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La Haute Terrasse de Mari1 abritait sur son flanc sud un temple, désormais connu sous le nom de « temple aux Lions », mais qui fut d’abord attribué, à tort, au dieu majeur de la Syrie continentale, Dagan. Celui qui pénétrait dans l’obscurité de la cella était saisi par la présence, à gauche en entrant, de deux lions de cuivre, comme tapis dans l’ombre, qui tournaient la tête vers la droite dans sa direction. Ces lions, ou plus exactement ces protomes de lion, qui reposaient à deux niveaux différents d’un socle à degrés, semblaient surgir du mur dans lequel ils étaient encastrés2. N’en subsistent plus que les tôles de cuivre et les yeux de pierre. L’hypothèse formulée par A. Parrot3, selon laquelle ces tôles auraient épousé les contours d’un lion en bois, est accréditée par l’étude faite au cours de la restauration de l’un d’entre eux4. Les clous fixant les feuilles de métal sur cette âme initiale sont toujours apparents. La mise en forme des plaques a pu se faire par martelage à froid. En revanche, l’abondante crinière ainsi que la barrette décorée de chevrons au bas de l’oreille droite du lion du Louvre ont été obtenues par la technique du repoussé. Cette barrette évoquerait le marquage de l’animal de ménagerie qui a inspiré le sculpteur. Une plaque d’os, retrouvée sur les lieux, restituait sans doute la denture supérieure du même lion, selon un procédé connu au iiie millénaire5. Selon D. Beyer6, le motif de poils tournoyants visible sur l’épaule gauche symboliserait jeunesse et vigueur.

L’orientation de la tête des lions, une oreille dressée, l’autre aplatie, la gueule ouverte, les yeux rapportés7, les corps tapis « dans l’attitude précise du fauve aux aguets8 », tout est fait pour suggérer des animaux vivants et la menace qui en procède.

Le lion est traditionnellement, dans le monde oriental, un animal gardien de porte, tout comme le taureau. Les premiers connus, faits de plaques de cuivre sur une âme en bitume, gardaient l’entrée du temple de Ninhursag à Obeid9. Les exemples se multiplient à l’époque amorrite, à Tell Harmal, près de Bagdad, à Suse en Élam, mais ils sont moins prestigieux puisqu’en terre cuite10.

Toutefois la disposition des lions de Mari surprend : au lieu d’être placés à l’extérieur, symétriquement de part et d’autre de l’entrée, ils sont tous les deux du même côté, à l’intérieur de la cella. D’autres lions se trouvaient vraisemblablement du côté de l’esplanade sur laquelle donnait le temple11.

Le temple aux Lions fut construit par le shakkanakku Ishtup-ilum. L’inscription des trois dépôts de fondation laissés à son nom indique qu’il voua le bâtiment au « Seigneur du Pays12 ». Mais la durée de vie du temple dépassa celle de son commanditaire, et les lions de cuivre de Mari appartiennent plutôt à une phase de reconstruction du bâtiment, à l’époque amorrite.

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1 Située à l’est du palais. Le premier fouilleur de ce secteur, André Parrot, l’appelle la « ziggurat ».

2 L’exemplaire qui était le plus proche de la porte se trouve au musée du Louvre, l’autre est au musée d’Alep.

3 A. Parrot, « Les fouilles de Mari. Quatrième campagne (hiver 1936-1937) », Syria, 19, 1938, pp.25-26.

4 D. Beyer, C. Forrières, F. Lemaire et F. Bargain, « Les lions du temple du “Roi du Pays” de Mari », MARI, 7, 1993, pp. 87-99.

5 A. Spycket, La statuaire du Proche-Orient ancien, Leyde et Cologne, 1981, pp. 138 et 291.

6 D. Beyer, C. Forrières, F. Lemaire et F. Bargain, op. cit. n. 4, p. 103.

7 Ces yeux sont sertis dans une coque ou un bandeau de métal, qui en facilitait l’insertion dans les orifices prévus.

8 D. Beyer, C. Forrières, F. Lemaire et F. Bargain, op. cit. n. 4, p. 99.

9 Ninhursag est une déesse de la Fertilité. Ces premiers lions gardiens appartiennent à la civilisation sumérienne [p. 69, 556].

10 D’autres sont connus à Khafadjé, dans la Diyala, à Haradum, sur l’Euphrate.

11 Les gros yeux retrouvés nombreux dans ce secteur n’attestent toutefois plus de la meute imaginée par A. Parrot, au moment de la découverte.

12 Dont l’identité reste toujours incertaine.

Bibliographie

A. Parrot, « Les fouilles de Mari. Quatrième campagne (hiver 1936-1937) », Syria, 19, 1938, pp. 21-27. 

D. Beyer, C. Forrières, F. Lemaire et F. Bargain, « Les lions du temple du “Roi du Pays” de Mari », MARI, 7, 1993, pp. 79-105.

J.-C. Margueron, dans cat. exp. Syrie. Mémoire et civilisation, Paris 1993, no 132.