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Cette petite tête, rapportée en butin à Suse par le roi médio-élamite Shutruk-Nahhunté, fut longtemps, par suite d’une ressemblance supposée avec la figure royale du Code de Hammurabi, attribuée à ce grand monarque. Mais cette identification est désormais remise en question.

Le personnage est coiffé du bonnet à haut rebord, emblème de la royauté depuis Gudéa1. Les traits du visage sont ceux d’un homme mûr, et même vieillissant, et ils sont rendus, fait nouveau dans l’art oriental, avec un réalisme cru. Le regard est las, et, sous les yeux aux lourdes paupières tombant vers l’extérieur, deux poches distendent la peau, tandis que les joues creusées s’affaissent en lignes obliques au-dessus de la moustache ; seule la bouche est ferme. De l’ensemble émane une expression désabusée.

La pilosité est, par contraste, traitée de façon conventionnelle : les cheveux s’échappent en vagues plates du bonnet ; les sourcils continus sont gravés en fines hachures2 ; la barbe, incomplète, restituée en rangs de bouclettes puis en mèches striées, s’étage en deux niveaux, selon des canons stylistiques bien établis jusqu’au xixe siècle av. J.-C.

L’humanité qui caractérise cette tête royale traduit une réflexion nouvelle sur les effets du temps qui passe et la charge écrasante du pouvoir, et, pour la première fois, se lit, dans ce véritable portrait, la fragilité humaine d’un roi, alors que la tête de Ninive [39] privilégiait la fonction et que les statues de Gudéa [43] incarnaient un idéal de piété et de sérénité. Une même approche transparaît dans les représentations en bas relief et en ronde bosse du pharaon égyptien de la XIIe dynastie Sésostris III (1862-1843), saisi à deux périodes de sa vie, dans la force de la jeunesse et à l’âge mûr3, et constitue également une nouveauté dans l’art égyptien.

Le synchronisme suggéré par B. L. Schlossman4 entre la tête de Suse et ces œuvres égyptiennes est conforté par son étude des conventions stylistiques suivies dans le rendu de la barbe babylonienne. Le travail très détaillé des barbes royales en deux parties distinctes, avec rangées de boucles rondes serrées sur le visage et longues mèches séparées et enroulées comme des anglaises dans la partie inférieure, fait son apparition sur la tête akkadienne de Ninive, est repris sur la stèle d’Ur-Nammu5 et sur la statue de Puzur-Ishtar6, et se perpétue jusqu’au xixe siècle. En revanche, sous le règne de Hammurabi7, le traitement en deux niveaux de la barbe est nettement plus schématique.

Ce présumé portrait de Hammurabi est donc plus vraisemblablement celui d’un de ses prédécesseurs, et peut-être même celui du deuxième roi de la dynastie, Sumula’el, qui aurait régné au xixe siècle, vers 1880-1845 av. J.-C.

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1 Mais la surface en est désormais lisse.

2 Mais plus « en arêtes de poisson ».

3 En bas relief sur le linteau de porte de Médamoud et sur les deux statues du musée du Louvre.

4 Et avant elle par E. Porada, Art Bulletin, XXXVIII, 2, 1956, p. 123.

5 P. Amiet, L’art antique du Proche-Orient ancien, Paris, 1977, no 404.

6 Op. cit., no 415.

7 Cf. notice 51, la scène de rencontre au sommet du Code, ou la stèle de Hammurabi du British Museum.

Bibliographie

M. Rutten, Encyclopédie photographique de l’art, 9, Paris, janvier 1936, p. 257, a et b.

A. Spycket, La statuaire du Proche-Orient ancien, Leyde et Cologne, 1981, pp. 245-246 et pl. 168.

B. L. Schlossman, « Portraiture in Mesopotamia in the Late Third and Early Second Millenium B. C. : the Early Second Millenium », AfO, 28, 1981-1982, surtout pp. 155-170 et fig. 18-20. 

P. Amiet, « Bilan archéologique de la Délégation en Perse », cat. exp. Une mission en Perse, 1897-1912, Paris, 1997, p. 106 (sur l’oubli de la mention de cette découverte dans la série des MDP).