigneurs. Ainsi notre personnage revendique et la parenté avec ce dieu, et les honneurs dus à un fils de Baal » (C. Schaeffer, op. cit. n. 1, p. 130).

12 S’il était représenté en orant, il serait tourné vers le dieu.

13 P. Montet a suggéré que la forme du piédestal a été inspirée au sculpteur par l’idéogramme égyptien signifiant « ciel » (cité par C. Schaeffer, op. cit. n. 1, p. 129).

14 Si tel est le cas, opinion que développe P. Bordreuil, cette représentation de la montagne est assez insolite, car les montagnes en Orient sont toujours figurées en pyramide d’écailles imbriquées.

15 Aujourd’hui Djebel el-Aqra.

16 La proximité de la mer et de la montagne amplifie les effets de l’orage quand il éclate, et le déchaînement des forces de la nature a pu suggérer un combat (P. Bordreuil, « La religion d’Ougarit », cat. exp. Syrie. Mémoire et civilisation, Paris, 1993, p. 185).

Bibliographie

C. F. A. Schaeffer, « Les fouilles de Minet-el-Beida et de Ras Shamra. Quatrième campagne (printemps 1932) », Syria, XIV, 1933, pp. 122-124 et pl. XVI. 

—, « La grande stèle du Baal au foudre de Ras Shamra », Ugaritica, II, 1949, pp. 121-130, pl. XXIII-XXIV.

J. Börker-Klahn, BaF, 4 : Altvorderasiatische Bildstelen und vergleichbare Felsreliefs, 1982, no 284, pp. 238-239.

M. Yon, « Stèles de pierre », RSO, VI : Arts et industries de la pierre, 1991, pp. 273.284, 294-299, no 5, fig. 6-5, fig. 11a.

—, dans cat. exp. Syrie. Mémoire et civilisation, Paris, 1993, p. 225, no 174.

—, cat. exp. La cité d’Ougarit, Paris, 1997, pp. 144-145, no 18.

 

P. Bordreuil, « Où Baal a-t-il remporté la victoire contre Yam ? », Semitica, XL, 1991, pp. 17-27.