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Les deux grands sanctuaires qui dominaient dans la cité de Byblos au bronze moyen étaient, sur la rive ouest, l’édifice dédié à la Dame de Byblos, Balaat Gubal, et, sur la rive est, le temple aux Obélisques, tous deux séparés par un « étang sacré ». Construit à l’emplacement du temple du iiie millénaire connu sous le nom de « temple en L1 », mais de moindre superficie, le temple aux Obélisques comprenait deux parties : une cour sacrée de forme trapézoïdale et le sanctuaire proprement dit, avec pro-cella et cella. Entourant le sanctuaire sur trois côtés, la cour sacrée abritait une trentaine de stèles de taille différente en forme d’obélisques, qui sont à l’origine du nom donné au temple. La pro-cella, qui permettait d’accéder à la cella, revêtait l’aspect d’une allée centrale recouverte de dalles et bordée de chaque côté de deux pièces exiguës. Sous le sol de ces pièces furent mises au jour de nombreuses offrandes en métal précieux. La cella elle-même, petite et de plan carré, était surélevée ; au centre se trouvait peut-être initialement un grand bétyle, posé sur un des socles découverts dans la cour. L’ensemble était à ciel ouvert, comme souvent dans le monde sémitique.

Suivant la tradition syrienne, les fidèles perpétuaient leur présence dans le temple non par des statues à leur effigie, mais par des stèles aniconiques ; une pierre, au milieu, symbolisait le divin et regroupait autour d’elle les représentations des fidèles. La plupart des obélisques du temple, en grès ou en calcaire, étaient posés sur des bases rectangulaires ou carrées, au pied desquelles était parfois placée une table d’offrande. Adossé au centre de la façade extérieure du mur nord de la cella, l’obélisque le plus important2 portait une inscription rédigée en hiéroglyphes égyptiens, permettant d’identifier la divinité à laquelle le sanctuaire était voué, ainsi que l’auteur de la dédicace : « Aimé de Hérishef-Rê, Abi-Shemou, Prince de Byblos, renouvelé de vie, son porte-sceau royal Koukou, fils de Routata, juste de voix3. » Le dieu bélier égyptien Hérishef était adoré à Hérakléopolis d’Égypte, mais la mention de son nom n’est peut-être ici, par homophonie, qu’une transcription égyptienne du dieu syrien Reshef, très populaire dans le monde levantin et proche du dieu de l’Orage Baal. La nature des objets retrouvés suggère cette interprétation4.

Les ateliers d’artisanat de luxe furent très actifs à Byblos durant la période florissante du début du iie millénaire, et leurs productions servirent souvent d’offrandes à la divinité du temple. La générosité des fidèles fut telle qu’elles durent finalement être regroupées et enfouies sous le sol dans des caches ou des jarres. « Les prêtres se mirent à recouvrir ce dernier d’un enduit de chaux chaque fois qu’il se fissurait. Les applications successives de cet enduit formèrent une épaisse couche de chaux qui mit ces trésors hors de la portée des fouilleurs clandestins5. » Et quels trésors ! Huit dépôts furent mis au jour pour un total de 1 306 objets.

Les armes d’apparat et les centaines de figurines masculines en bronze à l’allure combattante déposées en offrandes reflètent le caractère guerrier du dieu à qui elles sont consacrées. Les armes votives sont des versions de luxe de types très répandus au Levant au début du iie millénaire : poignards à manche à bords concaves et à pommeau arrondi ; haches fenestrées, ainsi appelées à cause des deux orifices ovales ménagés en bordure de la douille. Le poignard le plus spectaculaire6, à lame d’or, est orné, sur son manche7, d’un dieu guerrier de type syrien et de chèvres cabrées affrontées, et, sur son fourreau d’or et d’argent, d’un personnage assis sur un âne, monture de prestige de l’époque, accueillant un défilé d’animaux exotiques mené par deux serviteurs. Les haches fenestrées en or8 portent parfois un décor animalier en relief sur la lame, notamment des chiens à la queue retournée. Le manchon est ajouré en résille ou travaillé avec des filigranes et des granulations. Le manche lui-même, en bois, pouvait être revêtu d’une feuille d’or rehaussée de filigranes.

Les plus modestes des figurines en métal ont été sommairement silhouettées dans une tôle de bronze, les plus belles sont fondues à la cire perdue9. De taille très inégale, de 3 à 38 cm, ces dernières sont fréquemment recouvertes de feuille d’or ; elles représentent généralement un dieu juvénile à l’allure combattante, coiffé d’une haute tiare conique, parfois figuré dans l’attitude dynamique de la marche, brandissant une arme souvent disparue : lance, hache de guerre, épieu. Quelques statuettes de taureaux, également recouvertes de feuille d’or, rappellent l’association courante entre ce jeune dieu et un animal qui met en valeur son caractère impétueux et son rôle fertilisateur.

Une cache recelait plus de 400 objets en faïence et un buste hathorique en bleu égyptien. Le répertoire animalier est surtout égyptien, avec des hippopotames aux attitudes variées, des babouins, des crocodiles, des chats10. La distinction entre importations et imitations locales n’est pas toujours aisée à opérer.

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1 Ainsi dénommé par le fouilleur du site, Maurice Dunand, à cause de sa forme.

2 Cat. exp. Liban, l’autre rive, Paris, 1999, p. 68. C’est lui qui se trouvait peut-être initialement en position centrale dans la cella.

3 P. Montet, « Hérichef à Byblos », Kemi, XVI, 1962, pp. 89-90.

4 En effet, Hérishef n’a pas une personnalité guerrière. Il est primitivement un dieu de la Fertilité ; ensuite il est lié au soleil.

5 N. Didéjian, Byblos à travers les âges, Beyrouth, 1977, p. 40.

6 Cat. exp. cité n. 2, pp. 84-85.

7 Sur la feuille d’or travaillée au repoussé qui en recouvre l’ivoire.

8 Cat. exp. cité n. 2, pp. 58-59.

9 Cat. exp. cité n. 2, pp. 71 et 92.

10 Cat. exp. cité n. 2, p. 90.

Bibliographie

M. Dunand, Fouilles de Byblos II (1933-1938), pp. 640-641, fig. 767, pp. 644-652, Atlas, pl. XXI-XXXVII, Paris 1954-1958.

N. Didéjian, Byblos à travers les âges, Beyrouth, 1977, pp. 23-24, 3740, fig. 112-118, 122-132, 142-149, 152-157.

Cat. exp. Liban, l’autre riveParis, 1999 : J.-P. Thalmann, « Le Liban à l’âge du bronze, du village à la cité-État », pp. 57-59 ; J.-F. Salles, « Byblos : métropole maritime », pp.67-71 ; V. Matoïan, « Faïence et verre : alchimie de la matière », pp. 90-93.