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À la fin du iiie millénaire, Mari fut dirigée par des princes-gouverneurs qui portaient le titre de shakkanakku, utilisé pendant près de trois siècles et demi. D’abord fonctionnaires impériaux au service des rois d’Akkad, les shakkanakku devinrent peu à peu indépendants. Trois d’entre eux, Ishtup-ilum, Puzur-Ishtar et Idi-ilum, sont connus par des statues inscrites.

La mieux conservée est celle d’Ishtup-ilum, identifié par l’inscription gravée en trois cases sur le haut du bras droit : « Ishtup-ilum1, shakkanakku de Mari. » Cette statue fut retrouvée couchée sur le dos dans la salle du trône du palais de Mari (salle 65), au pied des marches de la tribune située sur le petit côté est de la pièce [53]. Le roi Hammurabi de Babylone, au moment du sac du palais du roi Zimri-Lim, l’abandonna sur place pour une raison inconnue2. Ishtup-ilum est le constructeur du temple aux Lions, creusé sur un des flancs de la Haute Terrasse ; il y a enfoui trois dépôts de fondation à son nom3.

L’homme est debout, les mains jointes, dans l’attitude de l’orant. Comme Gudéa, il est sculpté dans une pierre dure noire, ici du basalte. Comme lui, il est coiffé d’un bonnet rond qui emprisonne entièrement la chevelure, mais dont la surface est lisse. Comme lui, il porte un vêtement en tissu lin à bordure frangée, mais drapé différemment, « car il couvre horizontalement la poitrine sous les pectoraux », à la mode syrienne, « au lieu de la traverser en biais »4, et l’effet de plissé sous le bras droit n’apparaît pas5. Comme le roi de Lagash, il a les sourcils en arête de poisson, mais, contrairement à lui, il arbore une moustache et une barbe à deux rangées de boucles, et « des plis de la lèvre et des muscles de la joue contractés se dégage une impression de force brutale6. » Cette impression de brutalité est renforcée par la position très figée du personnage, taillé dans un bloc compact qui ne présente de décrochement qu’au niveau du fessier, curieusement proéminent, et de l’énorme biceps du bras droit. Sévérité, massivité7, canon court sont les maîtres mots de cette sculpture.

Celles d’Idi-ilum et de Puzur-Ishtar ont des lignes plus souples ; le costume orné d’une riche bordure et la barbe en pointe séparée en mèches tressées des deux shakkanakku se retrouvent sur le fragment d’un personnage important mais dépourvu de titre royal, Lasgân8.

Aucune des statues masculines de l’époque ne porte ni collier, ni bracelet.

À l’époque de Zimri-Lim et antérieurement, ces effigies ont dû faire l’objet d’un culte dynastique9, le kispum, qui permettait de perpétuer le souvenir des rois disparus, même lorsqu’ils étaient d’une autre lignée que ceux qui les vénéraient10. Elles étaient exposées sans doute face au trône du souverain sur une tribune, d’où celle d’Ishtup-ilum fut jetée, au moment de la prise de Mari.

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1 Le nom d’Ishtup-ilum signifie « Dieu a maintenu en vie ».

2 Alors que deux statues de Puzur-Ishtar, vraisemblablement placées au même endroit, furent transportées à Babylone en butin de guerre et placées dans le « musée » du Hauptburg de Nabuchodonosor. Elles se trouvent actuellement au musée d’Istanbul et au Pergamon Museum de Berlin (pour la tête de l’une d’elles).

3 L’un d’eux est au musée du Louvre.

4 A. Spycket, « Des statues d’une exceptionnelle qualité », Les dossiers de l’archéologie, 80 : Éblouissante richesse de Mari sur l’Euphrate, février 1984, p.74.

5 La même façon de draper le vêtement se retrouve sur la statue de Puzur-Ishtar.

6 A. Parrot, Mission archéologique de Mari, II : Le palais, 3 : Documents et monuments, Paris, 1959, p. 3.

7 Sauf au niveau de l’avant-bras, curieusement ondulé.

8 A. Parrot, op. cit., fig. 10-16.

9 De fait, Puzur-Ishtar porte des cornes, attestant qu’il était divinisé.

10 J.-M. Durand, « La situation historique des shakkanakku », MARI, 4, 1985, p. 171.

Bibliographie

A. Parrot, « Les fouilles de Mari. Deuxième campagne (hiver 1934-1935) », Syria, XVII, 1936, pp. 23-25. 

—, Mission archéologique de Mari, II : Le palais, 3 : Documents et monuments, Paris, 1959, pp. 2-5 et pl. I-III.

A. Spycket, La statuaire du Proche-Orient ancien, Leyde et Cologne, 1981, pp. 209-210 et pl. 142.

—, « Des statues d’une exceptionnelle qualité », Les dossiers de l’archéologie, 80 : Éblouissante richesse de Mari sur l’Euphrate, février 1984, p. 74.

J.-C. Margueron, dans cat. exp. Syrie. Mémoire et civilisation, Paris, 1993, no 130.

 

J.-M. Durand, « La situation historique des shakkanakku : nouvelle approche », MARI, 4, 1985, pp. 147-172.