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Bien que connue sous le nom de « palais de Zimri-Lim », cette « demeure » devait en fait peu à l’activité architecturale de son dernier occupant. Renommée pour la richesse de ses décors, l’immensité de son étendue (plus de 2,5 ha), la hauteur de ses murs comportant presque toujours un étage, elle était la synthèse finale des agrandissements et embellissements successifs mis en œuvre depuis l’époque des shakkanakku1, qui en furent les premiers grands architectes. Les conditions de sa destruction2, sur ordre du roi Hammurabi de Babylone en 1759, ont paradoxalement contribué à en faire un des palais mésopotamiens les mieux conservés, avec des murs encore préservés sur 5 m de hauteur3.

La ville de Mari, au tracé circulaire, avait été implantée, au début du iiie millénaire, sur une terrasse naturelle de la rive droite de l’Euphrate, un peu à l’écart du fleuve, dont les débordements sont fréquents. Raccordé sur deux de ses méandres, un canal traversait la cité et assurait l’alimentation en eau. Au centre du tell, le Grand Palais royal du iie millénaire s’élevait à l’emplacement du palais présargonique et de son Enceinte sacrée. Il était construit en briques crues4 et presque entièrement couvert par un étage5. Il se composait d’environ trois cents chambres, couloirs, passages, cours… et abritait une population estimée à mille personnes6. Il était divisé en cinq secteurs – accueil, temples, réserves et dépendances, Maison du Roi et Seconde Maison – soigneusement séparés, strictement contrôlés aux points de passage, et desservis par deux cours principales, la cour 131 et la cour 106. Les sols avaient été, selon les époques, dallés, plâtrés ou même laissés en simple terre battue. Sous le palais circulait un important réseau de canalisations, qui sortait vers l’extérieur.

Le premier secteur, celui de l’accueil, comprenait la plus grande des cours, la cour 131. Y était placée une grande citerne qui approvisionnait le palais en eau7. Cette cour était la plaque tournante de toutes les circulations8. C’est par elle que passaient obligatoirement tous les arrivants, du moins tous les piétons ; les convois d’ânes et les chars qui se présentaient pour une livraison empruntaient une entrée spéciale à l’est, pour décharger directement les marchandises dans la zone des réserves et dépendances.

L’espace affecté au Grand Sanctuaire était très restreint, indice de la nature avant tout civile et politique de la résidence royale9. Mais sa haute antiquité lui valait le respect10. La chapelle d’Ishtar (salle 132) constituait un autre lieu de culte.

Le cœur du palais se trouvait être la Maison du Roi. On y accédait depuis la cour 131 par le seul passage 112, sombre corridor en axe coudé, qui introduisait au vaste espace lumineux et coloré de la cour 106, appelée par les textes la « cour du Palmier »11, abritant sous son sol plâtré l’iggum12. Cette cour d’apparat, décorée de peintures sur trois côtés [55] et plantée en son centre d’un palmier artificiel13 à valeur symbolique, devait produire un choc sur le visiteur. Elle menait vers la salle allongée 64, qui formait antichambre de la salle du trône 65. En face de l’entrée de la salle 64, un petit podium, recouvert de peinture en faux marbre, supportait une statue-fontaine en calcaire, aménagée pour faire jaillir l’eau de son vase globulaire14.

La salle du trône, qui mesurait 25 m sur 11, 25 m, était l’endroit le plus important du palais. Le trône était dressé sous un dais sur le petit côté ouest, face à la tribune sur laquelle étaient disposées des statues d’ancêtres [48]. L’éclairage était assuré par des ouvertures prévues dans la partie haute des murs, qui s’élevaient à plus de 12 m. Le complexe de la cour 106 et des salles 64-65 constituait la partie la plus officielle de ce secteur15.

Les appartements du roi se trouvaient à l’étage à l’est de la salle du trône. Lorsque le roi descendait l’escalier (espace 81), le chambellan, qui l’apercevait par le judas pratiqué dans la cloison de séparation des espaces 82 et 80, pouvait rapidement en avertir l’assistance, qui attendait dans la salle du trône et adoptait alors l’attitude appropriée. Sous ces appartements, au rez-de-chaussée, s’étendaient des réserves.

À l’ouest de la salle du trône s’ouvrait le quartier réservé à l’administration et aux installations domestiques. Les cuisines et leurs fours occupaient l’espace 70. À proximité, dans la salle 77, ont été retrouvés une cinquantaine de moules à gâteau16. La relation entre ce secteur des services et la salle du trône était si étroite qu’il paraît certain que cette dernière accueillait des banquets. Au sud de la salle du trône était prévu le logement du personnel (espaces 83 à 105), dans de modestes cellules en rangées parallèles. Les entrées et sorties des serviteurs étaient soigneusement surveillées par un poste situé en 68 bis.

La Seconde Maison, dans la partie nord-ouest et centre-ouest du palais, correspondait vraisemblablement à la Maison des Femmes, ou harem. S’y rencontraient les mêmes subdivisions que dans la Maison du Roi : des pièces d’habitation au centre, le logement des serviteurs à l’est, des réserves au rez-de-chaussée de la partie ouest, des appartements et des bureaux à l’étage. C’est dans cette zone que furent mises au jour, après une enfilade de salles et de couloirs, une salle de bains (espace 7) abritant deux baignoires en terre cuite et des latrines « à la turque ». L’écoulement des eaux se faisait par un puisard, qui s’enfonçait dans le sol jusqu’à 17 m de profondeur.

Le plan de ce palais fait apparaître la parfaite maîtrise de la distribution des espaces et du système de circulation, avec une progression très contrôlée de quartiers accessibles vers des zones de plus en plus protégées. Il révèle aussi le souci de conserver des réalisations anciennes, perçues comme d’indispensables témoignages du passé, tout en adaptant les lieux aux nécessités du présent.

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1 Qui entreprirent, dans la ville de Mari, une politique de grands travaux à partir du xviiie siècle. Le palais « de Zimri-Lim » remonte, lui, au xxie siècle.

2 L’incendie fut suivi de la démolition systématique des parties hautes des murs, pour ensevelir le rez-de-chaussée et éviter ainsi toute réoccupation ultérieure.

3 Le palais de Mari est le seul qui donne une image précise d’un palais mésopotamien du début du iie millénaire, pour son architecture comme pour sa décoration.

4 Les murs étaient très épais (ils pouvaient atteindre 4 m de large), pour supporter la couverture du toit et le poids de l’étage. La hauteur des pièces pouvait varier de 4 à 12 m.

5 De larges galeries percées dans le sens de la longueur permettaient la circulation à l’étage. Ces espaces sont avant tout privés.

6 La ventilation était assurée par de petites ouvertures carrées ménagées en bordure du plafond.

7 Elle constitue le point d’eau central du palais et était alimentée quotidiennement.

8 C’est à partir d’elle qu’on pouvait rejoindre les temples, les réserves et surtout, à travers l’unique passage 131-112, la Maison du Roi et la Seconde Maison.

9 Néanmoins tout le décor du palais est de nature essentiellement religieuse.

10 Il correspondait en partie à l’emplacement de la vénérable Enceinte sacrée du iiie millénaire.

11 Sur cette question, cf. J.-C. Margueron, « Du nouveau sur la cour du Palmier », MARI, 5, 1987, pp. 463-469.

12 Ce terme désigne dans les textes un énorme réservoir tronconique tapissé de bitume servant soit à évacuer les eaux au moment de la pluie, soit à les stocker (J.-C. Margueron, « Rapport préliminaire de la campagne 1987 », MARI, 7, 1993, p. 21).

13 En bois, revêtu d’un placage de bronze et d’argent, ce palmier était le symbole de la richesse de la terre et du royaume, garantie par le roi.

14 Cette fontaine semble avoir eu à l’origine un autre emplacement (D. Beyer, dans cat. exp. Au pays de Baal et d’Astarté, Paris, 1983, no 128). Elle est actuellement au musée d’Alep.

15 Le principe d’une grande cour centrale non couverte, entourée d’espaces compartimentés, associée parfois sur un des côtés à une ou plusieurs salles allongées, reprenait le schéma architectural déjà amorcé dans le complexe sumérien palais-Enceinte sacrée du iiie millénaire.

16 Ils sont la plupart du temps circulaires, avec des décors de cercles concentriques ou d’animaux gravés ou en léger relief, mais certains ont des formes plus surprenantes de lions, de poissons ou de femmes nues en turban.

Bibliographie

A. Parrot, Mission archéologique de Mari, II : Le palais, 1 : Architecture, Paris, 1958 (reprend les différents comptes rendus des campagnes de fouilles menées dans le palais du iie millénaire de 1936 à 1938 et publiées dans Syria, XVIII-XX, 1937-1939).   

—, « Les fouilles de Mari. Seizième campagne (printemps 1966) », Syria, XLIV, 1967. 

J.-C. Margueron, « Le palais de Mari à l’époque des dynasties amorites », Recherches sur les palais mésopotamiens de l’âge du bronze, Paris, 1982, I, pp. 209-380, II, fig. 247-256.

—, « Le célèbre palais de Zimri-Lim », Les dossiers d’archéologie, 80 : Éblouissante richesse de Mari sur l’Euphrate, février 1984, pp. 3845.

—, « Du nouveau sur la cour du Palmier », MARI, 5, 1987, pp. 463-482.

—, « La ruine du palais de Mari », MARI, 6, 1990, pp. 423-431.

J.-C. Margueron, B. Pierre-Muller et M. Renisio, « Les appartements royaux du premier étage dans le palais de Mari », MARI, 6, 1990, pp. 433-451.

J.-C. Margueron, « Rapport préliminaire de la campagne 1987 », MARI, 7, 1993, p. 21.

—, « Mari : a Portrait in Art of a Mesopotamian City-State », dans J. M. Sasson (éd.), Civilizations of the Ancient Near East, II, New York, 1995, pp. 885-899 (avec bibliographie détaillée).