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Le Code de Hammurabi se présente comme une haute stèle en pierre dure noire comprenant deux parties : une scène de rencontre entre le roi et son dieu, sculptée en bas relief au sommet, et surtout un très long texte, qui en a fait la célébrité. Transporté de son lieu d’origine, la Babylonie, à Suse, par le roi médio-élamite Shutruk-Nahhunté, il constitue le seul exemplaire complet des nombreuses stèles qui portaient le même texte1 et qui étaient diffusées dans plusieurs villes de l’empire pour faire connaître la justice du roi. Découvert dès 1902 et traduit presque immédiatement par le père Scheil [p. 542], il eut un retentissement considérable.

Le relief confronte de façon assez conventionnelle2 le souverain Hammurabi, cinquième représentant de la Ire dynastie de Babylone, à un grand dieu. Le monarque, debout, vêtu d’une robe longue, en tissu fin à bordure galonnée, qui découvre son bras droit, coiffé du bonnet royal à haut rebord, en vigueur depuis Gudéa, paré de bracelets et d’un collier de lourdes perles, lève la main droite dans un geste de révérence à l’égard de la divinité. Sa longue barbe rectangulaire est partiellement en relief3 et partiellement gravée. Le dieu, coiffé d’une tiare à quatre paires de cornes, pour la première fois représentée de profil et non plus de face4, est assis sur un siège rectangulaire. Vêtu d’une robe à volants qui découvre le bras droit, paré de colliers et d’une paire de bracelets, il tient dans sa main droite les traditionnels insignes du pouvoir divin, le bâton et l’anneau. Sa longue barbe est étagée en bandes horizontales schématiques. Les flammes solaires qui jaillissent de ses épaules et la triple rangée d’écailles sur laquelle reposent ses pieds – symbole des montagnes qu’il doit franchir chaque matin – permettent de reconnaître en cette divinité Shamash, le dieu du Soleil. Il est présent ici en qualité de patron de la Justice, une autre de ses attributions. Le Code de Hammurabi était d’ailleurs peut-être dressé dans la cour de son temple à Sippar.

Le texte, gravé en akkadien dans une écriture particulièrement soignée, débute au-dessous du siège du dieu. Il déploie ses quelque 3500 lignes, dans des cases disposées en colonnes verticales. La graphie sur pierre étant plus archaïque que celle sur tablette, la lecture se fait de haut en bas, et non à l’horizontale comme c’est le cas sur argile depuis déjà près de 1000 ans. Le texte se déroule de droite à gauche sur tout le pourtour de la stèle, à l’exception de la surface lisse visible dans la partie inférieure à l’avant du Code, où le texte a été effacé par le conquérant médio-élamite pour y substituer sa propre inscription. Mais ce projet ne fut jamais mis à exécution.

Le texte de Hammurabi se divise en trois parties : un prologue, un recueil de décisions de justice et un épilogue. Le long prologue, au ton lyrique assorti de mots rares, célèbre les divinités qui protègent le roi et ont permis l’accession au pouvoir du « prince pieux qui vénère les dieux […] pour proclamer le droit dans le Pays […], pour que le fort n’opprime pas le faible5 ». Le souverain récapitule ensuite toute son œuvre politique. Dans la partie centrale, qui comprend 282 « articles » ou sentences, les phrases sont bâties selon une structure constante, qui imite celle des « traités scientifiques » des anciens Babyloniens6 : le début, sous une forme conditionnelle introduite par « si », envisage une situation supposée sur laquelle tous les détails sont fournis ; la suite propose une solution ou une sanction, parfois assortie de précisions introduites par « en outre ». Soit, par exemple, au paragraphe 6 : « Si quelqu’un a volé le bien d’un dieu ou du palais, cet homme sera tué. En outre, celui qui a reçu dans ses mains le bien volé sera tué. » Les différentes sentences sont organisées par chapitres concernant le faux témoignage, le vol, l’administration des fiefs royaux, le travail agricole, les locaux d’habitation, le commerce, les dépôts et gages. Le chapitre le plus nourri porte sur la famille, subdivisé en plusieurs rubriques : mariage, divorce, « épouses secondes », solidarité financière entre mari et femme, « premier temps du mariage », héritage, adoption. Puis suivent les coups et blessures, les modalités d’exercice des professions et la location des travailleurs. La particularité de l’ensemble de ces articles est de n’examiner que des cas singuliers, sans jamais s’élever à la généralisation abstraite de la loi. Il s’agit donc plus d’un recueil d’arrêts de justice que d’un code proprement dit. S’y exprime une conception sémitique de la réparation des torts, proche de la loi du talion.

L’épilogue est une véritable glorification du sens de la justice du roi : « Je suis Hammurabi, le roi du droit, à qui Shamash a donné la vérité. Mes paroles sont d’élite, mes œuvres n’ont pas de rival7. » Le texte se termine sur les habituelles malédictions.

Cette stèle était, semble-t-il, dressée devant une statue du roi : « Pour rendre les sentences du Pays, pour faire droit à l’opprimé, j’ai écrit mes précieuses paroles sur ma stèle et je l’ai dressée devant ma statue de “Roi du Droit”8. »

Hammurabi ne fut pas le premier prince à vouloir dire le droit. Dans cette entreprise, il fut précédé par le roi de la IIIe dynastie d’Ur Ur-Nammu et par le souverain d’Isin Lipit-Ishtar, qui précise dans le prologue de son Code que « pasteur obéissant, [il] a été appelé par Nunamnir, pour établir dans le pays l’équité9 ». Mais personne avant Hammurabi n’avait eu une telle volonté de centralisation juridique. En rédigeant son Code, il n’érigea pas seulement un monument à sa gloire, mais un modèle de justice auquel ses contemporains comme ses successeurs pouvaient se référer.

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1 Des fragments d’autres stèles semblables ont été trouvées à Suse.

2 Cette scène est héritière du thème de la présentation [45], mais elle est réduite, ici, au face à face du dieu et du roi.

3 Les poils sont rendus en lignes parallèles et non plus en boucles serrées. Cf. notice 50, commentaire sur les conventions de représentation des barbes royales.

4 Cf. D. Collon, Ancient Near Eastern Art, Londres, 1995, p. 99.

5 A. Finet, Le Code de Hammurabi (traduction), Paris, 1983, p. 31.

6 Notamment un traité de pronostics et diagnostics médicaux, cf. J. Bottéro, « Le Code de Hammurabi », Faits de civilisation, 5, Paris, 1967.

7 A. Finet, op. cit. n. 5, p. 139.

8 A. Finet, op. cit. n. 5, p. 136.

9 Le prologue se poursuit ainsi : « […] pour briser par la force la méchanceté et la malveillance, pour [établir] le bien-être dans Sumer et Akkad, Anu et Enlil ont appelé Lipit-Ishtar à la souveraineté du pays […]. Sur l’ordre d’Enlil, l’équité dans Sumer et Akkad j’établis… » (B. André, dans cat. exp. Naissance de l’écriture, Paris, 1982, no 208, p. 203).

Bibliographie

V. Scheil, « Code des lois de Hammurabi, roi de Babylone, vers l’an 2000 av. J.-C. », MDP, IV : Textes élamites-sémitiques. Deuxième série, 1902, pp. 11-162.

J. Bottéro, « Le Code de Hammurabi », Faits de civilisation, 5, Paris, 1967.

B. André, dans cat. exp. Naissance de l’écriture, Paris, 1982, no 139.

J. Börker-Klähn, Altvorderasiatische Bildstelen und vergleichbare Felsreliefs, Mayence, 1982, no 113 (pour une bibliographie complète).

A. Finet, Le Code de Hammurabi (traduction), Paris, 1983.

B. André, « Le Code de Hammourabi », Feuillets pédagogiques du musée du Louvre, 1-12, Paris, 1989. 

—, Le Code de Hammurabi, 2003.