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La première statuaire monumentale de Suse fut commanditée par le roi Puzur-Inshushinak pour décorer les temples de l’Acropole1. Le choix de la matière se porta sur le calcaire, sans doute plus disponible localement qu’une pierre dure2, et la plupart des monuments furent gravés d’inscriptions bilingues en élamite et akkadien. Si le dernier représentant de la dynastie d’Awan voulut affirmer son identité en s’exprimant dans sa propre langue et en la faisant transcrire dans une écriture originale appelée l’« élamite linéaire3 », la sculpture qu’il fit réaliser est, elle, plutôt d’inspiration sumérienne par son iconographie4.

Trois fragments de gros galets votifs semblent apparentés. Le plus important, considéré ici, perforé de haut en bas, montre en bas relief un dieu à demi agenouillé, vêtu d’un pagne, s’apprêtant à ficher un pieu dans le sol, en un rite de protection de bâtiment. Ce dieu ressemble à celui qu’on voit sur certains clous de fondation de la IIe dynastie de Lagash5. La déesse de moindre rang6 qui le suit et lève les bras dans un geste d’intercession est la déesse protectrice Lama, fréquente dans la glyptique néo-sumérienne [45]Au-dessus est gravée une inscription en élamite linéaire, qui se poursuivait peut-être à la verticale derrière le personnage féminin. Devant le dieu se trouvait un lion, dont ne subsistent que la gueule menaçante et une patte griffue. Sous cette forme agressive, il joue peut-être le rôle de gardien du temple, à l’instar de la paire de lions découvrant leurs crocs de même provenance7. Le lion est d’ailleurs le thème dominant de toute cette sculpture. En effet, il décore le socle de la statue de la déesse Narundi/Narunté8 et les côtés de son trône, et il surgit à l’angle d’une table losangique9.

Au sommet du galet ondule un serpent, animal très prisé en Iran. Il apparaît sur un autre galet fragmentaire10, également inscrit en élamite linéaire et comportant une perforation centrale de même section que le galet présenté ici. Les deux pierres étaient donc peut-être utilisées conjointement.

Le troisième morceau11, isolé, s’est révélé, après examen, appartenir au premier12. Il semble correspondre aux pattes arrière du lion qui rugit face au dieu qui plante le clou. Il porte une inscription en akkadien13. Le monument était donc bilingue.

La fonction de celui-ci est peut-être élucidée par des textes de Puzur-Inshushinak14. Les galets, perforés pour accueillir sans doute un mât qui aurait été revêtu de métal, amarraient dans le sol le bâtiment qu’ils protégeaient15, sous les auspices des deux divinités qu’ils représentaient et de celles qui étaient mentionnées dans l’inscription16. Le rétrécissement de la pierre marque la partie enfouie dans le sol. Son étanchéité était assurée par du bitume, dont il reste quelques traces.

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1 B. André-Salvini, « Les monuments de Puzur-Inshushinak », cat. exp. The Royal City of Susa, New York, 1992, no 54, pp. 87-88.

2 La diorite, d’emploi courant à la même époque dans le monde sumérien pour la statuaire royale.

3 L’élamite linéaire n’utilise pas de signes cunéiformes. C’est une écriture cursive actuellement en cours de déchiffrement.

4 Sur l’ensemble de ces monuments, cf. B. André-Salvini, op. cit. n. 1, pp. 87-88.

5 Par exemple, au musée du Louvre, inv. AO 311 (Guide du visiteur. Les antiquités orientales, Paris, 1997, p. 53).

6 Elle ne porte qu’une seule rangée de cornes.

7 P. Amiet, L’art d’Agadé au musée du Louvre, Paris, 1976, nos 59 et 60.

8 Op. cit., no 36.

9 Op. cit., no 61.

10 Op. cit., no 33.

11 Op. cit., no 62.

12 Cf. B. André-Salvini et M. Salvini, « Réflexions sur Puzur-Inšhušhinak », IA, XXIV, 1989, pp. 54-55.

13 N’en subsistent plus que les formules de malédiction qui invoquent Nergal et Inshushinak.

14 « À Inshushinak, son maître, Puzur-Inshushinak, le gouverneur de Suse, le vice-roi du pays d’Élam, […], a voué un clou [de fondation] en cuivre et en cèdre » (E. Sollberger et J. R. Kupper, Inscriptions royales sumériennes et akkadiennes, Paris, 1971, p. 124, cf. aussi p. 127).

15 Ils joueraient donc le rôle d’un clou de fondation.

16 Notamment Inshushinak et Nergal, cités dans l’inscription en akkadien.

Bibliographie

V. Scheil, MDP, VI : Textes élamites-sémitiques, 1905, pl. II, 2.

P. Amiet, L’art d’Agadé au musée du Louvre, Paris, 1976, no 32.

B. André-Salvini et M. Salvini, « Réflexions sur Puzur-Inšhušhinak », IA, XXIV, 1989, pp. 53-58 et pl. I, IIa et III.

B. André-Salvini, dans cat. exp. The Royal City of Susa, New York, 1992, no 54, pp. 88-90.